3) LE BIEN DANS LA NATURE

 

 

 

A) LA FINALITE DANS LA NATURE.

 

L'objet de ce troisième chapitre est de montrer que la conclusion que nous avons posée pour l'homme: existence d'une fin ultime, unique et commune, voulue pour elle-même et non pour une autre, cette conclusion est vraie, mutatis mutandis, pour l'ensemble de l'univers dont l'homme, être naturel, fait partie.

 

Il est en effet important de voir que l'homme, comme les êtres qui l'entourent, est une réalité naturelle partageant avec eux les mêmes lois physiques et biologiques. Il n’est pour s’en persuader, que de rater une marche d'escalier ou de glisser sur un pavé: « la loi de la gravitation est dure, mais c'est la loi ! ». Mais la nature de l’homme est d'être intelligence et volonté. Certes non pas seulement, mais spécifiquement. Autrement dit c'est par l’intelligence et la volonté que l’homme est ce qu'il est, et qu'il se distingue de tout le reste de l'univers, de même que les êtres vivants sont vivants et se distinguent des non vivants par les opérations vitales: assimilation, croissance et reproduction.

 

La finalité naturelle de l'intelligence est de connaître l'être des choses, indépendamment de tout décret humain, et de même, la finalité naturelle de la volonté est de désirer le bien sous sa raison propre de bien. Ces finalités sont constitutives de la « biologie » même de ces facultés, pourrait-on dire, et celles-ci ne peuvent s’empêcher d'y tendre spontanément, de même que la pierre ne peut s’empêcher de tomber spontanément, si l'ayant soulevée, je la lâche. Nous voulons ainsi amener la question de l'existence de la finalité dans la nature par le biais d'une finalité naturelle chez l'homme. Cette observation expérimentale a déjà l'avantage de faire comprendre que, ne serait ce que pour une seule espèce d'être, les notions de finalité et de nature ne sont pas incompatibles. Puisque la finalité existe dans la nature humaine, elle existe dans la nature !

 

 

 

B) OBJECTIONS CLASSIQUES A LA FINALITE DANS LA NATURE.

 

La réfutation du finalisme a fait l'objet d'un livre encore célèbre du biologiste J. MONOD, dont la thèse est que la nature est au départ le fruit du  hasard et de la nécessité. Si vous parlez à des scientifiques du problème de la finalité naturelle, les attitudes peuvent être différentes. Certains diront que ce n'est pas leur problème, que jamais la science ne se pose ce genre de question, pas plus qu'un mécanicien ne se la pose lorsqu'il répare une voiture. D'autres diront que rien ne prouve la finalité, mais que rien non plus ne la réfute, et que cette question est actuellement entièrement ouverte. Enfin, ceux qui ont essayé de trancher la question, favorablement ou non, ont tous laissé leurs équations scientifiques pour adopter un langage philosophique. Aussi peut-on dire qu'il n'y a pas de réponse proprement scientifique (au sens contemporain) à la question de la finalité.

 

Un premier obstacle à la reconnaissance de la finalité dans la nature vient sans conteste de nous-mêmes. Nous avons une conception d'abord subjective et intérieure de la finalité. Nous connaissons la finalité parce que nous poursuivons des fins, parce que nous avons l'expérience personnelle d'actes de volonté en vue d'une fin. Si donc on arrive à comprendre que soi-même, être conscient de son intelligence et de sa volonté, on agit en vue d’une fin, à la limite, on pourrait ne pas le comprendre pour tout être extérieur à soi, puisqu'on n'a aucune expérience interne ni aucune conscience subjective de ce qui n'est pas soi.

 

Cette subjectivité première de l'expérience de la finalité est un frein très fort à sa reconnaissance à l'extérieur. Nous sommes cependant prêts à l'admettre pour les êtres qui nous ressemblent, mais déjà avec un certain raisonnement: Puisque étant homme, j'agis pour une fin, selon toute vraisemblance, les autres hommes feront de même. Nous sommes même volontiers disposés à la reconnaître chez certains animaux pour qui cela est assez clair. Pour donner une définition, nous nierons la finalité d'une manière générale à tout ce qui semble dénué de capacité de connaissance: non vivants, végétaux et même certains animaux, par similitude avec notre expérimentation propre de la finalité, intimement liée à celle de la conscience.

 

Deuxième argument contre la finalité: Le déterminisme. L'expérience que nous avons de la fin est également très liée à celle de choix. Nous avons coutume d'arbitrer entre différents buts possibles, et c'est à condition de l'avoir sélectionné que nous reconnaissons que tel objectif est bien nôtre. Or la nature ne choisit ni ne varie ! La terre tourne toujours dans le même sens, et le chat engendre toujours un chat. On ne peut donc pas parler ici de fin, puisque tout est éternellement déterminé et non décidé.

 

Troisième argument: la nécessité. Si l'animal se reproduit, ce n'est pas parce que la fécondité est la finalité de l'acte sexuel, mais bien parce que l'organisation des gamètes mâles et femelles est ainsi faite, que leur union ne peut faire autrement que de déboucher sur la génération. La fécondation n'est pas « pour » la génération, mais « parce que » les éléments en présence sont tels qu'ils entraînent nécessairement l'effet constaté, sans qu'il soit utile de voir en lui une « fin » de la réaction dont il est le résultat.

 

Tels sont les principaux arguments contre la finalité dans la nature. Disons tout de suite que le déterminisme n'est en rien une preuve d'absence de finalité, à l'aide d'un exemple où les deux font bon ménage: L'homme ne délibère pas dans tous ses actes, et ceux-ci restent pourtant des fins pour lui. Au contraire, moins on réfléchit à certains et meilleurs ils sont. Le bon artisan, le grand artiste, est justement celui dont les gestes sont parfaitement déterminés en vue de la fin qu'il se propose, celui dont l'activité se fait sans hésitation ni délibération, mais de façon, justement, « naturelle ». Si un dessinateur commence à raisonner et à tenter des essais pour tracer un cercle ou une droite, on devine qu'il est encore inexpérimenté. Le vrai peintre est celui dont la nature est devenue si prédisposée à peindre, qu'il exécute son œuvre sans aucune indétermination. Plus l'homme est professionnel, plus il est expert, et moins il réfléchit, moins il tergiverse, et plus il a de chances d'atteindre sa fin dans les meilleures conditions. Déterminisme et finalité, loin de s'opposer, se renforcent donc mutuellement.

 

A l'inverse, ce serait l'indéterminisme qui serait la preuve d'absence de finalité: Si tout, dans la nature, devenait n'importe quoi, si la poule engendrait le cheval, et celui-ci le chien ou la baleine, sans prévision possible, alors, non seulement il n'y aurait pas de finalité, mais encore, on ne pourrait plus parler de poule ou de cheval, qui sont des êtres déterminés. On ne pourrait plus rien nommer, car il n'y aurait plus de nature.

 

Nous pourrions prendre le même exemple pour montrer que nécessité et finalité peuvent très bien aller de concert. En effet, le cercle est tracé « parce que » la main du peintre a fait un mouvement tel qu'il ne pouvait que s'en suivre nécessairement un rond, et cependant, il est évident que le dessinateur a fait ce geste « dans le but » d'obtenir un cercle. Cependant, l’objecteur ajoutera qu'à la grande différence de l'animal, L'artiste a l» 'intention » d'obtenir son résultat. De là vient que celui-ci est sa fin. Alors que l'animal n'a pas l'intention de donner la vie.

 

Aussi laisserons-nous le peintre pour ne nous arrêter qu'à son crayon. Celui-ci non plus, n'a aucune intention, or il est indéniable qu'il est porteur d'une finalité: permettre le graphisme. Ce n'est pas par hasard s'il est ainsi fait qu'il puisse aisément être pris en main, et que sa mine laisse sur le papier une trace fine et régulière. Sa fin est inscrite dans sa constitution.

 

Expliquer le cercle par la nécessité des éléments en présence: geste, graphite et cellulose, n’est que partiel. Il manque un argument essentiel: la raison de la présence concertée de ces éléments. De la même façon, constater la nécessité dans le mouvement naturel, n'est que très peu l'expliquer. L'obtention d'un résultat naturel, tel que le rejeton animal, suppose effectivement une certaine nécessité dans les processus de mise en œuvre, que la science permet de décrire avec précision. Mais constater cette nécessité n'explique en rien pourquoi les éléments permettant ce processus, les gamètes par exemple, sont ainsi faits. Et remonter de nécessités en nécessités pour expliquer la nature des éléments antérieurs, nous mène à l'infini, de sorte qu'il n'est plus possible de donner aucune justification.

 

Ce fut le problème de Jacques MONOD. On connaît sa réponse, fort décevante : un hasard primordial où tout fut joué sur un coup de dés. Le résultat de la loterie originelle fut tel que tout s’enchaîna par la suite dans la plus stricte nécessité. Mais, même dans cette perspective, nous pourrions nous demander pourquoi le hasard fut possible. Quelle raison a permis la présence des éléments nécessaires à cette loterie ? En effet, pour que le hasard existe réellement dans un jeu tel que la loterie, il faut justement que rien ne soit laissé « au hasard » ! Autrement dit, la roue doit être parfaitement équilibrée, son moyeu exactement au centre, son roulement tout à fait huilé, l’espace entre les numéros exactement calculé, le geste du forain lançant la roue totalement neutre, etc. Le moindre défaut dans ces dispositions préalables au jeu remettrait en cause l’authenticité d’un résultat « au hasard ». Celui-ci ne procède pas « ex nihilo », il suppose l'existence antérieure de matériaux déterminés et d’une organisation tout à fait précise pour le rendre possible . Mais alors, d'où viennent-ils ? Qui est à l’origine de la possibilité déterminée de ce résultat au hasard ? Si c'est un hasard antérieur, nous allons à nouveau à l'infini sans rien expliquer. Le hasard, parce qu’il présuppose des conditions très strictes pour être possible, ne peut jamais être « primordial ».

 

Hasard et nécessité, livrés à eux seuls, nous perdent dans l'infini, sans rendre compte du résultat. Reconnaître la finalité d'un mouvement naturel comme inscrite dans la nature même des éléments en présence, ainsi que nous l'avons reconnu du crayon de notre dessinateur, est la seule voie qui mène l'explication à son terme, sans rien rejeter du déterminisme, de la nécessité ni  même du hasard, ni prêter à la nature une quelconque subjectivité. La finalité naturelle est identique à celle du crayon. L'organisation animale, végétale ou physique n'est ni incohérente, ni absurde. La nécessité même de ses mouvements est la preuve que la structure de chaque être est le véhicule d'une finalité. L'organisation est « en vue » du résultat, sinon nous ne verrions pas pourquoi il y aurait organisation. Ce résultat est tellement recherché que l'organisation est suffisamment complexe (et incroyablement pour des yeux humains), pour l'obtenir avec nécessité. Autrement dit, cette nécessité même est visée par la finalité naturelle, et ne s'explique que par elle.

 

Pour revenir à notre premier argument: la subjectivité de notre expérience de la finalité, il faut bien comprendre sa portée. A s'y tenir strictement, il nous interdit de prêter une quelconque finalité à quelque être en dehors de nous. Pas plus à notre voisin qu'à un ptérodactyle ou à un tas de pierre. Car nous n'avons pas d'expérience subjective de ce qui n'est pas nous. Je suis alors le seul être finalisé au monde, et je me demande bien pourquoi j'écris ces lignes, car personne d'autre que moi n'est capable de les comprendre. Tel est l'éternel problème du subjectivisme en philosophie. Par ailleurs, il est à la racine de toutes les autres objections au finalisme dans la nature. Les arguments sur le déterminisme ou la nécessité ne sont au fond qu'un essai d'adapter celui du subjectivisme à la nature, en évitant de l'appliquer à l'activité humaine, où la finalité est par trop évidente, mais cette tentative de détournement de la raison n'est en rien légitime.

 

Reste enfin un dernier obstacle, le moins souvent formulé, mais sans doute le plus présent dans les esprits: De même que la finalité inscrite dans la structure du crayon implique qu'une intelligence l'ait conçu et réalisé, de même reconnaître une finalité dans la nature amène nécessairement à poser une intelligence comme auteur. Et le refus d'une telle conclusion prend en général la forme suivante: « Dieu n'est pas une hypothèse scientifique ! » En fait, cette position n'est pas seulement scientifique, mais aussi, morale. Si la science devait mener à Dieu, elle ne pourrait laisser la personne du savant indifférente devant un tel résultat. Sa vision du monde et de lui-même devrait en être profondément influencée, bien au-delà de sa spécialité. C'est souvent une telle remise en question éthique que l'on refuse, en niant la finalité au nom de la science. Face à cela, il n'y a rien à dire, sinon ceci: « reconnaître la finalité dans la nature, c'est découvrir l'intention précise d'un auteur, la nier, c'est se perdre dans l'infinie vacuité. »

 

Il nous faut abandonner la subjectivité de la finalité pour arriver à une notion de « finalité objective », celle de notre crayon, inscrite dans la structure même des êtres naturels. Il y a deux types de mouvements dans la nature: un qui se produit toujours ou le plus souvent, et un qui se produit plus rarement même s'il peut avoir une certaine fréquence statistique. Ainsi, dans une proportion excessivement forte, la fécondation de gamètes de chat donne un chat sain. Dans les autres cas, l’embryon est soit non viable, soit difforme. Seul le premier type répond à la nécessité de la nature. Seul donc il correspond à sa finalité. Le second est à proprement parler, fruit du hasard, car la nécessité de la nature n'est pas absolue. Il s'agit soit de la dégradation d'un facteur, soit de la présence d'un élément inassimilable, soit d'autres défauts, dont les formes concrètes peuvent être multiples (de sorte que, si la probabilité globale de défauts est très faible, celle de chacun isolément est extrêmement faible).

 

Nous appellerons « fin objective » du mouvement naturel, l’effet qui en résulte le plus souvent, parce qu’il est le fait d'un concours organisé de causalités dont ne peut généralement sortir que ce résultat, et dont il est le principe d'explication. Ce qui importe c'est de voir qu'il y a un effet qui n'est pas dû au hasard, mais à un concours très organisé de causalités. Même pour qu’une pierre reste pierre, il faut une organisation extraordinaire: pour que la noria électronique inouïe circule à très grande vitesse, et que malgré cela, un silex rond reste tel, sans devenir calcaire ni carré, ou simplement sans exploser, il faut un ordre impressionnant dont la fin est la permanence dans l'existence au travers du mouvement. Si, chaque fois qu'un même concours de causalités se présentant, un même effet nécessaire est à en attendre, alors, cet effet, je l'appelle « fin objective » du mouvement qui l'engendre, car il est la raison d'être de ce mouvement.

 

Il y a dans la nature deux niveaux de finalité: l'un est intrinsèque aux êtres, et l'autre dans les relations que les choses exercent entre elles. Par analogie, l'observation des œuvres de l'industrie humaine éclairera notre propos. Il y a une finalité commune entre un moteur quatre temps et un revêtement de macadam: grâce à une opération mutuelle au travers des roues motrices, ils permettent à l'automobile d’avancer. Mais ce but commun ne peut être atteint que si moteur et revêtement sont, chacun pour eux-mêmes, conçus de façon qu'une telle concordance puisse se réaliser. Autrement dit, la fin intrinsèque du moteur, c'est la rotation d’un axe, avec puissance et régularité, et cette rotation explique culasse, cylindre, vilebrequin, et tout ce qui compose la mécanique. De même, la finalité interne du macadam est d'offrir une surface lisse, souple et résistante, grâce à une structure constitutive adéquate. La circulation automobile est la fin extrinsèque de chacune de ces fins intrinsèques, lorsque celles-ci sont mises en relation au moyen des roues. La fin propre de la constitution d'un objet, c'est son opération: la rotation d'un axe, par exemple, et la fin externe de cette opération, de concert avec d'autres, c'est le résultat commun: l’avancée de la voiture, pour continuer l'exemple. C'est de ces mêmes niveaux de finalité que nous voulons parler dans la nature.

 

Abordant tout de suite le second, nous voyons qu'il est plus important, car il est la fin du premier. Mais pour notre propos, qui est de prouver la fin dans la nature, c'est le moins manifeste, le plus facile à révoquer en doute. Ainsi par exemple, le cycle de l'oxygène: dans la journée, les végétaux absorbent le gaz carbonique alors que les animaux font le contraire, en vue d'une certaine régulation atmosphérique. De même la succession des saisons rythmée par la trajectoire orbitale de la terre autour du soleil, permet la germination, la floraison, la fécondité, la putréfaction et la plantation du monde végétal. Egalement, la rotation de la lune autour de la terre entretient l'agitation cadencée du monde marin, grâce à laquelle ce milieu change, se purifie, engendre la vie, etc. etc. la finalité extrinsèque se trouve dans l'ordonnancement mutuel d'opérations propres à chaque être en vue d'un même effet. C'est elle évidemment qu'on cherche d'abord à réfuter, quand nie la finalité naturelle, car elle est la plus sujette à désordre, à accident et à hasard, de même qu'un mécanisme très complexe est normalement plus fragile qu'un mécanisme simple. Pourtant, ce n'est pas une preuve que le mécanisme n'a pas de fin.

 

La finalité intrinsèque est beaucoup plus sure, bien qu'elle vienne moins immédiatement à l'esprit. C'est l'organisation interne qui fait qu'un être est tel qu'il est, et le demeure dans ses perfections, ses potentialités et ses limites. C'est le concours organisé de causalités intérieures dont l'existence et la permanence dans l'être avec ses caractéristiques et ses spécificités, est l'effet. Ainsi par exemple, c'est elle qui explique qu'un métal est parcouru d'une infinité de particules qui se déplacent imprévisiblement dans toutes les directions, à une vitesse impressionnante, et que pourtant ce métal reste tel, sans se transformer en plume ou en plastique ‑ (il ne s'agit pas de nier ici la lente transformation des matériaux) ‑, ni même risquer de provoquer une explosion atomique, alors qu'on peut le penser d'un objet artificiel que l'homme aurait essayé de fabriquer à l'image de cette organisation.

 

Autre exemple, celui de la vie végétative que plantes, animaux et hommes ont en commun: la nourriture que nous absorbons, nous ne la conservons pas tel quel, comme dans un sac; nous en assimilons une bonne partie et en rejetons le reste. Dans la très grande majorité des cas, nous assimilons ce qui est bon pour l'organisme et rejetons ce qui est mauvais, et non l'inverse ! Et ce que nous assimilons, de haricot ou de vache qu'il était auparavant, devient par transformation nous-mêmes et ne reste pas légume ou animal. Et cette assimilation sert à la reconstitution de l'organisme: moyennant bien-sûr le choix d'une nourriture adéquate, cette reconstitution compense bien exactement ce que l'homme a brûlé par ses efforts, et non autre chose. Elle sert aussi à la croissance, et celle-ci se fait harmonieusement dans le temps et en volume: on ne grandit pas tantôt d'un mollet et tantôt d'une oreille, mais de façon équilibrée et relativement constante, jusqu'à un certain optimum. Elle sert enfin à la reproduction, car elle œuvre , comme son nom l'indique, à rendre un élément extérieur: l’aliment, tellement semblable au corps qui l'absorbe, que non seulement il reconstitue et développe ce corps, mais encore il permet sa reproduction à l'identique en quantité.

 

Tel est ce concours organisé de causalités intrinsèques si déterminé que le hasard (autre que celui qui est accepté et géré par la nature, et que nous verrons plus tard) et les accidents sont comparativement très rares. En conclusion, disons que la finalité intrinsèque c'est d'abord l'organisation physique au niveau du corps, puis l'ordre biologique végétal et animal, et chez l’homme, l’organisation « psychosomatique », pour le dire d’un mot. Même J. Monod semble reconnaître la réalité de cette finalité en biologie sous le concept de téléonomie. La finalité extrinsèque s'assimile tout à fait à la cosmologie dans la nature, à l'ordre écologique chez les vivants (y compris l'homme) et d'une certaine manière, à l’organisation sociale de la Cité pour l’homme.

 

Dans tout l'univers, la fin est donc principe hiérarchisé de mouvement, dont la causalité s'exerce différemment chez l'homme, chez l'animal, et dans le reste de la nature. Cette finalité naturelle est aussi hiérarchisée selon des niveaux d'imbrication distincts: La permanence dans l'être physique est chez le vivant, en vue de la conservation de l'individu, laquelle est en vue de la perpétuation de l'espèce. Conservation dans l'être des choses inertes et perpétuation des espèces sont mutuellement finalisées en vue de l'équilibre durable de l'ensemble, et la fin commune à tous les mouvements, depuis la rotation des astres jusqu'à la danse des électrons, en passant par la chasse du lion, c'est la conservation de l'ensemble de l'univers non seulement dans son existence, mais aussi dans l'entretien de ses capacités et de ses perfections, chaque niveau de perfection moins complexe étant en vue de celui plus complexe: physique en vue de la biologie, en vue de la psycho-somatie, cosmologie en vue de l'écologie, en vue de la vie sociale, et la première ligne de finalité, dite intrinsèque, en vue de la seconde, dite extrinsèque. De sorte qu’en poussant le raisonnement à son terme, on peut finalement dire que la vie sociale de l'homme est la fin ultime de l'ensemble de l'organisation de l'univers.

 

Ce qui est important c'est de montrer que le mouvement naturel, comme l'action humaine, s'explique par une fin. Celle-ci est constatée a posteriori comme effet non accidentel du mouvement, et sert ensuite de principe d'explication de cette causalité. Bouclons la boucle: Cet effet, fin naturelle du mouvement, représente, mutatis mutandis, le véritable bien de l'être dont l'organisation est structurellement mise en action pour l'obtenir. Car cet effet est bien la vraie cause du mouvement, la vraie raison de cette organisation structurelle dynamique qui vise à l'atteindre, et non pas le résultat du hasard. Il est de plus facteur de perfectionnement, dans la mesure où il contribue aux grands objectifs de la nature: stabilité dynamique de l'équilibre cosmique, permanence dans l'être avec ses différentes qualités pour toutes les réalités physiques, survie et croissance de l'espèce pour les êtres vivants. Enfin nous venons de voir que l'ordre des fins naturelles est hiérarchisé.

 

Se retrouvent ainsi trois caractères essentiels de la notion de bien, ce qui nous permet de parler de « bien de la nature » à propos de la fin.

 

 

C) L'OBJECTION ACTUELLE: L’INDETERMINISME.

 

Nous avons vu que le déterminisme naturel, loin d'être une objection au finalisme, en est plutôt une conséquence; et il avait été ajouté qu'au contraire, ce serait la présence d'indéterminisme qui serait un obstacle à notre conclusion. Or les sciences contemporaines: astronomie physique, biologie, sont beaucoup plus attentives à l'existence d'indéterminisme et de probabilité dans la nature. Elles renvoient la rigueur mécaniste à l’histoire des sciences du siècle dernier. Par conséquent, si l'on suit les savants de notre époque, à nouveau, pour une raison inverse de celle des générations antérieures, nous sommes amenés à nier la finalité dans la nature.

 

La physique quantique, par exemple, semble montrer qu'on ne peut actuellement mesurer simultanément la vitesse et la position d'une particule (c’est du moins ce qu’en conclut une certaine épistémologie). On pourrait connaître soit la vitesse, mais alors la position resterait indéterminée, soit la position et à son tour, la vitesse serait inconnue. Il y a donc une sorte d'indéterminisme corrélatif, lié à l'opération de mesure. En biologie, les exemples sont très nombreux. Les plus connus et les plus simples pour nous sont les processus de fécondation des végétaux et des animaux soumis à l’aléa des éléments extérieurs. Tels sont les pollens de certaines plantes dont l’œuvre de floraison est ballottée au gré des vents ou des abeilles butineuses. De même la fécondation des oursins et de certains poissons dépend des rythmes marins. En cosmologie aussi, certains courants de pensée font une large place au hasard depuis « l’explosion primordiale », jusqu'à l'apparition de la vie sur terre.

 

Toutes les sciences naturelles contemporaines sont beaucoup plus axées sur la recherche et la mise en exergue des phénomènes de hasard que sur la manifestation de déterminismes.

 

Face à cela, il faut voir que si le hasard était absolu, il ne pourrait y avoir de science, ni de tentative d'explication. Aussi ces phénomènes aléatoires sont-ils traités par les lois des grands nombres et le calcul statistique. Et qu'on puisse parler, à propos du hasard, de « lois » et de « calcul » montre que celui-ci n'est ni absolu, ni essentiel, car sinon, aucune équation ne pourrait l’appréhender en quelque façon. Si je jette une fois une pièce en l'air, le côté sur lequel elle retombera est ponctuellement aléatoire; aucune formule ne pourra me donner la réponse a priori. Si maintenant, la jetant un nombre de fois suffisant, je constate qu'en moyenne, elle tombe deux fois sur pile et une fois sur face, je peux poser deux conclusions statistiques: ‑l°) En moyenne, elle continuera à suivre cette proportion deux tiers / un tiers. ‑2°) Au-delà de chaque aléa ponctuel, il doit y avoir une raison de fond à ce résultat dans la structure même de la pièce, dont le centre de gravité est certainement plus près de face que de pile. La surface sur laquelle tombe notre pièce n'est donc pas déterminée absolument au hasard

 

Le calcul aléatoire est fondé sur le fait que la présence de « cas » suffisamment abondants compense l’aléa ponctuel lié à chacun d'eux. Et l'on retrouve à l'évidence dans la nature ce nombre suffisant: pléthore d'électrons, de pollens, de spermes, d'astres, etc. En compensant aléa ponctuel de chaque germination par la surabondance de principes fécondants, la nature est aussi « sure » d'atteindre son résultat: la perpétuation de l'espèce, que le statisticien est sûr du résultat de son équation probabiliste. On a voulu se servir de la même loi de grands nombres pour expliquer l'apparition de la vie. Certaines théories veulent que compte tenu de l'existence de galaxies innombrables, il soit statistiquement inévitable que la vie soit apparue sur une, voire plusieurs planètes.

 

Au passage, le problème étant moins clair, il faut voir même grossièrement ce qu'on entend par « conditions de vie »: Si on ramène la terre à la taille d'une boule de billard en ivoire, elle apparaît avec ses sommets et ses fosses marines, presque aussi polie que cette même boule. Le rayon de la terre est en effet de 6000 km et l'Everest ne fait « que » 8000 m, soit à l'échelle: 6 cm. +/‑ 0,08 mm. Or à 4000 m d'altitude déjà, la vie devient très difficile. La zone de vie possible est donc extrêmement ajustée et si le rayon de la terre avait été un tout petit peu plus long ou plus court, la vie aurait vraisemblablement été abolie. Dans le même ordre d'idées, si l'on donne au soleil la dimension d'un ballon, la terre apparaît comme plus petite qu'une bille. Or la disposition de la terre est telle qu'au niveau des pôles, endroits les plus obliques par rapport au soleil, la vie est très appauvrie, et de même au tropiques, qui en sont les plus directes, les conditions climatiques raréfient singulièrement la faune et la flore. Là aussi, l’ajustement est tout à fait précis, et si la distance de la terre au soleil avait été un tant soit peu modifiée, notre planète serait sans doute vide, comme Mars ou la Lune. Il faut donc bien voir l'ampleur du problème que l'on veut résoudre statistiquement.

 

Le but de ces exemples est de montrer que si le hasard[1] existe dans la nature, ce qu'il ne saurait être question de nier, en aucun cas il ne peut être cause première. C'est un moyen particulièrement élaboré que gère ce que nous avons appelé le concours organisé de causalités. Le hasard n'est pas ce concours, mais en est un instrument. Ainsi déjà, une première cause de fécondation des fleurs au gré des vents, c'est la constitution même de certains pollens qui permet justement ce processus de locomotion aérien. Si par nature, ces graines étaient au contraire lourdes comme des pierres, il n'y aurait pas fécondation quel que soit le hasard des zéphyrs ou des alizés. Mais bien plus profondément, la cause principale de la fécondation, c'est que la nature essentielle des graines ou du sperme animal est organisée de façon strictement déterminée pour féconder. Et s'il n'y avait pas cette structure rigoureuse au fondement, aucun vent, aucune marée, aucune abeille ne pourrait causer de fécondation. De même si la terre n’avait pas cette organisation fondamentale qui permette l'apparition de la vie, celle-ci n'existerait pas quel que soit par ailleurs le nombre des étoiles et des galaxies.

 

Le hasard est donc un processus particulièrement élaboré, il n'est en aucun cas cause première et fondamentale des phénomènes.

 

Pour mieux comprendre, voyons l'homme: Lorsque celui-ci se sert de ces moyens pour sa propre activité, il ne se trompe pas sur la raison profonde de leur efficacité. Une campagne de publicité, par exemple, fondée sur la diffusion de tracts dans les boites aux lettres, repose exactement sur le même principe qu' « une campagne de fécondation d'oursins » fondée sur la diffusion de sperme dans la mer. On compense par une distribution massive l’aléa ponctuel existant dans chaque rencontre du tract avec son lecteur potentiel suivant que ce dernier est disponible ou non, bienveillant ou méfiant, etc. Les techniques publicitaires sont d'ailleurs assez bien faites pour prévoir la quantité nécessaire à l'obtention du résultat cherché avec le minimum de risque. Cela permet ainsi aux agences de facturer leurs prestations en fonction d'une croissance de chiffre d'affaire prévisible avec une quasi-certitude. Seulement, là aussi ce n'est en aucun cas la quantité de tracts qui est cause de la persuasion. C'en est un moyen, car la cause principale, c'est la capacité interne de chaque tract à séduire, sa présentation, son texte, etc. Si ce tract n'est pas bien rédigé, s'il n'a pas cette aptitude intrinsèque très déterminée à convaincre, vous pouvez en distribuer cent ou mille fois plus, vous ne parviendrez pas au résultat cherché.

 

Le problème du hasard dans la nature est exactement le même. Si l'élément naturel soumis au hasard n'avait pas à la racine cette capacité native strictement déterminée à obtenir le résultat pour lequel il est fait, il pourrait y en avoir cent ou mille fois plus, les rencontres et les hasards pourraient être particulièrement favorables et opportuns, le résultat ne serait pas atteint. Si donc il est absurde de nier le hasard dans la nature, il faut par contre le comprendre comme un moyen de certains processus naturels et non comme une explication ultime. Ce hasard est cause comme le marteau est cause de l'enfoncement du clou. La cause fondamentale du mouvement dans le monde, c'est l'organisation essentielle de la nature, et nous retrouvons notre concours organisé de causalités qui avait permis de poser la finalité dans la nature. Donc pour en revenir à notre propos principal, le hasard et l'indéterminisme ne sont pas une preuve d'absence de finalité dans la nature, ils sont seulement une preuve que l'organisation naturelle est infiniment plus complexe et plus élaborée qu'on pourrait se l'imaginer dans une première appréhension. Mais cela, on s'en doutait et on est certainement loin de finir de le découvrir. Le hasard, tel que nous l'avons défini, ne s'oppose pas à la nécessité, il en fait partie.

 

Ces propos vont nous permettre d'aborder deux questions d'actualité:

 

La première c'est l'existence d'extraterrestres. Il y a en effet une telle débauche de galaxies, de soleils et de planètes dans l'univers que rien n'empêche, semble-t-il, de penser qu'il est statistiquement probable de trouver une autre terre réunissant des conditions de vie identiques, voire supérieures. Au vu de ce qui précède, il ne s'agit pas de prouver que des martiens existent ou n'existent pas, mais de comprendre que la question est stupidement posée, car s'il y avait d'autres êtres, ce ne serait pas à cause du nombre de planètes, mais parce qu’il existerait une autre terre où se présenterait le même concours organisé de causalités, pour lequel le nombre n'est que de peu de poids. On pourrait en effet imaginer un univers uniquement fait de deux planètes, toutes deux habitées, ou au contraire un cosmos bien plus complexe et sans vie. Poser la question en termes statistiques, c'est vraiment mal la poser, et la bien formuler serait de dire: Parmi ces planètes, en existe-t-il une autre que la terre qui réunisse les conditions nécessaires à l'émergence de la vie ? Et une fois le problème énoncé en ces termes, on s'aperçoit que malheureusement, plus on progresse dans la connaissance et plus on constate l'inexistence de ces conditions: il fait trop chaud ou trop froid, la pesanteur est trop forte ou trop faible, l’atmosphère est irrespirable ou absente...

 

La deuxième question, beaucoup plus vaste, est celle de l’évolutionnisme. La thèse fondamentale de cette théorie relève de la même façon de raisonner: il existe une transformation lente des espèces du fait du hasard des rencontres avec un milieu écologique lui-même en changement, au cours d'une longue période de temps, et compte tenu du nombre important d'individus de chaque espèce. Il serait statistiquement possible de penser qu'au cours de circonstances aléatoires, la rencontre avec un environnement en transformation ait permis chez l'animal des mutations. Les unes, bonnes, ont conduit à la perpétuation de l'espèce avec cette mutation qui a adapté l'individu aux nouvelles conditions écologiques, et les autres, mauvaises ou absentes, ont amené la disparition de l'espèce par inadaptation. La cause de l'évolution des espèces serait le hasard de circonstances: si par exemple, un milieu marin ambiant commençait de s'assécher, les poissons qui par hasard se seraient mis à sortir la tête de l'eau, se seraient petit à petit adaptés à la vie terrestre, avec le temps et la succession des générations, alors que ceux qui ne l'auraient pas fait faute de circonstances favorables, auraient disparu à terme...

 

Par conséquent, si on entre dans cette problématique, on en perçoit bien les conséquences: ‑l°) On ne peut plus rien affirmer de définitif sur la nature puisque celle-ci est perpétuellement amenée à se transformer. ‑2°) L'homme évidemment, et c'est là l'intérêt de la chose, descend du singe. Il serait un singe adapté (particulièrement bien adapté, il faut le dire !) mais il serait le fruit du hasard, et étant appelé à encore évoluer, il engendrerait le hasard. ‑3°) Tout venant du hasard et y retournant, il n'y a donc pas de finalité dans la nature.

 

Que peut-on dire à ce sujet ? Il y a d'abord une distinction fondamentale que l’évolutionnisme ne fait pas: La transformation est-elle constitutive de l'espèce ou non ? Le fait par exemple, d’avoir des pattes ou des nageoires n'est pas constitutif de l'espèce mammifère; les chiens et les baleines sont des mammifères. Par conséquent, qu'un animal perde ses nageoires pour acquérir des pattes ou l'inverse, il s'agit là d'un style d'évolution tout à fait différent de celui de passer de chat à chien; et à plus forte raison d'animal à homme, car là, on change d'espèce. Il ne s'en suit pas, de ce que le reptile ait perdu ses nageoires pour avoir des pattes, que le singe soit devenu homme. Il y aurait un passage logique illégitime sur lequel l’évolutionnisme n'est absolument pas explicite.

 

De même, si au cours du temps, la silhouette de l'homme s'est modifiée, qu'il ait eu, aux temps reculés, un crâne plus petit et plus bas, des yeux plus enfoncés, un prognathisme plus prononcé, une colonne plus voûtée et un corps plus poilu, pour arriver à travers les âges, à l'image actuelle, il s'agit de modifications que le philosophe nomme accidentelles et non spécifiques, et qui ne permettent absolument pas de poser que l'homme descend du singe, nonobstant certaines ressemblances extérieures. A propos d’évolutionnisme, il faut donc toujours avoir en tête cette distinction fondamentale entre changement accidentel et changement d'espèce.

 

Nous avons dit que l’évolutionnisme repose sur l'aléa des rencontres. Mais pourtant, s'il me poussait une nageoire caudale au cours de modifications écologiques, en aucun cas ce ne serait le hasard la cause fondamentale de l'apparition de cette protubérance. L’explication essentielle serait ma constitution naturelle, qui se serait activement prêtée à sécréter cet appendice dans telle ou telle circonstance. Il ne s'agit pas de nier le rôle des éléments extérieurs, mais de dire qu'ils ne sont pas la raison profonde du changement. Si je n'avais pas cette pré-programmation génétique à évoluer, je n'évoluerais pas. Et c'est peut-être ce qui s'est passé pour les espèces aujourd'hui disparues. Les thèses de l’évolutionnisme sont d'ailleurs beaucoup plus crédibles lorsqu'elles expliquent la disparition d'animaux et de végétaux faute d'avoir suivi les modifications de leur environnement écologique, que lorsqu'elles veulent rendre raison de leur adaptation.

 

Le Thomisme pourrait donc se satisfaire d’une certaine conception de l'évolution fondée sur une finalité radicale de la nature, traduite par une adaptabilité génétique native des êtres, strictement déterminée, et que des circonstances extérieures occasionnelles mais statistiquement nécessaires, viendraient aider à concrétiser au cours du temps. La cause essentielle reste la nature, cette nature est finalisée, et cette finalisation du mouvement naturel se sert du hasard comme d'une organisation beaucoup plus complexe qu'une vision superficielle le laisserait supposer. Mais il faut maintenir que tout cela ne reste qu’hypothèse, bien qu'elle ne soit pas absurde.

 

On peut aller plus loin et dire que cette explication est très séduisante car elle donne de la nature une vision beaucoup plus perfectionnée, beaucoup plus perfectible, et beaucoup plus finaliste que ne le fait une position fixiste.

 

Revenons enfin au premier exemple, celui de la particule dont on ne pourrait mesurer simultanément la position et la vitesse. Ce type d'indéterminisme est plus facile à cerner car il est bien plus le fait de l'instrument de mesure utilisé que de la nature même de la particule (si l’on s’en tient du moins à l’interprétation que l’épistémologie donne du phénomène scientifique, sans se prononcer sur ce fait lui-même, ni sur la science). Plus ce que l'on mesure est microscopique, plus l'instrument de mesure doit être précis. Au niveau de la particule, l’étalon de mesure, pour être performant, doit être infra-particulaire, faute de quoi il interfère avec ce qui est mesuré, et le résultat est nécessairement imprécis. Cet indéterminisme est donc artificiel; la particule a bien une vitesse et une position déterminées, puisque l’on peut justement mesurer l'une ou l'autre.

 

 

D) CONCLUSION GENERALE SUR LA FINALITE.

 

Nous avons remarqué qu'il y avait deux niveaux d'inclination vers la fin: celui de l'être doué de connaissance, qui tend vers une fin dans la mesure où il la connaît, et celui de l'être dénué de connaissance, qui poursuit sa fin par constitution native de son être. Ces deux niveaux sont évidemment intimement imbriqués. Ainsi même chez l'homme, les opérations de sa vie végétative ‑ alimentation, croissance et reproduction ‑et les réactions animales ‑ sentir, se déplacer ou s'émouvoir ‑, toutes ces capacités, pour être humaines, n'en tendent pas moins organiquement vers leurs fins, indépendamment de toute connaissance. Nous n'avons pas faim parce que notre intelligence nous dit que nous n'avons pas mangé depuis longtemps, mais bien parce que notre ventre crie famine. Même les tendances spirituelles de l'homme ‑ intelligence et volonté ‑ ont une certaine finalité naturelle et organique. Nous avons vu en effet que l'intelligence ne peut s’empêcher de chercher la vérité. Il lui est constitutionnellement inévitable de prétendre que ce qu'elle pense savoir est vrai. Et de même la volonté, par nature, veut le bien, et ne peut se réprimer de désirer ce qu'elle considère être son bien.

 

Si donc pour synthétiser l'ensemble de ces exposés, la nature et l'homme sont finalisés, et tout mouvement tend vers une fin et une fin ultime, il nous reste à nous interroger sur la nature de cette dernière.

 

Tout d'abord, cette fin ultime est nécessairement le même être que celui qui est la cause de tout. Le mouvement tend en effet vers une fin comme vers son bien. Donc la fin ultime est le bien le plus parfait vers lequel tendent et s'achèvent tous mouvements. C'est l'être qui englobe à lui seul toutes les perfections. La notion de mouvement est, rappelons le, liée à celle de perfectionnement laquelle est une caractéristique essentielle du concept de bien: perfectionnement moral pour les biens recherchés parce que connus, perfectionnement dans l'entretien et la propagation de l'espèce pour les mouvements des êtres vivants et perfectionnement de la permanence dans l'être et dans ses propriétés pour tout mouvement physique. La fin ultime est celle qui apporte les perfectionnements ultimes correspondant à chaque type d'être, et c'est en cela qu'elle est la plus parfaite. Or c'est en vue d'elle que sont acquis tous les biens intermédiaires, qui ne sont des biens que dans la mesure où ils conduisent à ce bien ultime. C’est donc elle qui offre la perfection du premier mouvement dans l'ordre chronologique: celui qui mène à l'existence. Elle est donc la cause première de l'existence des êtres: l’être le plus parfait, procurant toutes les perfections, procure évidemment la première qui est d'exister.

 

Cette cause première est soit esprit, soit nature, soit hasard, si l'on élimine tout de suite le non-être (car du non-être, rien ne vient) et l'objet artificiel (qui suppose un être naturel à son origine). Evacuons maintenant le hasard, dont nous avons vu qu'il ne pourrait pas être cause première. Si alors on dit que cette cause première est un être naturel, on repousse le problème qui est de savoir quelle est la cause des mouvements naturels, question qui embrasse tous les mouvements naturels, y compris celui qui serait la cause première. Il ne reste plus qu'à poser que cette cause est esprit. Et pour conforter cette conclusion, disons qu'elle seule permet d'expliquer l'existence d'organisation car seul l'esprit est capable de mettre de l'ordre là où il n'y en avait pas. Or si nous constatons de l'ordre et de l’ordre finalisé dans la nature, l’explication la plus logique veut qu'il vienne d’un esprit.

 

Nous avons vu deux causes distinctes aux mouvements dans le monde: l’inclination spirituelle ‑ c'est-à-dire la motion par l'intelligence et la volonté ‑ et l'inclination naturelle ‑ la constitution intime des êtres. Cette distinction est fondamentale car elle va nous servir de division première tout d'abord entre les réalités: il y a des réalités qui sont l’œuvre de l'esprit humain et d'autres qui sont œuvres de la nature. Mais ce sera aussi la première division de la philosophie entre philosophie pratique, qui porte sur la poursuite de finalités voulues parce que connues, et philosophie spéculative, qui considère les mouvements finalisés par nature. L'ordre des parties de la philosophie se calque ainsi sur celui des réalités.

 

Nous avons vu cependant en quel sens les inclinations spirituelles avaient un fondement naturel (la recherche du bien et du vrai) et de même en quoi les inclinations naturelles ont un fondement spirituel (dans leur cause première). Donc cette distinction essentielle dans la réalité et dans la philosophie entre domaine de la nature et domaine de l'esprit n'est pas une exclusion mutuelle car nous retrouvons dans toute la philosophie pratique un fondement qui est naturel (ce qui nous permettra de parler de morale « naturelle » de droit « naturel » ou de politique « naturelle » ou de dire que « l’art imite la nature ») et nous découvrons dans toute la philosophie de la nature une cause spirituelle (ce qui rend la nature compréhensible pour un esprit humain).