5) LA SENSIBILITE

 

 

 

A) LES GRANDES PARTIES DE LA PHILOSOPHIE

 

Nous approchons de la philosophie, dont on peut déjà exposer un premier aperçu: C'est l'observation des mouvements naturels et des activités humaines, et la recherche de leurs causes et de leurs buts. On peut en donner l’objet général et une première classification.

 

Le premier objet est celui que l’intelligence étudie sans l’avoir fait : L’être naturel. Parce que l'homme est incapable de produire une réalité naturelle, il l'analyse sans autre but que de la connaître. De cette activité est issue une première catégorie de sciences : les sciences théoriques ou spéculatives, c’est à dire celles qui n’ont pas de but pratique, mais visent à la seule connaissance. Ces sciences sont: la philosophie de la nature, ou physique, les mathématiques et la métaphysique.

 

Le deuxième objet de la philosophie, c'est l'ordre des réalités naturelles que l'homme étudie pour l'imiter dans ses propres activités, comme nous l'avons vu à propos de l'art. Il donne naissance aux sciences pratiques : les arts et techniques, la morale et la politique qui dirigent l’action.

 

Reste la logique, au statut un peu particulier; c'est une science pratique, mais dont le but est d'aider l'activité de connaissance. Elle étudie les processus naturels spontanés de l’intelligence, pour en tirer des principes directeurs de la réflexion intellectuelle. Science du raisonnement elle assiste toutes les sciences, tant spéculatives que pratiques. Aussi Thomas d’Aquin l’appelle-t-il "I’art des arts".

 

Dans tous les cas, la philosophie étudie la nature, et il peut y avoir de larges recoupements entre l'un et l'autre domaine. La différence vient essentiellement de la perspective suivie: les sciences spéculatives cherchent seulement à connaître, alors que les sciences pratiques veulent connaître pour agir.

 

Dans tous les cas, la philosophie est une activité de connaissance, et pour reprendre notre grande division des activités humaines, c'est une activité immanente, qui reçoit toutes les caractéristiques de l'activité artistique.

 

‑ Elle tend vers une fin précise, qui est de connaître. Son but n'est pas de créer un nouveau système original; il n'est pas de laisser un nom d'auteur impérissable dans l'histoire. La philosophie ne cherche pas à satisfaire une quelconque volonté de puissance fondée sur le savoir. Ce n'est pas non plus la poursuite d'une initiation mystique naturelle, ni l'exercice d'une religion sans révélation.

 

‑ Elle avance avec méthode. Rien n'est moins philosophique que le dilettantisme. L’intelligence doit se mouler petit à petit dans la rigueur d’expression et la largeur de vue.

 

‑ Elle utilise des moyens déterminés. Le plus essentiel est la logique, qu'il faut maîtriser avant toute prétention à la certitude.

 

‑ Enfin, lorsque son apprentissage est dominé, elle progresse avec harmonie et facilité sur les sujets les plus ardus.

 

Comme tout art, elle part de prémisses naturelles. Celles-ci sont recouvertes sous la notion très controversée de "bon sens". Le bon sens est cette espèce de réaction spontanée de l’intelligence qui pose une conclusion, dont l’auteur est très certain, sans toujours pouvoir l'expliquer, qui est en général assez vraie, et dont on admet la justesse, surtout eu égard à la qualité de celui qui parle.

 

En philosophie, l’exemple d'un jugement de bon sens, c'est de dire: "là où il y a une organisation, je suis quasiment certain qu'une intelligence est intervenue," que ce soit à propos d'un fauteuil ou d'une fleur. Le chaos, le hasard, ne font pas cela.

 

Le problème du bon sens est très débattu, car, en général, on en a dans certains domaines et pas dans d'autres. On l’a souvent là où I’expérience le développe: dans son métier, dans l'éducation de ses enfants, dans tel ou tel loisir. Comme le blé, lorsque cette force naturelle est cultivée, elle s'épanouit; lorsqu'elle est laissée en friche, elle s'appauvrit et est très vite étouffée. On pourrait définir la philosophie comme la culture du bon sens.

 

Comme tout art, la philosophie va du simple au complexe. Elle commence historiquement par des questions ponctuelles, plus proches de nous, en liaison avec l’expérience courante, pour essayer de progresser dans la solution de difficultés plus obscures et plus générales. Ce principe éclaire à grands traits, et un peu à la hache, l’histoire de la pensée antique. Ainsi par exemple de la science des navigateurs pour se repérer grâce aux étoiles, est née l'astronomie, science théorique du ciel, et cette dernière a engendré la cosmogonie, recherche de l'origine de l'univers.

 

Ainsi, la médecine, science très précoce, a suscité la biologie et celle-ci la morale. Le partage des terres et l’architecture, ont débouché sur la géométrie puis l'arithmétique; l’art militaire s'est mué en rhétorique puis en politique; et enfin toutes ces sciences furent assumées d'abord dans la mythologie, qui s'est épurée en mystique, et s'est achevée en métaphysique.

 

 

 

B) LA CONNAISSANCE ANIMALE

 

Avant d'approfondir ce qu'est la philosophie, nous allons faire un détour sur l’intelligence et la connaissance, puisque philosopher, c'est essentiellement connaître. Nous commencerons avec le type de connaissance que l'homme partage avec l'animal, et pour cela, nous poserons deux préalables:

 

1) Tout d'abord, nous procéderons différemment des sciences modernes. Celles-ci, pour étudier la vue, dissèquent l’œil, l’analysent et le décomposent, afin d'arriver à comprendre comment, par son organisation interne, l’œil peut voir. De ce fait, elle considère d'une certaine manière qu'une partie de la question est déjà résolue. Le savant, constatant qu'il voit si son oeil est ouvert, et qu'il ne voit pas s'il est fermé, va se demander comment l’œil peut voir. Mais jamais il ne se pose cette interrogation: qu'est ce qu'un acte de vision ? La philosophie part donc bien en amont de la science avec justement cette problématique: qu'est ce que voir ? Pour aborder la connaissance sensible cette différence de méthode est déjà lourde de conséquences, mais elle prendra tout son poids lorsque nous verrons que l'intelligence, pour connaître, n'a pas d'organe tel que l’œil ou le cerveau

 

2) Nous n'allons pas étudier la connaissance animale comme telle chez tous les animaux, mais la connaissance que l'homme a en commun avec les bêtes. Autrement dit, nous ne retiendrons de la connaissance animale que ce qui nous servira pour la connaissance intellectuelle et laisserons donc de côté toute l'infinie diversification de la sensibilité animale, pour laquelle, d'ailleurs, biologie et éthologie nous apportent beaucoup plus que la philosophie.

 

Le premier principe, premier jugement de bon sens, c'est que toute connaissance humaine nous vient des sens, et rien de ce que nous savons de façon naturelle n'a d'autre origine. Nos sens sont nos fenêtres sur l'extérieur et nous n'avons pas de connaissance directe purement spirituelle de la réalité.

 

On distingue classiquement cinq sens externes : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, et le toucher. Ces cinq sens seuls nous permettent une appréhension directe de quelque chose du réel. Par la vue, nous découvrons les couleurs, par l’ouïe les sons, par l'odorat les odeurs, par le goût les saveurs, et par le toucher certains aspects matériels: humidité, température, consistance. Au travers de ces cinq aspects de la réalité qui correspondent chacun uniquement à un seul des sens, (l’oreille n'entend pas les couleurs, ni le nez ne sent des sons !) Nous percevons des caractéristiques de la réalité repérable indifféremment par plusieurs sens. Ainsi, par exemple, la distance d'un objet au sujet peut être estimée par la vue, par l’ouïe s'il fait du bruit, ou même par le toucher s'il n'est pas trop éloigné. Il en est de même des contours externes, du relief, de la comestibilité, du mouvement dans l'espace, de l'écoulement du temps etc.

 

A partir de cette sensation externe, on distingue quatre sens internes: le sens commun, I’imagination, la mémoire et l'estimative.

 

Par les sens externes je distingue cinq aspects caractéristiques de l'objet et à travers eux plusieurs caractères communs. Cependant ces sens, pris en eux-mêmes n'ont rien de semblables, et ce ne sont pas eux qui me permettent d'attribuer au même objet ces différentes sensations. Par exemple, lorsque je vois la rougeur d'une pomme, que je sens son odeur fruitée, que je touche le satiné de sa peau, que je goûte le sucre légèrement acide de sa chair et que j'entends son craquement sous la dent, je sens spontanément que toute ces perceptions différentes s'attribuent au même objet: la pomme que je mange. Cette sensation d'unité, cette unification des sensations ne viennent ni de l’œil, ni de l'oreille, ni d'un autre sens externe. Elles proviennent de ce qu'Aristote appelle: le sens commun (rien à voir avec le bon sens, parfois appelé du même nom). Pour comprendre cela, il faut voir que lorsque l'homme voit ou entend, il ne fait pas que cela, car il sent qu'il voit, il sent qu'il entend, il en prend conscience, ce qui le différencie d'un appareil photo ou d'un magnétophone. Cette "sensation de la sensation" provient de ce que le système oculaire ou auditif est fait de chair et que par conséquent, la vision ou l’audition ‑ qui sont véhiculées comme les autres sensations par un support matériel : l’onde corpuscule de lumière ou les vibrations de l'air ‑ s'accompagnent simultanément d'une excitation dermique subtile, une sorte de toucher, présent pour tous les sens externes. C'est cette perception tactile générale à tout le corps, et qui trouve son unité dans le système nerveux et dans le cerveau à sa racine, qu'Aristote nomme "sens commun". Ce qu'il sent, son objet, ce n'est pas une réalité extérieure, c’est le fait qu'un ou plusieurs sens externes soient ou non excités par un élément extérieur.

 

En résumé : l’odorat sent une odeur et le goût apprécie une saveur; pour ce faire, ces sens rentrent en contact avec leur objet par l'émanation d’effluves vers le nez et l’absorption d'aliments sur la langue. Il s'agit d'un contact entre une matière extérieure et un organe de chair, parcouru de nerfs et sensible à ce toucher. Par conséquent, en même temps que l'odorat perçoit une odeur et que le goût apprécie une saveur, le nez et la langue sont excités d'une sensation tactile par laquelle l'homme "sent qu'il sent". C'est cette sensation tactile qui à la fois permet la conscience de la sensation externe, et unifie, par son caractère général dans la chair et sa racine dans le cerveau au travers du système nerveux, les différentes sensations externes pour les attribuer à un même objet.

 

Le sens commun fournit son objet à l’imagination. Il s'agit d'une faculté interne, dont on a tous fait l’expérience, qui permet de se représenter, de reproduire à l’intérieur de soi-même, la réalité extérieure que I’on a perçue, même en l’absence de cette réalité : c'est le sens par excellence des artistes, des peintres, des musiciens... L'exemple de Beethoven est à cet égard flagrant. On ne s'imagine pas seulement des images, mais tout aussi bien des sons, des saveurs, des reliefs, des mouvements... Chez les animaux, l’imagination est très importante, car c'est elle qui déclenche la réaction d'instinct.

 

Les imaginations sont enregistrées dans la mémoire. Ce sens interne se distingue de l’imagination en ce qu'il ajoute à la simple reproduction d’images une perception du temps. Elle établit entre les images un ordre chronologique, telle image est perçue comme antérieure ou postérieure à telle autre.

 

Dernier sens interne animal également important pour l'instinct: I’estimative. C'est un certain jugement immédiat sur ce qu'il convient de faire ou ne pas faire. L’animal perçoit, se rappelle des imaginations antérieures, et estime, par exemple quel est l'élan nécessaire pour sauter sur sa proie. Si la mémoire porte sur le passé, I’estimative porte sur le futur proche, qu'elle imagine par avance afin de guider l’action.

 

Voila énumérées les différentes facultés de connaissance animale. Voyons maintenant comment elles s'agencent mutuellement. Il existe une sorte de hiérarchie des animaux selon leur sensibilité. Tous les animaux n'ont pas tous les sens. Tous ont cependant en commun le toucher qui est le plus radical. Le toucher est le signe de l'animalité, et, pour Aristote, la première catégorie d'animaux c’est celle qui n'a que le toucher, et rien d'autre, comme par exemple l’huître, qui ne voit ni n'entend. Aristote lie cette sensibilité frustre au fait que ces animaux n'ont pas d'imagination. Ce qui le montre c'est qu'ils ne sont pas capables de se déplacer; or, pour se déplacer, un animal doit avoir imagination et mémoire. Autres catégories : les animaux doués de mémoire et d'estimative. Ceux là, se rappelant du passé, sont capables d'une certaine appréciation du futur sur ce qu'il faut faire, estimation qu'Aristote compare à la prudence chez l'homme. La multiplicité des imaginations mémorisées enrichissent et affinent l’estimative, et ainsi le poisson âgé ne se laisse pas prendre par un appât vulgaire.

 

Parmi ces derniers, certains sont capables non seulement d'estimative, mais aussi d'écoute. Ils ajoutent à la prudence, la docilité, car l’ouïe est le sens par excellence de l'éducation. Les animaux avec lesquels nous pouvons entrer en communication vocale sont dressables. Les expériences fameuses de K.Lorenz en sont une illustration. Celui-ci remarque que l'animal nouveau-né adopte pour mère, le premier être qu'il entend. Revenons sur le premier préalable qui avait introduit notre étude de la connaissance sensible.

 

Nous ne procéderons pas comme les sciences modernes, celles-ci ne se posent pas la question: "Qu'est ce que voir ?" mais "comment l’œil est-il organisé pour voir ? " Cette différence de point de départ inclut une divergence radicale de méthode et de façon de raisonner. C'est déjà net pour la connaissance sensible, mais encore plus fondamental pour la connaissance intellectuelle. Si, en effet, comme nous essaierons de le montrer, l’intelligence se passe d'organe corporel pour exercer sa fonction, essayer de l'analyser en partant de la connaissance biologique, vouloir connaître l’intelligence par l'analyse du cerveau (par exemple), pose immédiatement le problème de l'accès réel des sciences biologiques ou psychologiques à une quelconque approche de ce qu'est l’esprit. La science moderne, dans toutes ses études, manifeste beaucoup plus d'intérêt pour le système oculaire, sa dissection et ses schémas, qu'au fait de voir. Peut-être considère-t-elle cet acte comme trop commun, trop banal, pour être objet de science, or, répondre aux questions à ce sujet est beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît.

 

C'est même extrêmement ardu, car nous touchons à un principe: le point de départ de la connaissance. Or nous constatons en philosophie qu'à chaque fois que nous abordons un principe, non seule ment la réponse, mais aussi I’interrogation deviennent difficiles. Aristote compare la philosophie face aux principes avec une chouette face au soleil. Le principe, une fois saisi, est ce qu'il y a de plus évident, et sert à la déduction du reste, comme le soleil est ce qu'il y a de plus visible et sert à voir le monde ; mais, l’intelligence humaine, du fait de sa faiblesse, est comme éblouie par l'évidence. L'intelligibilité trop forte de cette dernière la rend mal à l’aise, et elle préfère spontanément se tourner vers des questions plus obscures, comme le sont celles des sciences modernes.

 

Essayer un instant de se demander ce que l’on fait quand on voit, fermer les yeux, puis les rouvrir, et tenter d'expliquer ce qui se passe alors, n'est pas nécessairement aisé. En fait, on a l’impression que rien ne se produit. D'ailleurs, la plupart de nos sensations sont pratiquement inconscientes, beaucoup plus que nos pensées. Nous y faisons rarement attention. Comment puis-je me focaliser sur ma sensation, dans une sorte de yoga, pour essayer d'analyser ce qui se passe en moi lorsque j'ai une vision ? La réponse n'est pas évidente.

 

Répondre comme la science, ne donne rien. Parler de photons de lumière venant impressionner le fond de l’œil et déclencher un courant nerveux qui se transmet au système nerveux central, ne dit rien sur le fait de voir, même en alignant toutes les descriptions anatomiques et physiologiques les plus avancées. A un certain moment, une biologie plus qualitative parle de "décodage de signaux", comme terme ultime du phénomène et c'est bien le fait de voir qu'elle veut signifier alors. Mais, effectuer tant de recherches et d'analyses si élaborées pour terminer par une notion si vague et si floue est très décevant. Ce décodage s'applique indifféremment à la vue, l’ouïe, l’odorat... et même au robot. C'est une notion très peu scientifique, qui ne se trouve ni sous le microscope, ni dans l'analyse instrumentale. Disons que c'est une sorte d'aveu d’ignorance sur ce point qu'est la vue, impuissance liée à la méthode. Gageons que I’on pourra développer toujours plus les dissections et analyses organiques, arriver à une connaissance presque parfaite du cerveau, du système nerveux et de l'appareil optique, sans pouvoir pour autant répondre à la question "qu'est ce que voir ?" ‑ Ceci ne retire rien à la valeur de la science, mais laisse un champ immense à la philosophie, champ à défricher, mais très fertile.

 

Qu'est ce que voir ? C’est, nous avons dit, percevoir les couleurs. Ceci spécifie la vue et la différencie des autres sens. Ce n'est qu'au travers des couleurs, de leurs contrastes et de leurs nuances, que l’on voit reliefs, formes, distances, mouvements, etc. mais ce n'est que reculer le problème: qu'est ce que percevoir les couleurs?

 

Il faut dire que lorsque je vois un mur vert, le vert de ce mur devient quelque chose en moi, mais que je continue d'attribuer au mur. La couleur, qui est la couleur des choses devient aussi quelque chose en moi, et que je continue d'attribuer aux choses. Restant réalistes, nous ne dirons pas que la vue est un phénomène purement immatériel. Il y a contact matériel, relation physique (par ondes de photons ou autres...) entre la réalité extérieure et la faculté sensorielle. Cette relation véhicule une réalité identique qui existe sur le mur et dans ma vue, sinon, je ne pourrais dire que je vois ce mur. Mais cette réalité existe différemment sur le mur et dans la vue. La couleur verte colore le mur, mais ne me colore pas. Mon oeil ne devient pas vert, ni mon cerveau. Identité de réalité qualitative selon un mode d’existence différent: là est le principe à saisir, même très confusément avant de progresser. Une qualité de la réalité extérieure devient, quand je vois, une qualité de mon sens, une même réalité, à la fois colore une surface extérieure et modifie mon sens. En termes plus philosophiques, nous disons que c'est un même acte, une même spécificité, qui donne forme à la fois à une matière extérieure, la surface, et à la matière du sens en colorant cette surface d'une part et d'autre part en constituant la sensation. L'organisation biophysique de l’œil et du cerveau permet à la sensibilité de jouer un rôle analogue à celui de la surface vis à vis de la couleur: celui de support, de réceptacle, de matière s'unissant à une forme.

 

Sentir, c'est être informé dans sa puissance de sensation de la forme même qui informe la surface extérieure.

 

Mais, si la forme qui engendre la sensation en s'unissant physiquement à la puissance sensible est bien cette forme qui engendre la coloration en s'unissant physiquement à la surface extérieure, cette union d'une forme à son sujet, à sa matière, s'exerce de façon différente dans l'un et l'autre cas, ce qui explique le résultat différent: connaissance dans un cas, coloration dans l'autre.

 

Lorsque je vois un mur vert, je ne reçois pas la forme qui verdit la surface du mur de la même façon que ce mur la reçoit, sinon je deviendrais vert comme le devient le mur. Toute la différence vient de ce mode de réception. La surface reçoit la couleur pour la faire sienne, de telle sorte qu'il n'y a pas de surface sans couleur, ni de couleur sans surface. Leur union est essentielle et individuelle. Cette couleur est uniquement la couleur de cette surface là, et non celle d'une surface voisine, même si cette dernière est de la même couleur.

 

Il n'en est pas ainsi de la vision. Elle ne fait pas matériellement sienne la forme qu'elle reçoit, sinon, personne ne pourrait dire que c'est un mur qu'il voit, c'est à dire quelque chose d'autre que lui-même. L'union de la forme au sens n'en est pas moins réelle. Elle est dite "intentionnelle" pour exprimer son immatérialité et sa référence à autrui. Car, d'une part la sensation réfère à un objet extérieur, et d'autre part l’union de la forme au sens est telle que ce dernier peut en changer lorsqu'il change d'objet de sensation. En effet, l’union matérielle d'une couleur à la surface implique que cette surface ne change pas de couleur au gré des vents. Un mur vert peut varier de nuances selon la lumière ambiante, il ne devient jamais bleu ou rouge à la demande, alors que la vue peut percevoir successivement toutes les couleurs qui se présentent à elle, sans pour autant changer elle-même, ce que veut signifier le mot "intentionnel"

 

Dire que la sensation est immatérielle ne veut pas dire que l’organe ne joue aucun rôle, bien au contraire, sinon il n'y aurait pas d'aveugle, ni de déficiences visuelles: daltonisme, myopie, etc. L'organisation biologique joue un grand rôle: elle adapte le sens au sensible. C'est du fait de l'organe que la vue voit la couleur, car l’œil reçoit la lumière grâce à des adaptations similaires à celles de la surface matérielle, et lorsque ces adaptations sont détériorées, la vue en est affectée. De même lorsque la lumière est absente, dans une pièce noire, par exemple, il n'y a ni couleur, ni vue, même si l’œil est sain. Donc, matérialité de la lumière et matérialité de l’organe sont nécessaires à la vue. Ce que I’on veut dire, c'est que ce n'est pas l'organe qui voit, et qu'il ne voit pas une onde de photons.

 

Ce n'est pas non plus le cerveau qui "décoderait" un courant nerveux induit par une excitation électronique pour reconstituer, ou restituer, une image, comme le ferait un système vidéo, car le moniteur vidéo ne "voit rien", il est seulement visible. Il faudrait au cerveau un autre système pour "voir" ce décodage, et ainsi à l'infini. Ce n'est pas l'organe qui voit, même si sans organe on ne voit rien.

 

Prenons l'exemple d'un autre aspect de la vie animale: la vie végétative. Tout ce qui vit assimile, croit et se reproduit, et c'est là que l’on distingue le vivant du non vivant. Or, l’assimilation ressemble à la connaissance en ce qu'elle reçoit une forme extérieure, celle de l'aliment, pour la faire sienne. La nourriture que je mange, viandes, légumes, etc. est, au départ, radicalement différente de moi, mais après digestion, elle a abandonné sa forme propre, pour devenir mon corps, sans distinction possible. Une forme extérieure m'est devenue semblable, ce que veut d'ailleurs dire l'étymologie du mot "assimilation".

 

Il se passe un mouvement analogue dans la connaissance, mais en sens inverse. En recevant une forme externe, je ne la rends pas mienne, mais c'est moi qui devient elle, je m'assimile à elle. Sentir, c'est devenir autre, en tant qu'autre, d'un devenir non pas substantiel, mais intentionnel.

 

Ce phénomène de réception d'une forme autre en tant qu'autre, et non pas mienne, Aristote et Thomas d’Aquin l'originent dans l'âme, c'est à dire la forme de l'animal. Le sujet, le réceptacle, la "matière" de la forme sentie, ne peut être que l’âme, puisqu'il ne peut s'agir d'une réalité organique. C'est elle, la puissance de sensation qui devient intentionnellement le vert du mur extérieur. Elle "connaît" la couleur au sens premier de "naître avec", "venir de concert à l'être". En cela, la philosophie va beaucoup plus loin que la science moderne. L'âme étant la forme du corps animal, s'il fallait donner un organe à la vue, ce serait finalement le corps entier. Ceci explique par exemple qu'une douleur brutale au pied empêche momentanément de voir, mais surtout que l’on puisse dire: c'est "moi " qui voit, et non pas "mon oeil " ou "mon cerveau". La philosophie reste cependant peu accessible sur ce genre de questions. Elle ne donne pas d'évidence simple, mais avance pas à pas dans un clair-obscur permanent dont il est aisé de prendre conscience. C'est là toute sa difficulté et ses limites. S'il en est ainsi sur un acte banal comme celui de voir, qu'en sera-t-il de l'intelligence, de Dieu ? ... Aristote dit quelque part que le plus grand savant pourrait passer sa vie entière à étudier une même mouche sans en percer le mystère, et cela vaut toujours après 25 siècles de progrès scientifiques.

 

Le but de tout ce développement est de faire toucher du doigt la difficulté de ce que nous faisons lorsque nous interrogeons sur des sujets apparemment aussi grossiers. La philosophie reste une science obscure, à l’encontre de ce brave Descartes. Dire que : voir, c'est l’acte selon lequel une potentialité de l’âme animale devient intentionnellement la couleur de la réalité extérieure au travers de l’organisation corporelle, ce n'est certes pas abolir du même coup toutes les interrogations. C'est cependant apporter déjà un élément de réponse à notre question, et offrir une voie de méditation et d'approfondissement qui s'enrichira beaucoup plus en cherchant à savoir ce qu'est l'âme, qu'en s'arrêtant sur l’œil ou le cerveau.