1°)
POURQUOI PHILOSOPHER ?

L' « ADMIRATIO » est
le motif profond de la philosophie. Ce mot, malgré l'apparence, est
difficilement traduisible. L'étymologie le rendrait équivalent à regard
attentif ou observation, mais l'usage lui a ajouté les sens d'étonnement
intrigué et d'émerveillement contemplatif. Ainsi enrichi, il désigne
parfaitement l'état d'esprit psychologique propice à l'étude. Au départ, le
philosophe est un caractère curieux de nature, et désireux de tout connaître.
Cette soif de découverte le laisse perpétuellement insatisfait, et le pousse à
toujours chercher de nouveaux sujets d'intérêt. C'est aussi un esprit
observateur, pour qui chaque expérience est source d'interrogations et de
réflexions. Et ce mélange de respect admiratif du monde extérieur, d'appétit de
posséder les raisons cachées des choses, et de cogitation cérébrale permanente,
fait l'intellectuel vrai.
Aussi la première raison de
philosopher sera-t-elle toujours la contemplation étonnée du spectacle de
l'univers. Mais il faut bien reconnaître que notre époque, en canalisant la
curiosité des hommes essentiellement vers les prouesses technologiques et la
réussite matérielle, rend difficilement admissible une telle attitude
désintéressée. Celle-ci est-elle vite taxée d'irresponsabilité et de poésie, ce
qui la fera réserver exclusivement aux jeunes filles de famille, en attendant
qu'elles aient trouvé un bon mari.
La grande difficulté pour faire
admettre et comprendre l'intérêt de la philosophie, vient de l'état d'esprit
contemporain, notamment dans deux de ses traits de caractères: le primat de
l'efficacité, et la réduction du savoir aux seuls critères de la science
positive.
Etat d'esprit utilitaire: Le
savoir doit servir à produire. Ainsi par exemple, la recherche scientifique doit
arriver à des résultats industriellement exploitables pour pouvoir se dire
sérieuse. Les études doivent offrir des « débouchés » pour être jugées dignes
d'être poursuivies. La formation et les expériences professionnelles doivent
développer la rentabilité pour justifier leurs coûts. Etc. ... Tout est jaugé à
l'étalon de l’efficacité. Comment dans cette perspective, s'étonner que faire
de la philosophie semble bien inutile. Celle-ci offre peu de prolongements
pragmatiques, elle cultive une grande part de recherche pour le seul plaisir de
savoir, elle n'offre aucun métier !
Scientificité moderne: Les
sciences se spécialisent à outrance. Chaque branche d'hier se divise
aujourd'hui en plusieurs sous branches, elles-mêmes amenées sans doute plus
tard à éclater. Ces sciences ne retiennent pour vrai que ce qu'elles démontrent
avec le plus de rigueur, en s'approchant tant que faire se peut du modèle
mathématique. Leur objet est de plus en plus techniquement élaboré, et exige
des investissements matériels formidables. Leur intérêt se porte presque
exclusivement aux limites du savoir humain: la particule la plus petite, la
galaxie la plus éloignée, l’ancêtre le plus âgé, le froid le plus absolu, etc.
... Or la philosophie procède exactement à l'inverse : elle tend vers une
vision unifiée au travers de divisions peu nombreuses et mutuellement
ordonnées, elle ne se limite pas à l'absolument certain, mais balaye tous les
niveaux de connaissance, l’élaboration de son objet n'a rien à voir avec la
technique: pas de laboratoire ni d'instruments sophistiqués, et elle
s'intéresse autant, voire plus, au courant de la réalité qu'à ses cas limites.
A cela s'ajoute une deuxième
source d'incompréhension: le reniement des philosophes contemporains. Devant
l'envahissement victorieux de cet état d'esprit moderne, les philosophes du
siècle, plutôt que d'affirmer la légitime spécificité de leur discipline, ont
crû bon de se réfugier dans deux attitudes d'abandon:
‑ Soit ils ont embrayé le
pas des savants et des efficaces, et les ont singés en prétendant apprendre une
ou plusieurs sciences positives ( Michel SERRE ne déclare-t-il pas qu'on ne
peut se dire philosophe si l'on n'a pas fait le tour complet de l'ensemble du
savoir scientifique ! ), ou en affirmant que la philosophie peut apporter une
efficacité imparable dans la solution de certains problèmes notamment humains
ou sociaux.
‑ Soit ils se sont
cantonnés dans des spécialités secondaires, et parfois bizarres, que la science
et l'efficacité ont encore épargnées: l’esthétique, la linguistique, la
mystique (de préférence orientale), etc.
En conclusion, la domination de
l'esprit positif et la lâcheté des philosophes ont consommé l'incompréhension
vis à vis de la philosophie traditionnelle.
La victoire de la mentalité
moderne parait pourtant de plus en plus précaire. Fréquemment, l’esprit
d'efficacité à petite ou moyenne échelle montre sa dangereuse incapacité à plus
grande échelle: ainsi par exemple l'accroissement considérable de la
productivité agricole engendre des surplus alimentaires qu'il faut détruire,
alors qu'à quelques milliers de kilomètres, la famine fait rage sur le tiers du
globe; de même, le succès dans la manipulation périlleuse de l'atome s'est
accompagné d'un risque de destruction inimaginable auparavant; également, le
développement sans précédent des moyens de communication est si concomitant à
l'extension de l'inculture et de l'analphabétisme, qu'on ne peut s’empêcher de
se demander s'il n'en est pas la cause; et que dire de la génétique, qui cause
aujourd'hui plus de mort que de vie ? ...
Parallèlement, la méthodologie
scientifique classique subit le doute de façon renouvelée depuis plusieurs
décennies. Le hasard et l'indéterminisme l’envahissent de plus en plus et
bouleversent sa rigueur mécaniste, l’atomisation extrême des sciences actuelles
perd le savant qui devient spécialiste d'une partie de partie d'un sujet; enfin
l'irréductibilité de la plupart des faits à l’idéal mathématique devient une
évidence chaque jour plus claire.
De sorte que le monde actuel
aspire à « autre chose », sans savoir bien quoi, tout en redoutant toujours les
disciplines taxées de « pré-scientifiques ». Ainsi, tous les savants, dès
qu'ils ont quelque notoriété, se mettent en devoir de réfléchir et d'écrire sur
leur science, comme PLANCK, MONOD, REEVES ... Ils répondent souvent au désir de
traduire en langage courant, non scientifique, la portée des conclusions de
leur savoir, afin de se faire comprendre, et, qui sait, de se comprendre
eux-mêmes. Plus loin, ils manifestent parfois la volonté de retrouver, à partir
de leur science particulière, une conception globale de l'univers et de
l’homme.
Même mouvement dans l'éducation
et la formation: de nombreux courants rénovateurs de la pédagogie veulent
former l’ « humaniste » au-delà du spécialiste. L'idéal est l’homme qui a de
bonnes connaissances sur tous les principaux sujets. Dans le domaine
économique, par exemple, on recherche de plus en plus des « hommes de synthèse
» dont le savoir consiste essentiellement à gouverner, organiser, motiver, au
lieu de techniciens pointus.
Pareillement, germe un peu
partout le désir d'une vie plus « spirituelle », moins matérialiste, tournée
vers la réalisation de soi et d'autrui, au détriment de l'efficience
productrice: « être plutôt qu’avoir ! ».
Toutes ces tendances s'avivent
mutuellement, refusent encore de se reconnaître comme des remises en cause de
l'idéologie contemporaine, et ne savent comment s'y prendre pour parvenir à bon
port. La conséquence immédiate, qui fleurit aujourd’hui, c'est que les personnes
mues par ces désirs confus sont la proie facile des charlatans nombreux qui
prétendent les guider: sectes religieuses, maçonneries de tous bords, centres
soi-disant de « formation humaine », carriéristes politiques roses, verts ou
caméléons, nombre de cabinets « psy »
En conclusion, deux
constatations:
-
1 °) Ces désirs, comme
aspirations, sont ancestraux et impérieux.
-
2°) Ils sont particulièrement exacerbés aujourd'hui et pourtant
notre monde ne sait pas y répondre.
De là
à penser que c'est dans ce qu'il rejette que se trouve la vraie solution, il
n'y a qu'un pas.
Or les principales questions ont
toutes été posées avant SOCRATE, il y a quelques vingt-cinq siècles, au sujet
de la nature et de l’homme:
La terre tourne-t-elle autour du
soleil ou non ? La matière est-elle composée d’atomes ? Tout n'est-il que
matière ? L'univers a-t-il une origine ou est-il éternel ? Le mouvement est-il
dialectique ? L’homme vient-il de l'animal ? L'histoire a-t-elle un sens ? Y
a-t-il une vérité ou plusieurs ? Où est le bonheur de l'homme ? La démocratie
est-elle le meilleur régime politique ? Que peut-on dire de Dieu ? L'homme
a-t-il une âme ? Est-il libre ?
Avec le bouleversement
scientifique, les inquiétudes de l'homme n'ont pas changé. Les grands types de
réponses non plus: Matérialisme, Idéalisme, Moralisme, Opportunisme,
Scientisme, Mysticisme, Réalisme.
A l'époque d’Aristote et plus
encore à celle de Thomas d’Aquin, tant le cadre d'interrogations que les
grandes options de solutions étaient déjà posés. Ces deux auteurs sont
chronologiquement arrivés au couronnement intellectuel d'une société à l'apogée
de sa civilisation, antique ou médiévale. L'étude historique laisserait même
entendre qu'avec eux, ces civilisations seraient parvenues au maximum de leur
effort. Et comme épuisées par ce dépassement d'elles-mêmes, elles se seraient
rapidement écroulées et ne produiraient plus que des épigones d'intérêt
moindre, avant de sombrer dans un obscurantisme définitif et de laisser la
place à d'autres civilisations: Rome ou la renaissance (Aristote fit une
analyse en partie comparable à propos de la naissance de la philosophie en
Egypte et nous pourrions sans doute l'appliquer à saint Augustin pour Rome).
Cette seule preuve de succès séculaire et général est une invitation à les voir
comme les sommets de la philosophie, et la source toujours actuelle d'une
véritable sagesse.
C'est sur ce fait historique que
doit reposer au départ notre confiance intellectuelle; c'est lui qui doit nous
inciter à préférer a priori ces auteurs plutôt que d'autres pour mettre notre
initiation sur les meilleures bases possibles.