4) NATURE ET ART, REPONSES AU BIEN

 

 

 

Le but de l'ensemble de ces exposés est d'introduire à la philosophie d’Aristote et de Thomas d’Aquin, et nous achèverons ce panorama avec une présentation aussi complète que possible de chacun des cinq grands traités qui constituent le « corpus » de la philosophie: la LOGIQUE, la PHYSIQUE, la MORALE, la POLITIQUE et la METAPHYSIQUE. Nous parlerons aussi des MATHEMATIQUES.

 

Mais avant d'en arriver là, il nous faut prendre du temps pour comprendre pourquoi la philosophie se présente ainsi en cinq grandes parties, et quelle est l'unité fondamentale qui préside à cette division, qui la précède et permet d'en avoir une vue de synthèse.

 

Aussi sommes-nous partis de la notion de bien. La recherche d'un certain bien est en effet le premier motif de notre démarche. C'est aussi la clef de voûte de la vision du monde et de l'homme chez les auteurs que nous étudions, et, somme toute, ces deux raisons n'en font qu'une. Nous avons relevé trois caractéristiques à son sujet: Finalisme universel, spiritualité de l'homme, union intime entre la vie humaine et l'ordre naturel

 

Cependant une telle vision est assez éloignée de notre monde moderne: Les sciences contemporaines ont peine (c'est peu dire ) à accepter l'idée de finalité; la psychologie actuelle ignore presque totalement la spiritualité de l'intelligence et de la volonté humaines; la morale ou la politique conçoivent le plus souvent l'activité de l'homme indépendamment de toute référence à un quelconque ordre naturel. Aussi nous sommes nous attachés à relever ces difficultés et à les analyser pour prévenir à leur sujet des conclusions un peu hâtives, souvent non scientifiques, qui contrediraient notre propos.

 

Pour parfaire cette vision du monde, il nous faut maintenant voir comment nature et homme s'y prennent pour parvenir à ce bien qui est leur but. Aussi parlerons-nous du mouvement dans ses deux aspects fondamentaux: « l’opération naturelle » et « l'opération artistique » (en donnant au mot art un sens très général englobant beaux-arts, artisanat, et toute activité volontaire de l'homme), et ceci conclura notre première étape.

 

Mais avant de parvenir à notre but, il nous faudra franchir une seconde étape. Après avoir décrit cette vision thomiste de l'univers, nous nous attacherons à comprendre les facultés de connaissance qui permettent justement d'avoir cette vision du monde; les facultés animales d'abord: la sensation, la sensibilité, l’imagination et la mémoire, puis la faculté spécifiquement humaine: l’intelligence, sur laquelle à nouveau nous nous attarderons.

 

Alors seulement nous pourrons commencer à faire de la philosophie !!! . Alors nous aborderons pour elles-mêmes chacune des cinq branches de la philosophie, qui sont l'expression de cette réflexion.

 

 

A) LE MOUVEMENT GENERAL VERS LA FIN: LA NATURE.

 

Voyons donc maintenant comment la nature tend vers sa fin. Et tout d'abord, énumérons une série d'exemples illustrant les différents types de mouvements naturels.

 

Chez l'animal, le premier mouvement qui le distingue des autres êtres vivants que sont les végétaux, c'est la possibilité de se déplacer, même d'un mouvement chaotique, mais toujours autonome. Vient ensuite la capacité de percevoir par un ou plusieurs organes tels que: la sensation tactile, le flaire, l’ouïe, le goût, la vue. Ce sont enfin les désirs qui l'animent: amour, faim, souffrance, peur, plaisir ... Ces trois types de mouvements animaux sont interdépendants. C’est parce que l'animal perçoit que ses désirs s'éveillent, et parce qu’il peut se déplacer qu'il peut les satisfaire. Et au travers de cette complémentarité se reconstitue l'ensemble de l'activité animale: chasse, sommeil séduction, niche, défense, éducation, avec infiniment de variétés selon les espèces.

 

En deçà, il y a les mouvements communs à tout être vivant, à nouveau au nombre de trois. D'abord l'assimilation, par la respiration et par l'alimentation, grâce à laquelle le corps vivant s'entretient. Comme son nom l'indique, cette opération vise à rendre un corps étranger, l’aliment, semblable au corps qui le digère. Mais cette opération en permet aussi une seconde: la croissance, par laquelle le corps vivant se développe pour atteindre sa taille et son organisation optimales. Et pratiquement lorsque cette croissance s'achève, apparaît le troisième type d'opération vitale: la reproduction. Ces trois dynamismes caractérisent l'être vivant, qu'il soit seulement végétal, ou même animal ou homme. Chez ces deux derniers, ils sont intimement liés aux mouvements de déplacement, de sensation et de désir.

 

Restent enfin les opérations communes à tout corps physique, vivant ou non. Ce sont essentiellement le mouvement spatial: la pierre chute, l’eau coule, la vapeur s’élève, le vent souffle, et l'électron comme l'étoile tournent, et le changement qualitatif : changement de couleur, de forme, vieillissement, etc.

 

Et pour donner une classification tout à fait générale, nous distinguerons deux types de mouvements, et nous diviserons le deuxième lui-même en trois.

 

1) Le premier mouvement, c'est bien-sûr celui grâce auquel une réalité qui auparavant n'existait pas, vient à l'être. C'est l'acte de génération qui fait naître une nouvelle vie. C'est aussi le mouvement de transformation radical d'un corps physique non vivant, par lequel une étoile s'éteint pour devenir planète, par exemple, ou une molécule se désagrège pour constituer de nouvelles substances... Ces mouvements donnent aux choses un être qu'elles n’avaient pas, et avec lui toutes les spécifications et tous les dynamismes propres à sa nature.

 

2) Suite à ce premier mouvement constitutif, et dépendant de lui dans leurs propriétés, viennent: ‑ Le mouvement spatial qui caractérise l'évolution des êtres dans l'espace et que nous avons constaté pour tout être physique en général, et de façon particulière dans le déplacement des animaux. ‑ Le mouvement quantitatif, caractéristique de la vie, qui, par la croissance, transforme le corps, et en augmente ou diminue le volume. ‑ Enfin, l’infinie variété des mouvements qualitatifs, qui modifient plus ou moins profondément les qualités des corps, sans pour autant aliéner leur nature: changement de couleur, de température, d'aspect, ...

 

Ces exemples et cette typologie veulent montrer qu'il est essentiel à l'être naturel d'être mobile, c'est-à-dire capable de mouvement. La mobilité n'est pas une de ses caractéristiques parmi d'autres, elle lui est constitutive. Il n'y a pas d'être naturel qui soit inerte. Qu'est ce alors que cette nature dont nous parlons depuis déjà longtemps ? La nature fait qu'une chose est ce qu'elle est, et qu'étant ainsi organisée, elle a tel et tel dynamisme. Ou encore, les deux aspects de la nature d’une chose sont sa constitution intrinsèque déterminée, et les potentialités de changements autonomes qui en découlent. On retrouve ici, comme en négatif, la définition que nous avions donnée de la fin naturelle : « Effet nécessaire d'un concours organisé de causalités. » Il y a donc correspondance exacte entre nature et fin: la première est le moteur, et la seconde l'objectif. Pour l'être naturel, le fait d'être mobile vient de ce qu'il est matériel. La question de savoir ce qu'est la matière fait partie des thèmes les plus difficiles de la philosophie. Constatons tout d’abord que c'est ce qui « donne corps » à la réalité, lui confère volume poids et densité, la fait résister à la pression et à la transformation, et enfin, la rend perceptible à la vue, au toucher et aux autres sens. C'est tout ce qui explique l’ «épaisseur» des choses grâce à laquelle nous découvrons leur existence, en nous « heurtant » à elles par un contact sensible. Aussi douter de la réalité de la matière n'a pas de sens, car on ne connaît l’existence des choses qu'en établissant en quelque sorte une liaison avec elles. Or ceci se fait par l'action des caractéristiques matérielles des choses (couleurs, figure, relief, odeur, température, densité, sonorité, saveur, ...) sur nos sens capables de les appréhender par un contact d'ordre soit chimique, soit électronique, soit vibratoire, etc. La connaissance a donc pour véhicule cette réaction de matière à matière entre la chose et le sens, et il n'y a sans elle aucune certitude sur l'existence des choses. Par conséquent, la matière est le premier principe par lequel nous découvrons l'existence de la réalité, et la première connaissance que nous avons de celle-ci, c'est justement qu'elle est matérielle.

 

Mais qu'en dire de plus ? Si la matière est ce dont les choses sont faites, de quoi sera-t-elle faite elle-même ? Certes pas de matière, sinon nous irions à l'infini, mais alors ? Il semble qu'il y ait une limite radicale aux capacités de l'intelligence humaine, devant quelque chose dont l'existence s'impose à elle, mais qu'elle ne peut comprendre que par métaphore. Nous dirons que la matière est aux choses ce que par exemple, le bois est aux arbres, ou la chair aux mammifères: Tous les mammifères sont charnels, tous les arbres sont de bois, et tous les corps sont matériels. Mais le fait d'être de chair n'explique en rien qu'on puisse distinguer entre chien, chat et baleine, et de même être en bois ne permet pas de différencier le hêtre du chêne ou du bouleau. Ainsi en est-il de la matière pour tout. Cependant même cette comparaison a ses limites, car on peut comprendre la chair ou le bois en le distinguant de ce qui en diffère: le métal, le cristal, etc., ou en analysant ses composants: molécules, gènes, etc., alors qu'on ne peut opposer la matière à aucune autre appréhension. Par définition, en effet, tout ce qui est perceptible est matériel. Nous ne disposons ainsi d’aucun point de référence non‑matériel pour expliquer la matière, soit à titre d'opposé, soit à titre de composant.

 

Les données scientifiques actuelles ne sont finalement d'aucun secours pour expliquer ce qu'est la matière comme telle. Elles se sont en effet orientées depuis deux siècles vers la recherche de la « brique ultime » de la réalité, de la molécule à l'atome, de l'atome à l'électron, puis aux « quarks » et aux « bosons », multipliant en fait la variété des particules, et même ne sachant plus vraiment s'il s'agit de substances différentes ou de différents moments, de différents états, d'un même élément.

 

Il ne s'agit pas ici de remettre en cause la valeur de ces recherches, mais de voir que la notion de particule élémentaire (ou atome, c'est le même mot), ne peut définir la matière. Ou bien, en effet, la matière est, comme nous l'avons dit, ce dont tout est fait, ou bien non. Dans ce dernier cas, il faut abandonner l'idée même de matière, au risque de multiplier à l'infini les principes de la réalité, sans rien expliquer, ou, au contraire, de ne plus trouver aucun principe. Si l'on maintient un principe général de toute chose, ce ne peut être un corpuscule, si petit soit-il. Encore moins plusieurs ou le même changeant. Si en effet, chaque être est l'agrégation d'un nombre faramineux de particules identiques ou variées, qui en constitueraient sa matière, de quoi celles-ci seront-elles faites ? Ce ne sera pas de matière, puisque nous l'avons définie comme étant la particule. Ou alors la particule est elle-même composée de particules, et elle n’est plus ce dont tout est fait, elle n'est plus matière, puisque elle-même est faite d'autre chose. Et nous irions ainsi à l'infini.

 

Mais la particule doit bien elle-même être faite de quelque chose, si on veut lui maintenir une existence autonome. Or ce point est en discussion parmi les scientifiques. Beaucoup refusent, en effet, de se la représenter comme une « bille » infiniment petite, mais la voient plutôt comme un état particulier d'énergie. Ceci ne répond cependant pas encore à notre question, car il n'est d'énergie que d'un corps capable de mouvement. Il n'y a pas d'énergie en soi, qui ne soit l'énergie de rien.

 

Bref, que la particule (même à supposer qu'on ait isolé l'ultime) soit une bille ou qu'elle soit état ou énergie d'autre chose, elle ne peut en aucun cas définir la matière, qui est justement ce dont cette particule est faite. Nous concevrons donc la matière comme un composant non isolable, non séparable de ce dont elle est matière, composant radical, omniprésent, au principe de toute réalité naturelle

 

Mais la matière ne suffit pas à expliquer la réalité. Si tout n'était que matière, tout serait uniforme, ou plutôt « a-forme ». Dans un seau d'eau, la partie droite du contenu ne diffère pas de la gauche, ni celle du fond de celle de la surface: tout est eau ! Ainsi en serait-il si tout n'était que matière, et nous ne pourrions faire de différences entre les réalités existantes.

 

Il faut donc ajouter au fondement des réalités matérielles ce qui les distingue les unes des autres dans leur substance même: La forme. Tout objet, toute individualité est un composé de matière et de forme. La matière est ce en quoi est fait cet objet, et la forme ce par quoi il a telle structure, telle organisation, telles capacités et tels mouvements autonomes. La forme en « agrégeant » la matière, lui donne son unité distinctive de réalité existante et changeante. De sorte qu'on pourrait donner une nouvelle définition de la nature comme: « union substantielle d'une forme et d’une matière constituant un individu distinct, dont l'organisation spécifique est la source de mouvements autonomes propres répondant aux finalités qui le perfectionnent. »

 

Cette union est indéfectible. Il ne peut exister de matière sans forme ni de forme sans matière. Rien de plus étranger à Aristote que l'explication de Platon sur la création du monde: Tout viendrait d'une sorte de magma originel, d'une matière primordiale indistincte ( l’eau de notre seau ), dont un dieu démiurge se serait servi pour façonner la réalité en contemplant les formes immatérielles que sont les idées. L'être naturel d'Aristote, au contraire, est une forme matérielle ou une matière formée. Il n'y a pas de matière qui ne serait que matière, ni de forme qui ne serait que forme, du moins dans notre bas monde.

 

Les notions de matière et de forme s'éclairent mutuellement: l’essence même de la matière est de se prêter « ardemment » à être formée, structurée, et l'essence même de la forme est d’ « irradier » la matière pour la constituer en réalité distincte. Nous avons un équivalent imparfait de la forme naturelle dans ce que nous concevons des choses : l’idée de table, de fleur, etc. La forme naturelle est à la fois source d'être avec la matière, et source de concepts avec l'intelligence. La réalité serait donc comme « une idée qui aurait pris corps ! ». Elle n'aurait pas, comme chez Platon, pris « un » corps qui lui serait étranger, et comme une prison, ni « des » corps, que seraient une collection de particules, mais « du » corps, ce corps n'étant rien d'autre qu'elle. Par lui cependant, elle existe réellement et non pas seulement à l'état de pensée. Ce qui fait ce corps est donc à la fois « co-essence » de la réalité existant distinctement de la simple pensée, indissociable de l'idée devenue forme naturelle, impensable, inexplicable et inexistante sans cette forme, mais activement disponible à « corporer » cette idée. C'est ce principe de corporéité que nous appellerons matière.

 

Si maintenant l'être physique est mobile, c’est que la matière est source d’imperfection. Il y a en effet trois types d'imperfections dans la nature:

 

‑a) Un être est plus parfait qu'un autre, et moins qu'un troisième, en soi, absolument, en raison de sa plus ou moins grande complexité, et de sa plus ou moins grande variété de capacités: Le mammifère vertébré est plus parfait que l'amibe, et le chêne plus que le brin d'herbe. Cette hiérarchie est objective, et ne peut être résorbée. C’est un des aspects que la pensée évolutionniste met particulièrement en valeur, car il contribue à la foi dans le progrès continu.

 

‑b) Une perfection peut être attendue, mais pas encore atteinte. Ce type d'imperfection n’est donc pas irrémédiable. C'est par exemple celui de la marguerite, qui, avant d'ouvrir tous ses pétales, n'est d'abord que graine, puis devient pousse et bouton. C'est ce type d'imperfection que comble le mouvement naturel en poursuivant sa fin propre, en l’occurrence l'épanouissement complet de notre fleur.

 

‑c) Rien de ce qui est matériel n'est éternel. Tout est sujet au mouvement de corruption, qui n'est autre que la perte de la forme naturelle. Cette imperfection de la nature est radicale et incontournable.

 

Le premier style d'imperfection tient à la forme seule, le second à la matière dans son union avec la forme, le troisième à la matière seule.

 

Qu'un être comme la marguerite, en effet, diffère d'un autre comme l’orchidée, vient, nous l'avons vu, de la forme, et d'elle vient aussi la hiérarchie de perfections établie par cette différence. Que cet être, avec le temps, progresse de graine à pousse, de pousse à bouton puis à fleur éclose, il le tient de sa forme qui a organisé la matière de façon à diriger le mouvement vers un résultat précis. La forme ne change pas. Celle de la marguerite est la même dans la graine et dans la fleur, ce qui permet au grainetier de vendre des graines précisément de « marguerite ». Ce qui change, ce qui se perfectionne, c'est l'organisation matérielle de cette forme. Si la forme changeait, tout deviendrait alors n'importe quoi en permanence. Cette imperfection de départ vient donc du fait que la forme, étant unie à une matière, n'a pas d'emblée dans l'instant toutes les perfections qui la caractérisent, mais les acquiert pas à pas, avec le temps, en « travaillant » la matière. Enfin, la dégradation puis la corruption finale de l'être naturel vient de sa matière. La forme « agrège » la matière, mais celle-ci, chaque fois qu’elle en a l'occasion ( au sens latin de « casus » c'est-à-dire hasard ), tend à se désagréger graduellement jusqu'à la désorganisation finale, où l'être perd sa forme essentielle.

 

Or seuls les deux derniers genres d'imperfections sont sources de mouvements: Mouvement de progression ou de corruption. Voilà pourquoi il n'y a de mouvement que de l'être matériel. Et tout être naturel est comme crucifié entre ces deux types de changements concomitants, concurrents et contraires. Nous arrêtant au mouvement de progrès, par lequel l'être naturel poursuit la fin qui le perfectionne, nous allons lui donner deux caractéristiques:

 

‑a) Ce mouvement va du simple au complexe. Le meilleur exemple de ce phénomène est sans conteste le développement de la cellule, depuis la fécondation jusqu’à l'adulte achevé, par démultiplication progressive, puis par diverses spécifications, pour constituer un individu doté d'organes et de membres. Ce mouvement de complexification est aussi un des principes retenus par les défenseurs de la théorie de l'expansion de l’univers. C'est aussi en quoi diffère le mouvement biologique du mouvement simplement physique. En effet, le premier, tout en assumant pleinement le second, ajoute à celui-ci une complexité spécifique supérieure. Et de même, pour les mouvements psychiques, vis à vis des biologiques. Plus la fin est élevée, plus la nature est complexe, car plus elle demande d'organisation et de potentialités pour y parvenir.

 

‑b) Plus ce mouvement est complexe, moins il est certain. Plus il est sujet à défauts, à imperfections, à corruption. Les mouvements les moins élaborés, tels que la rotation des astres, sont tout à fait programmés et nécessaires, alors que ceux de l'être vivant, se prêtent à accident, maladie ou monstruosité. C'est ce qui explique par exemple que l'astronomie ou la physique sont des sciences beaucoup plus rigoureuses que la biologie ou, plus encore, que la psychologie, car ces dernières portent sur des événements d'une complexité et d'une variété infiniment supérieure. C'est aussi ce qui explique que plus la finalité est élevée, plus elle est difficile à obtenir, quoique dans l'ordre naturel elle soit majoritairement accessible

 

 

 

B) LE MOUVEMENT DE L'HOMME VERS SON BIEN: L'ART.

 

Rappelons que nous avons d'abord parlé du bien et de la fin, puis nous avons vu comment la réalité naturelle poursuit ce bien et il nous reste à voir comment l'homme, de façon spéciale, tend vers son bien au travers de l'activité « artistique ». Nous allons aborder la notion d'art dans un sens extrêmement général, et, au risque de décevoir certains, nous n'allons pas parler du beau, car ce thème est assez difficile, surtout en philosophie, et déborde d'ailleurs largement cette discipline; aussi ne convient-il pas tellement à ce style d'introduction. Par art, il faut entendre le terme technique latin « Ars » qu'emploie Thomas d’Aquin. Le meilleur synonyme en est « l’industrie humaine », c'est à dire en général tout ce que l'homme fait de façon consciente et réfléchie. Ce mot désigne donc aussi bien l'activité qui consiste à aller se promener, que celle de fabriquer un meuble, de sculpter le marbre, ou de réfléchir ... Voila le mot art, et l'activité artistique, tels que nous allons les entendre, et nous en parlerons toujours dans notre perspective de départ.

 

Comme pour les mouvements naturels, nous allons commencer par bâtir une classification rapide et générale des activités humaines. Avec Thomas d’Aquin, nous distinguerons deux sortes d'activités, elles-mêmes subdivisées en deux. Tout d'abord, l’activité transitive: c'est celle qui consiste à transformer une réalité externe. Elle peut soit s'exprimer dans une œuvre indépendante de son auteur (produit industriel, tableau, symphonie,... ), et alors son but, c'est la réalisation de cet objet, soit viser l'action elle-même, en se servant de réalités extérieures à titre de moyen ( faire du cheval, écouter un concerto, ...), dans le seul but de l'exercice de cette activité. Ces activités ont en commun de se servir d'une matière extérieure et de la travailler en fonction d'un but poursuivi. La plupart du temps, le second type d'activité est la fin lointaine du premier: l’art du luthier vise pour but immédiat la confection d'un violon par exemple, mais a pour destin plus éloigné l'exécution ou l'écoute d'une composition musicale

 

Dans un tout autre registre, nous trouvons l'activité immanente qui reste intérieure à l'homme et ne s’extériorise pas dans une matière. Ce type d'action regarde essentiellement l'esprit, et dans une certaine mesure, la sensation. Nous distinguerons donc l'activité de l'intelligence et celle de la volonté. Nous avons vu que pour ces facultés, il y a un acte naturel, qui est pour la volonté de vouloir ce qui lui parait bon, et pour l'intelligence de saisir la vérité d'une proposition. Nous les avons dits naturels car ils sont spontanés, incoercibles, comme respirer ou tomber. Il existe aussi pour chacune une activité non naturelle, artificielle, consistant, pour la volonté, à vouloir et choisir les moyens permettant de parvenir au bien désiré: comment réussir ses études ou sa profession ? , et pour l'intelligence, à procéder aux recherches, analyses et déductions permettant de parvenir à la saisie de la vérité. Ces actes ne sont pas innés mais volontaires; l’homme se prend en charge lui-même pour les concrétiser. Ces activités non naturelles ont pour caractéristique de se dérouler à l'intime de celui qui agit

 

Il s'agit là d'une distinction entre facultés, et non d'une dichotomie dans l'homme. Il n'y a pas d'un côté les activités transitives, et de l'autre les actes immanents, mais il s'agit bien souvent de deux aspects, de deux moments d'une même action globale. Faire de l'équitation suppose une action transitive qui est de monter sur un cheval, mais aussi des actes immanents de volonté (courage pour le débutant, dépassement pour le chevronné) et d’intelligence (compréhension du cheval, de son caractère et de ses réactions). Il en est de même pour une action immanente comme résoudre un problème, qui suppose de se procurer des livres, de chercher conseil, d'écrire. Il y a donc bien imbrication de ces deux types d'activités, en même temps qu'une véritable différence de nature.

 

Voila décortiqués les principaux éléments de l'action humaine, dans ce qu'elle a de spécifique, c'est à dire de non animale, et même de différent de tout le reste de l’univers. Ce qui caractérise cette activité artistique, c'est qu'elle n'est pas spontanément déterminée, contrairement au mouvement naturel qui est involontaire. Lorsqu'on aborde une question, ou qu'on découvre un sport, ou qu'on crée une entreprise, au départ, tout est ouvert, beaucoup de voies, même contraires, sont possibles, et nous n’avons pas l’intuition innée des actes à poser. Tout l'art est justement dans le savoir-faire, qui donne à l'action cette détermination acquise là où la spontanéité naturelle fait défaut.

 

Toutes les activités de l'homme ne doivent pas être dites « humaines ». Nous donnerons quatre critères pour caractériser l'activité artistique.

 

1 °) Cette activité doit être en vue d'une fin précise. C'est le point de départ, une activité qui n'est pas finalisée n'est pas humaine ou artistique au sens technique où nous l'entendons.

 

2°) Elle doit être organisée avec réflexion, et faire l'objet d’un corps de doctrine et de pratiques.

 

3°) Cette activité procède à l'aide de moyens déterminés. Elle a un mode de procéder connu et mis au point.

 

4°) Couronnement en quelque sorte d'une activité humaine menée avec maîtrise, elle se déroule avec harmonie et facilité.

 

Par opposition, nous n’appellerons pas activité artistique ou humaine, toutes les opérations biologiques de l’homme, telles que: respirer, digérer, voir et tout simplement vivre, ce que partagent avec nous les animaux. Nous exclurons également tout ce qui a un caractère spontanément passionnel, l’explosion des sentiments, le coup de cœur brutal et indompté. Dans le même ordre d'idée, n'est pas art le coup de tête ou l’idée géniale. L'inspiration artistique, au sens le plus intuitif et le plus immédiat du terme, n’est pas de l'art comme nous l'entendons ici. Beaucoup de gens ont l’intuition du beau, peu sont de vrais artistes. Ce dernier est l'homme qui a assez de métier pour exprimer avec ses mains et son corps ce que son intuition lui a représenté. Nous éliminerons aussi l'acte gratuit prétendument sartrien, qui représente l'anti-activité humaine, si nous le concevons comme l'acte sans raison, irréfléchi. Sartre définirait la liberté de l'homme par ce type d'acte: c'est contradictoire dans les termes. Ce qui fait l'homme, c'est justement l'acte « payant ».

 

Reprenons donc nos caractéristiques.

 

1 °) En vue d'une fin précise: Le mot à ne pas oublier est ici « précise ». L'artiste ou l’artisan vrai, l’homme qui possède son métier, sait exactement ce qu'il veut obtenir. Il peut avoir des surprises, car la matière résiste parfois aux intentions humaines, mais la plupart du temps, le véritable professionnel voit où il veut arriver avec une bonne certitude, et c'est ce qui le distingue du néophyte. Il possède les moyens intellectuels et l'expérience pratique qui lui permettent d'anticiper le résultat. C'est cette claire intention du but à poursuivre qui est le moteur essentiel de l'activité proprement artistique.

 

2°) Etre organisée avec réflexion: grâce au corps de doctrine et de pédagogie qui s'élabore au fur et à mesure de la progression d'un art. L'art demande toute une organisation intellectuelle destinée à l'exercice et à l'apprentissage du métier. Celle-ci fait l'objet de recherches et de réflexions, elle établit toutes les erreurs à ne pas commettre et les « ponts aux ânes » de chaque discipline, elle code tous les tournemains, les peaufine et les épure, permettant ainsi d'aller de plus en plus vite et de mieux en mieux, pour en maîtriser plus parfaitement la mise en œuvre . Cette organisation réfléchie progresse, elle n'est pas immuable: depuis un certain nombre d'années, par exemple, l’enseignement de la musique a beaucoup évolué, les méthodes et pédagogies ont changé, car nombre de praticiens se sont mis à réfléchir sur leur art et son enseignement.

 

3°) A l'aide de moyens déterminés: On ne bâtit pas une maison n'importe comment, en commençant par le toit et en finissant par les fondations ! Si l'activité humaine veut parvenir à son but, elle doit avoir appris la façon de faire, et respecter l’ordre des étapes nécessaires. Deux des moyens immanents requis pour toute activité humaine vraiment importante, telle que: l’éducation des enfants, la maîtrise d’une profession, la progression dans l'éthique personnelle ..., sont assurément la persévérance et la rigueur d'exécution, car les vrais actes humains sont souvent difficiles et délicats.

 

4°) Avec harmonie et facilité: C'est l’apparat d'une activité artistique parfaitement maîtrisée. Le signe de l'artiste achevé est que sa prestation ressemble à un acte naturel. « Il a cela dans le sang ! », c'est en quelque sorte une seconde nature. Le peintre impressionniste, par exemple, qui a voulu chaque touche de sa toile, ou le pianiste qui interprète chaque note de sa partition, ont une telle imprégnation de leur art, que celui-ci s'exprime presque comme une respiration. Il y a une espèce d'expression directe du maître, source de cette harmonie et de cette aisance, qu'admire le spectateur candide, et plus encore l'apprenti qui connaît les difficultés à vaincre pour obtenir le résultat.

 

Pour rejoindre notre intention de départ, il faut voir que l'art imite dans une large mesure la nature. N'entendons pas par-là que plus la peinture reproduit fidèlement la réalité, meilleure elle est, ni que la musique doit faire entendre le chant des oiseaux. Il ne s'agit pas de tenir le figuratif pour seul art. Thomas d’Aquin ne dit pas que l'art reproduit la nature.

 

Dans la pensée moderne, il est de bon ton de dire que la philosophie thomiste s’enchaîne à un respect absolu de la nature, et que si l’on en était resté là, jamais nous n'aurions vu les révolutions scientifiques et techniques que nous connaissons. Rien n’est plus faux. Aristote écrit que « pour faire œuvre naturelle, I’art procéderait comme la nature » et qu'inversement, pour faire œuvre artificielle, la nature ferait comme l'art. Mais cependant, ajoute-t-il, l’industrie humaine est incapable d'opérer une œuvre naturelle, elle ne peut produire une pomme, par exemple. L'art se sert d'une matière existante qu'elle modifie, mais ne la fait pas exister, contrairement à la nature. Et parallèlement, la nature ne peut faire d’œuvre d'art, « elle se contente d’en illustrer les principes et la méthode ». La nature indique la voie et les principes de l'art, elle en donne les premiers élans: mouvement d'aile et aérodynamisme pour voler, chevauchement en écailles pour étanchéifier, épaisseur de poils ou de fibres pour isoler, ..., mais la nature ne fait pas d’œuvre d'art, ni avion, ni toiture, ni laine de verre. L'activité artistique observe la nature, en infère certaines prémisses, et les fait en quelque sorte « exploser » pour dépasser largement la seule efficacité naturelle. Rien de fixiste donc dans cette philosophie: l’art doit faire ce dont la nature est incapable, et aucun oiseau ne vole comme un avion. Ceci est d'une extrême importance, par exemple, lorsque nous verrons la morale et la politique comme des activités artistiques.

 

L'explication qu’en donne Thomas d’Aquin est difficile, car au point où nous en sommes, nous pourrions la prendre comme un argument quasi mystique: l’art imite la nature car l'intelligence humaine a une certaine ressemblance avec l'intelligence divine. Elle ne peut donc procéder dans son activité artistique que de la même façon que Dieu opère en faisant exister et vivre la nature. L'intelligence humaine est une étincelle de l’intelligence divine, elle a, toutes proportions gardées, les mêmes façons de procéder, de concevoir, d'organiser. Similitude de faculté, de moyens et de réalisations. On peut effectivement assimiler l'art à l'introduction d'une forme dans une matière, œuvre par excellence de l’art divin. L'industrie humaine, en transformant la matière, lui donne en quelque sorte forme. Donnons tout de suite les restrictions nécessaires à notre comparaison:

 

‑ La forme que l'art donne à la matière n'est pas essentielle; ce n’est pas sa forme naturelle. Si je forge un morceau de fer, quel que soit son futur aspect, ce sera toujours du fer. Le fondement naturel de la matière que je travaille demeure en permanence. La nouvelle forme artificielle reste secondaire et accidentelle. Si du zinc, je fais un avion, ce sera toujours du zinc.

 

‑ Cependant cette forme artificielle n’est pas neutre, elle modifie les qualités secondaires liées à la forme naturelle. C’est d'ailleurs tout l'intérêt de l'art: ainsi, le zinc que je modèle de telle et telle façon, pourra voler. Ce métal, par nature, tombe, mais il vole par art.

 

‑ La matière dont l'artiste se sert n'est pas une matière pure, comme on l'a vu de l’union d'une forme naturelle avec son substrat matériel. Ce dernier est pur de toutes caractéristiques, alors que celui de l'art est déjà fortement caractérisé: figure, consistance, couleur, poids, température, ... Parmi ces déterminations, certaines viennent au secours de l’œuvre d'art recherchée: on fait plus facilement un avion avec du zinc ( ou toute autre conception plus performante telles que les structures en alvéoles à base d'alliages sophistiqués ...) qu'avec du plomb. D'autres à l'inverse, contrarient l'intention de l'artiste, et sont souvent causes de la destruction plus ou moins lointaine de l'objet réalisé. Le zinc peut s'oxyder, s’échauffer, se tordre, se déchirer, ...

 

‑ La forme naturelle ne demande aucune autre caractéristique à la matière que le fait d'être « informable », de se prêter activement à la constitution d'un corps naturel en recevant la forme et en maintenant sa « prise ». En ce sens, nous sommes infiniment loin de la transformation artistique, qui s'applique à une matière déjà lourde de déterminations.

 

A ces réserves près, on peut dire que l'art introduit une forme dans une matière, et procède un peu comme l'auteur de la nature.

 

Deuxième caractéristique, l’art, comme la nature, va du simple au complexe ce qui ne veut pas dire du facile au difficile, mais de chaque élément au tout. Le peintre, pour son tableau, compose d'abord une esquisse générale, il travaille parallèlement certains détails: expressions de visages, mouvements de vêtements, paysages de fond de tableau, il se livre en outre à des essais de coloris, et à beaucoup d'autres études encore. Puis il regroupe chacun de ces éléments simples dans la complexité d'une œuvre achevée, comme le fait la nature à partir d'atomes, de molécules, de milieux, de structures vivantes,...

 

Plus l'œuvre est complexe, plus elle est fragile. Ainsi l'exercice de la médecine est beaucoup plus délicat que celui de l'électronique ou même des soins vétérinaires, car la matière sur laquelle elle s’exerce, la biologie humaine, est beaucoup plus élaborée. Du point de vue objectif de la science, et non de celui de la valeur personnelle du savant, la maîtrise scientifique est beaucoup plus grande en électronique qu’en médecine, et pour la même raison de moindre complexité de l'objet, elle est beaucoup plus grande en mécanique qu’en électronique, quoiqu'on reste dans le même ordre de réalités, celui de la physique.

 

En conclusion, nous examinerons cette idée largement reçue que la technique éloigne de Dieu. Indéniablement, cette proposition est statistiquement vérifiée, mais cela n’est pas irréversible. Une autre sentence affirme qu' « un peu de science éloigne de Dieu et (que) beaucoup en rapproche ». On peut élaborer une véritable apologétique de l'activité artistique en découvrant qu’elle imite la nature, et, à travers elle, son Auteur. L'homme, en fabriquant, en prenant en charge son destin, en maîtrisant le monde, imite en quelque sorte son Créateur et s’en rapproche.

 

L'homme ne peut atteindre sa fin ultime, le bonheur, que par cette activité artistique. Il ne le peut pas par la seule force de sa nature psychosomatique, contrairement à tout le reste de l'univers. Il ne peut y parvenir s'il ne connaît pas cette fin de façon précise, s'il ne la poursuit pas avec ordre réflexion et discipline, selon des étapes et avec des moyens déterminés, en acquérant petit à petit harmonie et aisance, s'il ne prend pas la peine d'observer les prémisses naturelles, tant internes qu'extérieures, de son activité, et de multiplier par art leur efficacité pour leur faire rendre cent pour un.

 

Cela nous met à cent lieues de certaines théories psychopédagogiques qui veulent trouver le bonheur dans le fait d'être « bien dans sa peau » ! , de retrouver l'innocence naturelle par des acrobaties gymniques, l’introspection psychique, la sensualité collective, des mœurs alimentaires d'herbivores et toutes techniques focalisant l'attention sur notre nature biologique.