5) LA
SENSIBILITE
A) LES GRANDES PARTIES DE LA PHILOSOPHIE
Nous
approchons de la philosophie, dont on peut déjà exposer un premier aperçu:
C'est l'observation des mouvements naturels et des activités humaines, et la
recherche de leurs causes et de leurs buts. On peut en donner l’objet général
et une première classification.
Le premier objet est celui que l’intelligence étudie sans l’avoir fait : L’être naturel. Parce que l'homme est incapable de produire une réalité naturelle, il l'analyse sans autre but que de la connaître. De cette activité est issue une première catégorie de sciences : les sciences théoriques ou spéculatives, c’est à dire celles qui n’ont pas de but pratique, mais visent à la seule connaissance. Ces sciences sont: la philosophie de la nature, ou physique, les mathématiques et la métaphysique.
Le
deuxième objet de la philosophie, c'est l'ordre des réalités naturelles que
l'homme étudie pour l'imiter dans ses propres activités, comme nous l'avons vu
à propos de l'art. Il donne naissance aux sciences pratiques : les arts et
techniques, la morale et la politique qui dirigent l’action.
Reste
la logique, au statut un peu particulier; c'est une science pratique, mais dont
le but est d'aider l'activité de connaissance. Elle étudie les processus
naturels spontanés de l’intelligence, pour en tirer des principes directeurs de
la réflexion intellectuelle. Science du raisonnement elle assiste toutes les
sciences, tant spéculatives que pratiques. Aussi Thomas d’Aquin l’appelle-t-il
"I’art des arts".
Dans
tous les cas, la philosophie étudie la nature, et il peut y avoir de larges
recoupements entre l'un et l'autre domaine. La différence vient essentiellement
de la perspective suivie: les sciences spéculatives cherchent seulement à
connaître, alors que les sciences pratiques veulent connaître pour agir.
Dans
tous les cas, la philosophie est une activité de connaissance, et pour
reprendre notre grande division des activités humaines, c'est une activité
immanente, qui reçoit toutes les caractéristiques de l'activité artistique.
‑
Elle tend vers une fin précise, qui est de connaître. Son but n'est pas de
créer un nouveau système original; il n'est pas de laisser un nom d'auteur
impérissable dans l'histoire. La philosophie ne cherche pas à satisfaire une
quelconque volonté de puissance fondée sur le savoir. Ce n'est pas non plus la
poursuite d'une initiation mystique naturelle, ni l'exercice d'une religion
sans révélation.
‑
Elle avance avec méthode. Rien n'est moins philosophique que le dilettantisme. L’intelligence
doit se mouler petit à petit dans la rigueur d’expression et la largeur de vue.
‑
Elle utilise des moyens déterminés. Le plus essentiel est la logique, qu'il
faut maîtriser avant toute prétention à la certitude.
‑
Enfin, lorsque son apprentissage est dominé, elle progresse avec harmonie et
facilité sur les sujets les plus ardus.
Comme
tout art, elle part de prémisses naturelles. Celles-ci sont recouvertes sous la
notion très controversée de "bon sens". Le bon sens est cette espèce
de réaction spontanée de l’intelligence qui pose une conclusion, dont l’auteur
est très certain, sans toujours pouvoir l'expliquer, qui est en général assez
vraie, et dont on admet la justesse, surtout eu égard à la qualité de celui qui
parle.
En
philosophie, l’exemple d'un jugement de bon sens, c'est de dire: "là où il
y a une organisation, je suis quasiment certain qu'une intelligence est
intervenue," que ce soit à propos d'un fauteuil ou d'une fleur. Le chaos,
le hasard, ne font pas cela.
Le
problème du bon sens est très débattu, car, en général, on en a dans certains
domaines et pas dans d'autres. On l’a souvent là où I’expérience le développe:
dans son métier, dans l'éducation de ses enfants, dans tel ou tel loisir. Comme
le blé, lorsque cette force naturelle est cultivée, elle s'épanouit;
lorsqu'elle est laissée en friche, elle s'appauvrit et est très vite étouffée.
On pourrait définir la philosophie comme la culture du bon sens.
Comme
tout art, la philosophie va du simple au complexe. Elle commence historiquement
par des questions ponctuelles, plus proches de nous, en liaison avec
l’expérience courante, pour essayer de progresser dans la solution de
difficultés plus obscures et plus générales. Ce principe éclaire à grands
traits, et un peu à la hache, l’histoire de la pensée antique. Ainsi par
exemple de la science des navigateurs pour se repérer grâce aux étoiles, est
née l'astronomie, science théorique du ciel, et cette dernière a engendré la
cosmogonie, recherche de l'origine de l'univers.
Ainsi,
la médecine, science très précoce, a suscité la biologie et celle-ci la morale.
Le partage des terres et l’architecture, ont débouché sur la géométrie puis
l'arithmétique; l’art militaire s'est mué en rhétorique puis en politique; et
enfin toutes ces sciences furent assumées d'abord dans la mythologie, qui s'est
épurée en mystique, et s'est achevée en métaphysique.
B) LA CONNAISSANCE ANIMALE
Avant
d'approfondir ce qu'est la philosophie, nous allons faire un détour sur
l’intelligence et la connaissance, puisque philosopher, c'est essentiellement
connaître. Nous commencerons avec le type de connaissance que l'homme partage
avec l'animal, et pour cela, nous poserons deux préalables:
1)
Tout d'abord, nous procéderons différemment des sciences modernes. Celles-ci, pour
étudier la vue, dissèquent l’œil, l’analysent et le décomposent, afin d'arriver
à comprendre comment, par son organisation interne, l’œil peut voir. De ce
fait, elle considère d'une certaine manière qu'une partie de la question est
déjà résolue. Le savant, constatant qu'il voit si son oeil est ouvert, et qu'il
ne voit pas s'il est fermé, va se demander comment l’œil peut voir. Mais jamais
il ne se pose cette interrogation: qu'est ce qu'un acte de vision ? La
philosophie part donc bien en amont de la science avec justement cette
problématique: qu'est ce que voir ? Pour aborder la connaissance sensible
cette différence de méthode est déjà lourde de conséquences, mais elle prendra
tout son poids lorsque nous verrons que l'intelligence, pour connaître, n'a pas
d'organe tel que l’œil ou le cerveau
2)
Nous n'allons pas étudier la connaissance animale comme telle chez tous les
animaux, mais la connaissance que l'homme a en commun avec les bêtes. Autrement
dit, nous ne retiendrons de la connaissance animale que ce qui nous servira
pour la connaissance intellectuelle et laisserons donc de côté toute l'infinie
diversification de la sensibilité animale, pour laquelle, d'ailleurs, biologie
et éthologie nous apportent beaucoup plus que la philosophie.
Le
premier principe, premier jugement de bon sens, c'est que toute connaissance
humaine nous vient des sens, et rien de ce que nous savons de façon naturelle
n'a d'autre origine. Nos sens sont nos fenêtres sur l'extérieur et nous n'avons
pas de connaissance directe purement spirituelle de la réalité.
On
distingue classiquement cinq sens externes : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût,
et le toucher. Ces cinq sens seuls nous permettent une appréhension directe de
quelque chose du réel. Par la vue, nous découvrons les couleurs, par l’ouïe les
sons, par l'odorat les odeurs, par le goût les saveurs, et par le toucher
certains aspects matériels: humidité, température, consistance. Au travers de
ces cinq aspects de la réalité qui correspondent chacun uniquement à un seul
des sens, (l’oreille n'entend pas les couleurs, ni le nez ne sent des sons !)
Nous percevons des caractéristiques de la réalité repérable indifféremment par
plusieurs sens. Ainsi, par exemple, la distance d'un objet au sujet peut être
estimée par la vue, par l’ouïe s'il fait du bruit, ou même par le toucher s'il
n'est pas trop éloigné. Il en est de même des contours externes, du relief, de
la comestibilité, du mouvement dans l'espace, de l'écoulement du temps etc.
A
partir de cette sensation externe, on distingue quatre sens internes: le sens
commun, I’imagination, la mémoire et l'estimative.
Par les sens externes je
distingue cinq aspects caractéristiques de l'objet et à travers eux plusieurs
caractères communs. Cependant ces sens, pris en eux-mêmes n'ont rien de
semblables, et ce ne sont pas eux qui me permettent d'attribuer au même objet
ces différentes sensations. Par exemple, lorsque je vois la rougeur d'une
pomme, que je sens son odeur fruitée, que je touche le satiné de sa peau, que
je goûte le sucre légèrement acide de sa chair et que j'entends son craquement
sous la dent, je sens spontanément que toute ces perceptions différentes
s'attribuent au même objet: la pomme que je mange. Cette sensation d'unité,
cette unification des sensations ne viennent ni de l’œil, ni de l'oreille, ni
d'un autre sens externe. Elles proviennent de ce qu'Aristote appelle: le sens
commun (rien à voir avec le bon sens, parfois appelé du même nom). Pour
comprendre cela, il faut voir que lorsque l'homme voit ou entend, il ne fait pas
que cela, car il sent qu'il voit, il sent qu'il entend, il en prend conscience,
ce qui le différencie d'un appareil photo ou d'un magnétophone. Cette
"sensation de la sensation" provient de ce que le système oculaire ou
auditif est fait de chair et que par conséquent, la vision ou l’audition ‑
qui sont véhiculées comme les autres sensations par un support matériel :
l’onde corpuscule de lumière ou les vibrations de l'air ‑ s'accompagnent
simultanément d'une excitation dermique subtile, une sorte de toucher, présent
pour tous les sens externes. C'est cette perception tactile générale à tout le
corps, et qui trouve son unité dans le système nerveux et dans le cerveau à sa
racine, qu'Aristote nomme "sens commun". Ce qu'il sent, son objet, ce
n'est pas une réalité extérieure, c’est le fait qu'un ou plusieurs sens
externes soient ou non excités par un élément extérieur.
En
résumé : l’odorat sent une odeur et le goût apprécie une saveur; pour ce faire,
ces sens rentrent en contact avec leur objet par l'émanation d’effluves vers le
nez et l’absorption d'aliments sur la langue. Il s'agit d'un contact entre une
matière extérieure et un organe de chair, parcouru de nerfs et sensible à ce
toucher. Par conséquent, en même temps que l'odorat perçoit une odeur et que le
goût apprécie une saveur, le nez et la langue sont excités d'une sensation
tactile par laquelle l'homme "sent qu'il sent". C'est cette sensation
tactile qui à la fois permet la conscience de la sensation externe, et unifie,
par son caractère général dans la chair et sa racine dans le cerveau au travers
du système nerveux, les différentes sensations externes pour les attribuer à un
même objet.
Le
sens commun fournit son objet à l’imagination. Il s'agit d'une faculté interne,
dont on a tous fait l’expérience, qui permet de se représenter, de reproduire à
l’intérieur de soi-même, la réalité extérieure que I’on a perçue, même en
l’absence de cette réalité : c'est le sens par excellence des artistes, des
peintres, des musiciens... L'exemple de Beethoven est à cet égard flagrant. On
ne s'imagine pas seulement des images, mais tout aussi bien des sons, des
saveurs, des reliefs, des mouvements... Chez les animaux, l’imagination est
très importante, car c'est elle qui déclenche la réaction d'instinct.
Les
imaginations sont enregistrées dans la mémoire. Ce sens interne se distingue de
l’imagination en ce qu'il ajoute à la simple reproduction d’images une
perception du temps. Elle établit entre les images un ordre chronologique,
telle image est perçue comme antérieure ou postérieure à telle autre.
Dernier
sens interne animal également important pour l'instinct: I’estimative. C'est un
certain jugement immédiat sur ce qu'il convient de faire ou ne pas faire.
L’animal perçoit, se rappelle des imaginations antérieures, et estime, par
exemple quel est l'élan nécessaire pour sauter sur sa proie. Si la mémoire
porte sur le passé, I’estimative porte sur le futur proche, qu'elle imagine par
avance afin de guider l’action.
Voila
énumérées les différentes facultés de connaissance animale. Voyons maintenant
comment elles s'agencent mutuellement. Il existe une sorte de hiérarchie des
animaux selon leur sensibilité. Tous les animaux n'ont pas tous les sens. Tous
ont cependant en commun le toucher qui est le plus radical. Le toucher est le
signe de l'animalité, et, pour Aristote, la première catégorie d'animaux c’est
celle qui n'a que le toucher, et rien d'autre, comme par exemple l’huître, qui
ne voit ni n'entend. Aristote lie cette sensibilité frustre au fait que ces
animaux n'ont pas d'imagination. Ce qui le montre c'est qu'ils ne sont pas
capables de se déplacer; or, pour se déplacer, un animal doit avoir imagination
et mémoire. Autres catégories : les animaux doués de mémoire et d'estimative.
Ceux là, se rappelant du passé, sont capables d'une certaine appréciation du
futur sur ce qu'il faut faire, estimation qu'Aristote compare à la prudence
chez l'homme. La multiplicité des imaginations mémorisées enrichissent et
affinent l’estimative, et ainsi le poisson âgé ne se laisse pas prendre par un
appât vulgaire.
Parmi
ces derniers, certains sont capables non seulement d'estimative, mais aussi
d'écoute. Ils ajoutent à la prudence, la docilité, car l’ouïe est le sens par
excellence de l'éducation. Les animaux avec lesquels nous pouvons entrer en
communication vocale sont dressables. Les expériences fameuses de K.Lorenz en
sont une illustration. Celui-ci remarque que l'animal nouveau-né adopte pour
mère, le premier être qu'il entend. Revenons sur le premier préalable qui avait
introduit notre étude de la connaissance sensible.
Nous
ne procéderons pas comme les sciences modernes, celles-ci ne se posent pas la
question: "Qu'est ce que voir ?" mais "comment l’œil est-il
organisé pour voir ? " Cette différence de point de départ inclut une
divergence radicale de méthode et de façon de raisonner. C'est déjà net pour la
connaissance sensible, mais encore plus fondamental pour la connaissance
intellectuelle. Si, en effet, comme nous essaierons de le montrer,
l’intelligence se passe d'organe corporel pour exercer sa fonction, essayer de
l'analyser en partant de la connaissance biologique, vouloir connaître
l’intelligence par l'analyse du cerveau (par exemple), pose immédiatement le
problème de l'accès réel des sciences biologiques ou psychologiques à une
quelconque approche de ce qu'est l’esprit. La science moderne, dans toutes ses
études, manifeste beaucoup plus d'intérêt pour le système oculaire, sa
dissection et ses schémas, qu'au fait de voir. Peut-être considère-t-elle cet
acte comme trop commun, trop banal, pour être objet de science, or, répondre
aux questions à ce sujet est beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît.
C'est
même extrêmement ardu, car nous touchons à un principe: le point de départ de
la connaissance. Or nous constatons en philosophie qu'à chaque fois que nous
abordons un principe, non seule ment la réponse, mais aussi I’interrogation
deviennent difficiles. Aristote compare la philosophie face aux principes avec
une chouette face au soleil. Le principe, une fois saisi, est ce qu'il y a de
plus évident, et sert à la déduction du reste, comme le soleil est ce qu'il y a
de plus visible et sert à voir le monde ; mais, l’intelligence humaine, du
fait de sa faiblesse, est comme éblouie par l'évidence. L'intelligibilité trop
forte de cette dernière la rend mal à l’aise, et elle préfère spontanément se
tourner vers des questions plus obscures, comme le sont celles des sciences
modernes.
Essayer
un instant de se demander ce que l’on fait quand on voit, fermer les yeux, puis
les rouvrir, et tenter d'expliquer ce qui se passe alors, n'est pas
nécessairement aisé. En fait, on a l’impression que rien ne se produit.
D'ailleurs, la plupart de nos sensations sont pratiquement inconscientes,
beaucoup plus que nos pensées. Nous y faisons rarement attention. Comment
puis-je me focaliser sur ma sensation, dans une sorte de yoga, pour essayer
d'analyser ce qui se passe en moi lorsque j'ai une vision ? La réponse n'est
pas évidente.
Répondre comme la science, ne
donne rien. Parler de photons de lumière venant impressionner le fond de l’œil
et déclencher un courant nerveux qui se transmet au système nerveux central, ne
dit rien sur le fait de voir, même en alignant toutes les descriptions
anatomiques et physiologiques les plus avancées. A un certain moment, une
biologie plus qualitative parle de "décodage de signaux", comme terme
ultime du phénomène et c'est bien le fait de voir qu'elle veut signifier alors.
Mais, effectuer tant de recherches et d'analyses si élaborées pour terminer par
une notion si vague et si floue est très décevant. Ce décodage s'applique
indifféremment à la vue, l’ouïe, l’odorat... et même au robot. C'est une notion
très peu scientifique, qui ne se trouve ni sous le microscope, ni dans
l'analyse instrumentale. Disons que c'est une sorte d'aveu d’ignorance sur ce
point qu'est la vue, impuissance liée à la méthode. Gageons que I’on pourra
développer toujours plus les dissections et analyses organiques, arriver à une
connaissance presque parfaite du cerveau, du système nerveux et de l'appareil
optique, sans pouvoir pour autant répondre à la question "qu'est ce que
voir ?" ‑ Ceci ne retire rien à la valeur de la science, mais laisse
un champ immense à la philosophie, champ à défricher, mais très fertile.
Qu'est
ce que voir ? C’est, nous avons dit, percevoir les couleurs. Ceci spécifie la
vue et la différencie des autres sens. Ce n'est qu'au travers des couleurs, de
leurs contrastes et de leurs nuances, que l’on voit reliefs, formes, distances,
mouvements, etc. mais ce n'est que reculer le problème: qu'est ce que percevoir
les couleurs?
Il
faut dire que lorsque je vois un mur vert, le vert de ce mur devient quelque
chose en moi, mais que je continue d'attribuer au mur. La couleur, qui est la
couleur des choses devient aussi quelque chose en moi, et que je continue
d'attribuer aux choses. Restant réalistes, nous ne dirons pas que la vue est un
phénomène purement immatériel. Il y a contact matériel, relation physique (par
ondes de photons ou autres...) entre la réalité extérieure et la faculté sensorielle.
Cette relation véhicule une réalité identique qui existe sur le mur et dans ma
vue, sinon, je ne pourrais dire que je vois ce mur. Mais cette réalité existe
différemment sur le mur et dans la vue. La couleur verte colore le mur, mais ne
me colore pas. Mon oeil ne devient pas vert, ni mon cerveau. Identité de
réalité qualitative selon un mode d’existence différent: là est le principe à
saisir, même très confusément avant de progresser. Une qualité de la réalité
extérieure devient, quand je vois, une qualité de mon sens, une même réalité, à
la fois colore une surface extérieure et modifie mon sens. En termes plus
philosophiques, nous disons que c'est un même acte, une même spécificité, qui
donne forme à la fois à une matière extérieure, la surface, et à la matière du
sens en colorant cette surface d'une part et d'autre part en constituant la
sensation. L'organisation biophysique de l’œil et du cerveau permet à la
sensibilité de jouer un rôle analogue à celui de la surface vis à vis de la
couleur: celui de support, de réceptacle, de matière s'unissant à une forme.
Sentir,
c'est être informé dans sa puissance de sensation de la forme même qui informe
la surface extérieure.
Mais,
si la forme qui engendre la sensation en s'unissant physiquement à la puissance
sensible est bien cette forme qui engendre la coloration en s'unissant
physiquement à la surface extérieure, cette union d'une forme à son sujet, à sa
matière, s'exerce de façon différente dans l'un et l'autre cas, ce qui explique
le résultat différent: connaissance dans un cas, coloration dans l'autre.
Lorsque
je vois un mur vert, je ne reçois pas la forme qui verdit la surface du mur de
la même façon que ce mur la reçoit, sinon je deviendrais vert comme le devient
le mur. Toute la différence vient de ce mode de réception. La surface reçoit la
couleur pour la faire sienne, de telle sorte qu'il n'y a pas de surface sans
couleur, ni de couleur sans surface. Leur union est essentielle et
individuelle. Cette couleur est uniquement la couleur de cette surface là, et
non celle d'une surface voisine, même si cette dernière est de la même couleur.
Il
n'en est pas ainsi de la vision. Elle ne fait pas matériellement sienne la
forme qu'elle reçoit, sinon, personne ne pourrait dire que c'est un mur qu'il
voit, c'est à dire quelque chose d'autre que lui-même. L'union de la forme au
sens n'en est pas moins réelle. Elle est dite "intentionnelle" pour
exprimer son immatérialité et sa référence à autrui. Car, d'une part la
sensation réfère à un objet extérieur, et d'autre part l’union de la forme au
sens est telle que ce dernier peut en changer lorsqu'il change d'objet de
sensation. En effet, l’union matérielle d'une couleur à la surface implique que
cette surface ne change pas de couleur au gré des vents. Un mur vert peut
varier de nuances selon la lumière ambiante, il ne devient jamais bleu ou rouge
à la demande, alors que la vue peut percevoir successivement toutes les
couleurs qui se présentent à elle, sans pour autant changer elle-même, ce que
veut signifier le mot "intentionnel"
Dire
que la sensation est immatérielle ne veut pas dire que l’organe ne joue aucun
rôle, bien au contraire, sinon il n'y aurait pas d'aveugle, ni de déficiences
visuelles: daltonisme, myopie, etc. L'organisation biologique joue un grand
rôle: elle adapte le sens au sensible. C'est du fait de l'organe que la vue
voit la couleur, car l’œil reçoit la lumière grâce à des adaptations similaires
à celles de la surface matérielle, et lorsque ces adaptations sont détériorées,
la vue en est affectée. De même lorsque la lumière est absente, dans une pièce
noire, par exemple, il n'y a ni couleur, ni vue, même si l’œil est sain. Donc,
matérialité de la lumière et matérialité de l’organe sont nécessaires à la vue.
Ce que I’on veut dire, c'est que ce n'est pas l'organe qui voit, et qu'il ne
voit pas une onde de photons.
Ce
n'est pas non plus le cerveau qui "décoderait" un courant nerveux
induit par une excitation électronique pour reconstituer, ou restituer, une
image, comme le ferait un système vidéo, car le moniteur vidéo ne "voit
rien", il est seulement visible. Il faudrait au cerveau un autre système
pour "voir" ce décodage, et ainsi à l'infini. Ce n'est pas l'organe
qui voit, même si sans organe on ne voit rien.
Prenons
l'exemple d'un autre aspect de la vie animale: la vie végétative. Tout ce qui
vit assimile, croit et se reproduit, et c'est là que l’on distingue le vivant
du non vivant. Or, l’assimilation ressemble à la connaissance en ce qu'elle
reçoit une forme extérieure, celle de l'aliment, pour la faire sienne. La
nourriture que je mange, viandes, légumes, etc. est, au départ, radicalement
différente de moi, mais après digestion, elle a abandonné sa forme propre, pour
devenir mon corps, sans distinction possible. Une forme extérieure m'est devenue
semblable, ce que veut d'ailleurs dire l'étymologie du mot
"assimilation".
Il se
passe un mouvement analogue dans la connaissance, mais en sens inverse. En
recevant une forme externe, je ne la rends pas mienne, mais c'est moi qui
devient elle, je m'assimile à elle. Sentir, c'est devenir autre, en tant
qu'autre, d'un devenir non pas substantiel, mais intentionnel.
Ce
phénomène de réception d'une forme autre en tant qu'autre, et non pas mienne,
Aristote et Thomas d’Aquin l'originent dans l'âme, c'est à dire la forme de
l'animal. Le sujet, le réceptacle, la "matière" de la forme sentie,
ne peut être que l’âme, puisqu'il ne peut s'agir d'une réalité organique. C'est
elle, la puissance de sensation qui devient intentionnellement le vert du mur
extérieur. Elle "connaît" la couleur au sens premier de "naître
avec", "venir de concert à l'être". En cela, la philosophie va
beaucoup plus loin que la science moderne. L'âme étant la forme du corps
animal, s'il fallait donner un organe à la vue, ce serait finalement le corps
entier. Ceci explique par exemple qu'une douleur brutale au pied empêche
momentanément de voir, mais surtout que l’on puisse dire: c'est "moi
" qui voit, et non pas "mon oeil " ou "mon cerveau".
La philosophie reste cependant peu accessible sur ce genre de questions. Elle
ne donne pas d'évidence simple, mais avance pas à pas dans un clair-obscur
permanent dont il est aisé de prendre conscience. C'est là toute sa difficulté
et ses limites. S'il en est ainsi sur un acte banal comme celui de voir, qu'en
sera-t-il de l'intelligence, de Dieu ? ... Aristote dit quelque part que le
plus grand savant pourrait passer sa vie entière à étudier une même mouche sans
en percer le mystère, et cela vaut toujours après 25 siècles de progrès
scientifiques.
Le
but de tout ce développement est de faire toucher du doigt la difficulté de ce
que nous faisons lorsque nous interrogeons sur des sujets apparemment aussi
grossiers. La philosophie reste une science obscure, à l’encontre de ce brave
Descartes. Dire que : voir, c'est l’acte selon lequel une potentialité de l’âme
animale devient intentionnellement la couleur de la réalité extérieure au
travers de l’organisation corporelle, ce n'est certes pas abolir du même coup
toutes les interrogations. C'est cependant apporter déjà un élément de réponse
à notre question, et offrir une voie de méditation et d'approfondissement qui
s'enrichira beaucoup plus en cherchant à savoir ce qu'est l'âme, qu'en
s'arrêtant sur l’œil ou le cerveau.