10) LOGIQUE
L'étude de la logique est très liée à celle des
actes de l'intelligence, que nous avons précédemment abordés dans leur
spontanéité naturelle. C'est un outil, une méthodologie, destiné à
perfectionner la compréhension et le jugement, à les rendre à la fois plus
fermes et plus subtils. C'est en cela qu'elle est un art : elle
perfectionne infiniment ce que la nature ne donne qu'à l'état d'ébauche. Mais
elle ne le fait que si elle respecte ces prémices naturelles, si elle va dans
leur sens.
La logique est à l'intelligence ce qu'est l'éducation
physique au corps. Elle ne rend pas plus intelligent, de même que la
gymnastique ne fera jamais d'un homme petit et chétif, un haltérophile de 90 kg
et l m 85. Mais elle permet d'exploiter au maximum les possibilités naturelles,
de sorte que quelqu'un d'une intelligence moyenne peut, par la maîtrise de
cette discipline, surpasser largement un esprit très subtil, mais désordonné.
Tout comme en sport.
S'agissant d'une technique, nous allons l'aborder à
partir d'un exemple, où nous allons développer chacun des instruments
utilisables. Le thème sera d'actualité (en 1986), puisqu'il s'agit de la
tentative de faire évoluer la législation vers l'autorisation de l'euthanasie,
notamment au sujet des handicapés mentaux.
Notre point de départ sera un court extrait de la
déclaration d'intention d'une association dont un vieux sénateur est le
président d'honneur : « …
la vie est bonne, mais seuls ont des chances d'être heureux et utiles aux
autres les êtres bien conformés et pleinement normaux … ». Nous avons dans ces quelques mots toute
une argumentation dont on devine aisément la conclusion. Nous allons essayer de
l'analyser logiquement, afin de voir ce qu'on peut objectivement en penser
(signalons que l’objectif de ce texte est de faire admettre l’euthanasie de
handicapés dans les trois jours après la naissance à la demande de la mère).
Pour arriver à un jugement intellectuel réaliste,
il y a une première réaction dont il faut se défier absolument : affirmer
d'emblée que l'on est pour ou contre, et avancer ensuite la panoplie
d'arguments qui confortent notre position. Cela ne mène en général qu'à
engendrer la polémique, peut-être très légitime, mais irréfléchie. Chacun campe
alors sur des positions passionnelles d'autant plus rigides qu'elles sont
secrètement moins assurées, et personne ne convainc personne.
A)
PREMIERE
ATTITUDE LOGIQUE : arguments contre notre pressentiment
Il sera donc absolument obligatoire de défendre le
mieux possible, la thèse à laquelle s'oppose notre réaction spontanée. A cela
deux avantages : si nous prenons le temps de cet exercice, se produit en
nous une sorte de décongestionnement affectif, qui redonne la sérénité
nécessaire à la réflexion, et que notre réaction émotionnelle a un moment évacuée.
Cette ascèse intellectuelle, sorte de yoga, consiste à se donner une réaction
psychologique opposée à celle que notre façon habituelle de penser nous offre,
afin d'être plus sûr que nos conclusions relèvent bien d'un jugement
intellectuel pondéré et non d'une réaction passionnelle non contrôlée.
De plus, nous saurons alors
clairement quel est l'enjeu auquel il faut répondre. Ceci évitera de se tromper
de sujet et de conclure en dehors des préoccupations de départ.
C'est ainsi que Thomas d’Aquin débute chacun des
articles de sa Somme théologique, avec une acuité qui donne parfois le vertige.
Si par exemple, vous avez besoin d'un argument fort contre l'existence de Dieu,
n'allez surtout pas le chercher chez Marx, Nietzsche ou Sartre, vous trouverez
les meilleurs au début de la Somme (un conseil, lisez la suite si vous ne
voulez pas devenir athée).
Défendons donc la thèse qui nous sert
d'exemple : oui, la vie doit mener au bonheur, et c’est pourquoi elle est
bonne. En ceci tout le monde s'accorde. Nul ne vit dans le but d'être
malheureux, même le masochiste. Oui, l'ensemble des actions constituant cette
vie n'ont de valeur que si elles contribuent à ce bonheur ; c'est là, le
critère premier du bien et du mal. Oui, il est exact que ce bonheur ne peut s'atteindre
ultimement que par l'entraide mutuelle. On ne peut être heureux seul. Les actes
utiles aux autres ont seuls des chances de conduire au bonheur commun, et les
actes nuisibles doivent être combattus. Vous ne trouverez rien d'autre chez
Aristote et Thomas d’Aquin. Toute cette argumentation véhicule un grand nombre
de vérités universelles indéniables, et c'est pourquoi il est si important de
ne pas avoir de réaction passionnelle immédiate. Il n'y a pas de démonstration
puissante qui ne soit quelque part vraie.
Ce sont ces vérités qui justifient la politique,
car elle n'est rien d'autre que l'entraide mutuelle pour parvenir dans l'amitié
au bonheur commun. Elles justifient la législation, qui favorise les actes bons
et réprime les mauvais. Elles caractérisent enfin la différence entre l'homme
et l'animal ou le végétal. Or personne ne se scandalise vraiment de la
suppression de la vie pour ces deux derniers qui n'ont pas ces notions de
bonheur et de contribution collective.
Nous pouvons donc énoncer trois démonstrations issues de notre si court
extrait :
1)
L'épanouissement de la vie humaine lui donne sa bonté ; ou encore : la vie
n’a de valeur que si elle mène au bonheur.
Or cet épanouissement requiert de bonnes facultés mentales.
Donc elle ne vaut pas la peine d'être vécue pour
ceux qui en manquent.
2) L'épanouissement de la vie humaine lui donne sa bonté:
Or cet épanouissement requiert I'entraide mutuelle
Donc, ceux qui n'y contribuent pas ne méritent pas
de vivre.
Et, pour faire bonne mesure ajoutons l'autorité de l'Ecriture
« ceux qui ne travaillent pas, qu'ils ne mangent pas ».
Telle est la position qu'il nous faut analyser, en voyant tout d'abord
que ce sont des arguments forts, issus pour l'essentiel, de la doctrine
catholique sur le bien commun, le droit positif ou le bonheur moral.
B ) Deuxième attitude
logique : arguments en faveur de notre préssentiment
Enumérer à l'inverse, non moins complètement, les
arguments en faveur de notre réaction spontanée, avec les deux effets
symétriques de la première démarche.
-
Psychologique : une fois la passion dominée, prendre du recul vis à vis de
notre sentiment, et le regarder comme de l'extérieur.
-
Logique : préciser l'énoncé qui mène à nos conclusions, et essayer
d'appréhender intuitivement déjà la distance entre les deux positions
1) L'homme n'a aucun droit sur ce qui ne lui
appartient pas
Or la vie humaine ne lui appartient pas.
2) La justice humaine ne peut réprimer que ce qui a causé un délit.
Or le handicapé mental n'a commis aucun délit
Ou bien, le malheur n’est pas un délit.
(A partir de cet argument,
voyons en aparté, comment on a abandonné ce genre de responsabilité au médecin
et non à la justice. C'est là une question supplémentaire, due au fait qu'il
est trop évident que supprimer un handicapé mental ne peut être une sanction
pénale. Or ce n'est pas non plus un problème médical. Du point de vue de la
science et de l'art, tuer un handicapé ne pose aucune difficulté. Si le
problème se pose au médecin c'est en tant qu'homme, et non en tant que
praticien, et de ce point de vue, il n'y a aucune raison pour que la décision
lui appartienne plus qu'à tout autre homme. Il est difficile de comprendre
pourquoi cette profession a accepté sans sourciller ce genre de
responsabilité).
Voilà pour la partie que l'on peut appeler
« dialectique » : les arguments pour et les arguments contre.
Cette phase est importante d'un point de vue préparatoire, tant psychologique
que rationnel. Cependant l'essentiel, la logique proprement dite, vient avec ce
qui suit. Nous allons essayer de réfléchir, indépendamment de tout argument
pour ou contre, sur le problème posé.
C) Troisième attitude
logique : poser le problème
Poser le problème dans toute son ampleur, sans
souci de réponse possible. « Un problème bien posé est à moitié
résolu ». D'abord, le plus
simplement du monde : « les handicapés mentaux ont-ils droit à la vie
ou non ? » Un problème est toujours une relation non évidente entre deux
notions. Il rejoint l'idée de jugement, définie auparavant comme association de
deux concepts. Nos deux notions sont ici :
1) handicapé mental
2) avoir droit à la vie
Précisons :
Notre première notion n'est pas le handicap mental, c'est à dire la maladie,
mais bien le handicapé, c'est à dire la personne. La seconde n'est pas la vie,
ni le droit à la vie, mais bien l'ensemble « avoir droit à la vie »,
où l'idée fondamentale est d'avoir quelque chose. Si, dans la position de notre
problème, nous découvrons plus de deux notions ou bien nous pouvons les ramener
à deux ou bien il y a plus d'un problème qu'il nous faut alors sérier et
étudier l'un après l'autre.
Une fois le
problème posé en termes absolus : « oui ou non », il nous faut
expliciter toutes les branches de cette alternative. Et tout d'abord par la
nature de l'opposition qui peut être double : 1) opposition de
contradiction : les handicapés mentaux ont-ils droit à la vie ou bien
ont-ils un non-droit à la vie, c'est à dire n'ont-ils pas droit à la vie. 2)
Opposition de contrariété : Les handicapés mentaux ont-ils droit à la vie
ou ont-ils un droit à la non-vie, c'est à dire ont-ils droit à la mort.
Déjà nous voyons deux possibilités différentes : ne pas avoir
droit à la vie ou avoir droit à la mort. Et pour la défense de l'euthanasie,
nous sentons intuitivement que le non-droit à la vie s'adresse davantage aux
embryons ou aux nouveau-nés, ( comme s'ils n'étaient pas encore vraiment
vivants ), alors qu'on fera plutôt valoir le droit à la mort (et on ajoutera
« décente » ) pour les adultes ou les vieillards atteints de souffrances
extrêmes.
L'alternative s'explicite ensuite par la relativité de l'opposition, en
ajoutant les termes « tous », « aucuns »,
« certains », ce qui donne
Tous les handicapés mentaux ont-ils droit à la vie ou
a)
aucun n'a droit à
la vie
b)
tous ont droit à la
mort
c)
certains n'ont pas
droit à la vie
d)
certains ont droit
à la mort.
Là le
problème se décortique selon la nature du handicap mental. Est-ce tout
handicapé que l'on doit supprimer ou seulement certains, comme ceux ayant moins
de trois jours de vie, selon ce qu'indique la suite du texte dont nous avons
extrait notre thème de réflexion.
Elle s'explicite enfin par la force de l'opposition, en ajoutant les
mots « toujours », « jamais », et « parfois », de
sorte qu'on aura :
Tous les handicapés mentaux ont-ils toujours droit à la vie ou
a)
aucun n'a jamais
droit à la vie
b)
tous ont toujours
droit à la mort
c)
certains n'ont
jamais droit à la vie
d)
certains ont
toujours droit à la mort
e)
parfois, aucun n'a
droit à la vie
f)
parfois, tous ont
droit à la mort
g)
parfois, certains
n'ont pas droit à la vie
h)
parfois, certains
ont droit à la mort.
Ceci pose la
question de tenir compte ou non de circonstances autres que la nature du
handicap mental, dans la suppression de la vie. Ainsi toujours dans la suite du
texte en question, nous comprenons que l'euthanasie est conditionnée par la
demande de la mère, qui peut ne pas être systématique, de sorte que la branche
de l'alternative dont se réclame notre association est finalement la
suivante :
« Parfois
(c'est à dire à la demande de la mère), certains handicapés mentaux (c'est à
dire ceux qui ont moins de trois jours d'existence) n'ont pas droit à la
vie ».
Notre explicitation de l'alternative s'arrête là, puisqu'il n'y a pas
de degré dans le fait d'avoir droit à la vie : on vit ou on ne vit pas.
Nous avons donc neuf possibilités de réponses. Si, maintenant, nous laissons là
notre exemple, pour symboliser nos notions par A et B, nous aurons
tout A est toujours tout B
tout A est toujours tout non B
certains A ne sont jamais aucun B
certains A sont toujours tout non B
parfois, aucun A n 'est aucun B
parfois, tout A est tout non B
parfois certains A n'est aucun B
parfois certains A est tout non B
aucun A n'est jamais certains B
tout A est toujours certains non B
certains A ne sont jamais certains B
certains A sont toujours certains non B
parfois aucun A n'est certains B
parfois tout A est certains non B
De sorte qu'il peut
y avoir jusqu'à 17 réponses possibles à un problème posé
D) Quatrième attitude logique :
recherche de signification
Une fois le problème posé dans toute son ampleur,
il faut essayer d'y répondre, et d'abord par la recherche de la signification
de chacune des notions en présence. Nous devons le faire pour chacune d'elle en
elle-même, indépendamment de l'autre, et nous rejoignons ainsi le premier acte
de l'intelligence : la compréhension de l'essence des choses, en dehors de
tout jugement.
Nous le ferons en deux étapes : tout d'abord énumération des sens
possibles des mots par lesquels nous exprimons ces notions, afin de retenir un
sens, qui corresponde à ce qu'on veut dire. A ce stade nous en restons au
niveau des mots. Puis, ayant retenu un sens pour chaque terme, nous essaierons
de définir de la façon la plus claire et la plus distincte possible la notion signifiée
(car nous avons vu que nos concepts sont d'abord confus) et là nous sommes
parvenus au niveau de la réalité
Commençons donc avec le mot « vie ». Celui-ci a au moins les
sens suivants :
1)
Le mot peut d'abord
signifier le phénomène biologique qui distingue l'animal d'une pierre.
2)
Il peut désigner aussi l'ensemble des
activités qui découlent du fait que l'être est vivant, comme par exemple :
« la vie, c'est manger ou être mangé » ou « respirer, c'est
vivre ».
3)
Il peut enfin
préciser une certaine surabondance liée à une pleine possession des forces
vitales, comme de dire d'un enfant dont l'agitation commence à exaspérer :
« c'est un garçon vivant » ou d'un milieu biotique particulier :
« cela grouille de vie » ou d'un vieillard serein et admirable :
« il a bien rempli sa vie ».
Dans l'expression « avoir droit à la vie », c'est plutôt au
premier sens que nous nous arrêterons. Encore faut-il distinguer le sens par
lequel nous signifions la différence avec le non vivant, de ceux par lesquels
nous désignons soit la vie végétale, soit la vie animale, soit la vie humaine.
Et c'est à ce dernier sens que nous nous arrêterons: « Phénomène
biologique caractérisant l'être humain ».
Le mot « droit » a au moins deux sens :
a)
le droit préalable
à toute législation, et qui en est la cause, celui à quoi toute législation
doit se conformer sous peine d'être injuste. Il s'agit là de ce qu'on appelait
le droit naturel, et qu'on nomme plutôt maintenant les droits de l'homme, et
qui découlent du seul fait qu'on soit de nature humaine.
b)
Le droit qui découle de la législation à
titre d'effet, et qui concrétise la façon dont on doit respecter le précédent
par une série d'autorisations et d'interdictions, l'ensemble constituant le
droit positif, dont l'exemple type est le code de la route.
« Avoir droit à la vie » réfère
évidemment ici au premier sens du mot droit. Nul n'admet que son droit de vivre
soit a priori suspendu à un jugement de tribunal, à un décret du gouvernement
ou une décision administrative.
Au niveau des mots, « avoir droit à la
vie » signifie donc : « avoir un droit, antérieur à toute
législation, à conserver ce phénomène biologique qui nous caractérise comme
être humain ».
Abordons maintenant le deuxième terme : « handicapé
mental ». Un mot tel que celui-ci, en logique, c'est le
« stress » !. Sous une apparence claire, il s'agit en fait d'un
terme qui ne signifie rien de précis. Il a le sens de « non-normal »,
et nous sommes en présence d'un mot négatif qui dit ce que n'est pas l'objet,
sans dire ce qu'il est. Nous devons donc effectuer un gros effort
d'éclaircissement si nous ne voulons pas en faire un vrai fourre-tout : « n'importe quoi sauf un être
normal ». Voulons-nous
donc dire : non normal dans l'espèce, autrement dit d'une espèce autre que
celle de ses géniteurs (ce qui serait une grande première biologique : LA
mutation génétique dont rêvent les évolutionnistes) ? Ou s'agit-il d'une
a-normalité consécutive à l'obtention de l'espèce humaine, du fait que
celle-ci, n'offrant pas toujours toutes les perfections, se prête en elle-même,
et sans se remettre en cause, à certains défauts ? Nous pencherons plutôt pour
la seconde solution, évitant de voir dans le handicapé mental un mutant.
Et dans ce cas, nous devons encore
subdiviser : d'un point de vue biologique, ce n'est pas du tout la même
chose d'empêcher ou non la reproduction. Si celle-ci reste possible, nous
savons que l'espèce biologique est parfaite, et que nous sommes évidemment
devant un être humain. Or nous avons les deux cas du handicap mental :
celui qui est neutre vis à vis de la fécondité, et celui qui l’affecte. Duquel
parlons-nous ? Nous n'en savons rien. De même, ce handicap est-il
congénital ou consécutif à un accident ou une maladie, ce qui est très
différent biologiquement. Encore : le handicapé est-il conscient ou non de
son défaut. Les deux cas existent, et la situation est parfois très cruelle
pour le premier, mais n'ont rien à voir. Encore : le handicap rend-il
l'être non viable ou non, ce par quoi on stigmatise, par exemple l'acharnement thérapeutique.
Enfin doit-on retenir la distinction proposée entre handicapé dans les trois
premiers jours de son existence ou handicapé plus tard ou quels que soient le
jour et l'heure. Autant de question sans réponses, mais pourtant fondamentales
pour savoir quel sens il faut retenir au mot handicap mental. Il faudrait aussi
s'interroger sur le sens du mot « mental », et sur la distinction
entre handicapé mental et handicapé physique. Un sourd-muet, exemple type du
handicapé physique, ne souffre-t-il pas, du fait de ses manques, de certaines
déficiences mentales ? Et un « enfant-loup » ?
Nous sommes ici devant un vide grave et insupportable, au seul sens des
mots. Nous ne retiendrons donc que cette signification générale « être de
nature humaine, ne disposant pas de toutes les potentialités normalement
offertes par l'espèce ».
De sorte qu'au niveau linguistique, notre problème se pose ainsi :
« Un être humain, privé de certaines potentialités spécifiques,
a-t-il ou non un droit antérieur à toute législation, à conserver le phénomène
biologique qui le caractérise comme être humain ? » Ce qui est une
question très différente de celles issues d'autres sens écartés tels que :
« un mutant a-t-il ou non un droit écrit à cette vitalité débordante qui
le rend exaspérant ? » Interrogation évidemment absurde et qui n'a rien à
voir avec notre sujet, mais qui sort mécaniquement de notre analyse des termes
utilisés.
Une fois fixé le langage, voyons maintenant comment
clarifier la conception du réel véhiculé. Pour cela, il faut, en premier,
rattacher chaque notion à sa catégorie, c'est à dire à son type le plus général
d'être.
Grâce à Aristote, nous distinguons dix catégories :
1) La substance : objet individuel, chose, homme, etc.
2) la quantité : 4, surface, aulne
3) la qualité : Grand, blond, irascible, juste
4) le lieu : sous-marin, en poche
5) le temps : hier, pré-cambrien, en l'an 2
000
6) la position : plié, couché, tendu
7) la possession : vertébré, cultivé, rempli ...
8) l'action : courir,
réfléchir ...
9) la passion : la fracture, le désir, la
souffrance ...
10) la relation : plus
grand que, père, compris ...
Telles sont les dix façons d'être les plus
générales, auxquelles on peut ramener tout concept. Un même concept ne peut se
rattacher qu'à une seule catégorie : une substance n'est pas un lieu, ni
une passion une possession. A cet égard il faut se méfier de tout ramener à la
qualité : être vertébré par exemple n'est pas une qualité, mais une
possession, car cela signifie en propre avoir des vertèbres. De même être homme
n'est pas une qualité, ni être pré-cambrien, même si l'on peut dire, en un sens
très général, que cela qualifie une réalité.
La première démarche de définition consiste donc à
rattacher une notion à sa catégorie, afin de lui attribuer les caractéristiques
de cette catégorie. Ainsi par exemple, rattacher le concept 4 à la catégorie
quantité induira d'emblée un début de définition très différent de le rattacher
à la catégorie substance, comme le firent notamment les pythagoriciens, pour
qui chaque nombre avait une existence réelle et individuelle dans l'univers.
Quantité dit d'emblée « quantité de quelque chose » ... c'est à
dire : n'existe pas en soi, puis, quantité discrète ou quantité continue,
etc. Autant de caractéristiques de base qui orienteraient fondamentalement
notre définition de 4. D'où l'importance de ne pas se tromper dans le point de
départ.
A
quelle catégorie allons nous rattacher notre notion « avoir droit à la
vie » ? Est-ce une qualité, qui caractérise notre être plus ou moins
accidentellement, comme d'être noir ou gros ? Est-ce une possession, du fait de
notre nature ou de nos actions, comme d'avoir des dents ou de la culture ? Le
terme « avoir » ne doit pas ici faire illusion, car « avoir la peau
blanche » n'est pas une possession, mais une qualité. Est-ce une passion
qui nous arrive de l'extérieur sans que nous y puissions mais ? La réponse
n'est pas évidente, et nous devons éclaircir notamment la notion de droit
naturel et pour cela nous servir d'autres instruments logiques, tels que
l'induction, c'est à dire la collation de constatations factuelles.
-
S'il y a un droit, celui à
la vie est le premier et le plus fort, car celui-ci supprimé, tous les autres
le sont ipso facto.
-
Il n'y a de respect du
droit que par la raison. L 'animal ne reconnaît aucun droit, et il est
difficile de faire valoir auprès d'un lion affamé notre droit à la vie, de même
qu'auprès d'une foule en furie.
-
Le
droit existe pour ce qui dépasse notre maîtrise. L'objet artificiel n’a, par
exemple, aucun droit vis à vis de son auteur. Celui ci peut à volonté le
détruire, le modifier, le remplacer. Par contre là où ma maîtrise fait défaut,
commence à naître le droit. L'edelweiss qui pousse au creux des rochers dispose
effectivement d'un certain droit à ce que je ne l'arrache pas inconsidérément,
du fait que je ne suis pour rien dans son développement, et que je suis bien
incapable de la reproduire artificiellement. Cela vaut pour la nature en
général qui a un droit évident au respect, non pas seulement parce qu'elle
m'est utile, mais surtout parce qu'elle dépasse ma maîtrise et mes capacités.
Le propre du barbare, c'est à dire de l'homme sans raison, est justement de ne
pas respecter ce qu'il ne comprend pas.
Autre instrument permettant de discerner la catégorie du droit :
la division d'une caractéristique en ses différents sièges, d'un accident en
ses sujets.
Nous distinguerons donc les différents droits naturels ou les différents
droits de l'homme selon leurs fondements respectifs.
-
Certains droits de
l'homme ont pour fondement le simple fait d'être homme. Leur siège, c'est la
nature humaine. Le sont par exemple : le droit à la nourriture, à la
famille, au travail, à la libre circulation, la libre opinion, ... pourvu qu'on
ne s'en serve pas à mal.
-
D'autres ont pour
fondement l'action personnelle. Ainsi, par exemple, l'homme a un certain droit
préalable à toute législation à jouir du fruit de son travail ou à profiter
dans sa vieillesse de la prospérité qu'il a offerte à ses enfants. (Sa
concrétisation en droit positif, c'est par exemple, le système de retraite par
répartition).
-
D'autres ont pour
fondement l'action collective des hommes dans leur entraide mutuelle. Ainsi,
une société de citoyens a un certain droit naturel à faire respecter la paix et
la prospérité commune qu'elle s'est façonnée. Ceci pose aujourd'hui par exemple
l'épineux problème de l'immigration.
Le droit à la vie est, bien sûr, au départ du premier type. Nous
l'avons dit, c'est le premier des droits, celui sans lequel il n'existe plus
aucun droit. De tout ce qui précède, on peut conclure que le droit à la vie se
rattache à la catégorie possession. Il s'agit bien d'un avoir. Et parmi toutes
les sortes d'avoir, nous pouvons commencer à le caractériser :
-
C'est un avoir qui
suit immédiatement la nature. Selon ce qu'on est, biologiquement, on aura tel
droit à la vie
-
C'est aussi un
avoir qui a son siège, son titre de propriété en quelque sorte, dans la raison
d'autrui, dans le fait qu'autrui est apte à nous reconnaître pour ce que nous
sommes et à respecter en nous ce qui dépasse sa propre capacité
-
C'est enfin le tout
premier de ces types de possessions, celui qui est au fondement des autres.
Quant au handicapé mental, sa catégorie n'est pas obscure. C'est
évidemment la substance car il s'agit bien d'un être autonome. Et il est un
instrument qui convient particulièrement pour le clarifier, c'est la division
d'un genre en ses espèces. Le genre est la notion qui contient indistinctement
les espèces. Par exemple, « être vivant » est le genre de végétal,
animal et homme. Mais sous un autre rapport, le genre est aussi contenu dans
l'espèce. La notion d'homme contient celle d'être vivant. Nous avons donc une
division classique de la philosophie, que nous avons reprise de façon un peu
personnelle.
Le
genre substance se divise d'abord en deux espèces fondamentales la substance
matérielle d'un côté, c'est à dire l'ensemble des corps, et la substance
immatérielle de l'autre, c'est à dire le monde des purs esprits. Nous avons
divisé le genre à l'aide d'une différence spécifique :
matériel/immatériel, pour créer deux espèces : corps et purs esprits.
Le handicapé mental se rattache évidemment à l'espèce des substances
matérielles. C'est donc elle que nous allons maintenant subdiviser en faisant
d'elle un genre par rapport à deux nouvelles espèces. Nous distinguerons
entre : substance matérielle capable d'assimiler ou incapable. La faculté
d'assimilation, c'est à dire de rendre semblable ou de se rendre semblable,
nous paraît en effet caractériser profondément la vie. Bien sûr dans
l'assimilation d'aliments, mais aussi dans la faculté de reproduction à
l'identique, et dans les facultés de connaître ou d'aimer. Nous aurons
donc : corps vivant et corps non vivant, et nous rattacherons le handicapé
mental à corps vivant. Continuons sous forme de graphique, en laissant de côté
à chaque fois ce qui ne se rapporte pas au handicapé mental.
Substance
Matérielle Immatérielle
Corps Pur esprit
Assimilant Non
Assimilant
Etre vivant Minéral
Sensible
Non
Sensible
Animal Végétal
Capable
d’abstraction incapable
Homme Bête
Au terme de cette division, que ferons-nous de
notre handicapé. La biologie nous montre que l'espèce du vivant lui est donnée
par ses géniteurs. L'orchidée engendre toujours l'orchidée, et jamais l'animal
ne met au monde un végétal. Par ailleurs le signe de la pleine maturité de
l'espèce est la capacité de se reproduire. Or dans les deux cas, nous sommes
amenés à rattacher le handicapé mental à l'espèce humaine. D'une part, il est
clair que ses géniteurs sont des hommes, et d'autre part, le cas est fréquent
de handicapés mentaux tout à fait capables d'engendrer des hommes sains.
Faut-il faire une espèce particulière au sein du genre
homme ? Cela supposerait une différence spécifique au sein même de la capacité
d'abstraire, ce qui nous entraînerait on-ne-sait-où, et par ailleurs, cela
n'empêcherait pas, selon notre mode de procéder, que le handicapé demeurerait
pleinement homme, de même que le végétal est pleinement corps vivant. Nous ne
pouvons donc aller plus loin dans cette voie, qui reste cependant encore
insuffisante pour définir précisément le handicapé mental.
Nous
allons donc nous servir d'un autre outil logique : la division d'un sujet
en ses différents accidents, ici l'homme en ses différents handicaps mentaux.
Nous essaierons de voir comment on peut attribuer à la catégorie substance
telle ou telle des neuf autres catégories qui englobent l'ensemble des accidents
(car l'accident est essentiellement ce qui peut arriver à une substance, ce qui
a la substance pour sujet fondamental). Nous le ferons dans la perspective qui
est la nôtre : celle du handicap mental, et nous retrouvons notre
difficulté liée aux notions négatives.
Nous distinguons donc pour la substance
« homme » des handicaps mentaux dans l'ordre de la qualité : le
handicap congénital, des handicaps dans l'ordre de la passion : à la suite
d'un accident ou d'une maladie, dans l'ordre de la quantité : handicap
profond ou léger, dans l'ordre du lieu : handicap du cerveau, des gènes
(trisomique), du système nerveux etc., dans l'ordre du temps : à la
conception, à la naissance, 3 jours après, à l'âge adulte etc. A nouveau nous
ne savons pas de quoi veut parler le texte que nous étudions, et c'est la
raison essentielle de nos difficultés. A défaut retenons comme définition du
handicapé mental : « Corps
vivant sensible, privé ou diminué selon des modalités diverses de certaines
potentialités liées à la connaissance universelle et à l’abstraction. »
Et nous en resterons là dans notre essai de
définition des notions en cause, tout en restant conscient des manques de notre
démarche sur le handicapé mental, que seules des études médicales approfondies
pourraient combler.
E) Cinquième attitude
logique : reposer le probleme
Le rapprochement des deux définitions. Il s'agit de
reformuler notre problème en remplaçant les notions par leurs
définitions : « Une
substance capable de connaissance universelle et d’abstraction mais empêchée
dans certaines potentialités accidentelles liées à la connaissance, a-t-elle le
premier droit rationnel offert par la dignité de la nature humaine ? » Alors nous pouvons répondre OUI en raison d'un
caractère commun qui lie les deux définitions : la nature humaine. Cette
réponse s'explicite dans l'étape suivante.
F) Sixième attitude
logique : la démonstration.
La démonstration consiste à lier ou dissocier les
deux notions à l'aide d'une troisième, en disposant notre raisonnement selon
une forme telle que la conclusion saute aux yeux. En l'occurrence cela donne

La dignité de la nature humaine offre
un droit très fort à la vie
or le handicapé mental est doté de la
nature humaine
donc le handicapé mental a un droit
très fort à la vie
Notre troisième notion est : la nature
humaine. Tel est le célèbre syllogisme, autre apport essentiel d'Aristote.
A son sujet il faut dire qu'il a fait l'objet d'un
rejet injuste pour deux raisons : 1° la scolastique s'en est emparée pour
l'amener à une complexité et une formalisation telle qu'il est devenu une sorte
de gymnastique rebutante et totalement détachée de la réalité. Molière en fit
une satire courte mais définitive dans « Le Bourgeois Gentilhomme ».
2° il est généralement compris et utilisé en lui-même, indépendamment de tout
le travail préalable qui nous a amené à lui, de sorte qu'il n'a plus aucune
force probante, et reste une espèce de jeu de mots. Il faut bien voir en effet
que le syllogisme est la perfection de la logique, le but auquel elle doit
tendre. Cependant il est clair qu'il ne vaut rien de plus que ce que vaut notre
travail préparatoire, notamment notre effort de définition, duquel est issue la
troisième notion permettant de lier ou de dissocier les deux termes du
problème.
Si, à nouveau, nous symbolisons nos notions par A,
B, et C, nous avons trois formes fondamentales de syllogisme
1) B est A
or, C est B
donc C est
A
2)
B est A
or C n'est
pas B
donc C
n'est pas A
3)
C est A
or C est B
donc
certains B sont A
Et nous pouvons subdiviser les formes de syllogisme
en affectant chaque proposition « B est A », « C n'est pas
B » ... les termes : tous et certains, toujours et parfois, comme
nous l'avons fait de l'énoncé des problèmes. On conçoit alors à quel jeu
abstrait peut se livrer l'esprit voulant énoncer toutes les combinaisons
possibles, et donner un nom à chaque proposition (ce qui fut effectivement
fait). Ayant énoncé notre syllogisme, il nous faut maintenant étudier quelle
est sa force démonstrative en voyant comment le troisième terme est attribué
aux deux premiers. Or il y a quatre modes distincts d'attribution d'un concept
à un autre.
On peut attribuer une notion à une autre :
1) soit à titre de genre
2) soit à titre de définition spécifique
3) soit à titre de propriété
4) soit à titre de possibilité éventuelle (accident)
Dans notre exemple, « nature humaine »
s'attribue à handicapé mental à titre de définition spécifique, comme nous
l'avons vu dans la division de la catégorie substance. La liaison entre les
deux est donc on ne peut plus nécessaire. Le fait du handicap mental n'est,
nous l'avons vu également, qu'une possibilité éventuelle, un accident, pouvant
subvenir ou non à un sujet, et faisant de lui un handicapé ou un homme normal.
Mais notre notion est bien le handicapé, le sujet, et non le handicap,
l'accident. Le handicapé est donc de toute nécessité de nature humaine ou
alors, plus rien n'est nécessaire, surtout pas le respect de la vie de ceux qui
militent pour l'euthanasie.
Avoir droit à la vie s'attribue à la nature humaine
à titre de propriété. Une propriété est une caractéristique seconde, non
essentielle, mais qui découle directement de l'essence de l'espèce. Ainsi par
exemple, le fait d'avoir des défenses ne définit pas la nature de l'éléphant,
car il y a sans doute eu au moins un éléphant sans défenses. Cependant, avoir
des défenses relève directement de la nature de l'éléphant. Par conséquent, une
propriété est une caractéristique qui découle directement de l'espèce énoncée
par la définition spécifique. L'attribution d'une propriété à un sujet est donc
plus ou moins nécessaire selon qu'elle découle plus ou moins systématiquement
de l'espèce. Ainsi, avoir la peau blanche est une propriété de l'espèce
humaine, car elle seule a cette caractéristique, cependant elle n'est pas d'une
très grande nécessité pour l'espèce humaine, puisqu'elle ne se produit que dans
1/4 des cas.
Or nous avons vu
qu'avoir droit à la vie découle immédiatement de la nature humaine, du moins
vis à vis d'un être raisonnable. Nous sommes donc en face d'une liaison qui
sans être absolue (jamais un droit n'est absolument imprescriptible en toute
circonstance), reste très forte, et en tous cas, pour l'homme, le droit à la
vie est le plus fort des droits. Par conséquent, la liaison entre handicapé
mental et avoir droit à la vie est aussi forte que la plus faible des deux
nécessités précédentes : celle entre nature humaine et avoir droit à la
vie.
Nous pourrions
prolonger notre argumentation pour montrer que sans doute le handicapé mental jouit
d'un droit à la vie plus fort que le commun des mortels du fait qu'un être
faible et diminué a un droit particulier à une protection supérieure à celle
d'un adulte en pleine possession de ses forces. Nous ne le ferons pas parce que
notre but n'est pas d'analyser ce qu'est un handicapé mental, mais bien
d'illustrer ce qu'est la logique, et cela suffit à notre propos. Voilà pour
l'essentiel de la démarche proprement logique, initiée avec la position du
problème. Il nous faut maintenant retourner à notre dialectique de départ en
montrant comment notre solution réfute les arguments adverses.
G) septième attitude
logique : réfutation des objections et purification des pressentiments.
« La vie est bonne » ... Reprenons notre
ferveur passionnelle, devenue désormais légitime, et même utile : nous
sommes en présence d'un concentré proprement diabolique d'équivoque à plusieurs
niveaux.
L'affirmation
semble en effet vouloir dire : le don de la vie est en soi une bonne chose
qui dépasse notre propre maîtrise, quel que soit d'ailleurs son niveau :
végétal, animal ou humain. Nous concevons donc spontanément que l'on parle ici
de la vie comme phénomène biologique, c'est à dire effectivement dans le sens
du mot tel que nous l'avons retenu. C'est pourquoi cette affirmation prend un
tour général, pour tout homme. Proclamons le : c'est ainsi que le commun
des mortels comprend spontanément l'expression, et c'est ainsi également, que
les auteurs ont voulu la faire comprendre en la formulant de cette manière.
Or l'interprétation bascule avec les conséquences
qu'on en tire sur le bonheur et l'utilité. On découvre alors que le sens du mot
vie est d'un tout autre registre : il s'agit du deuxième sens, à savoir
l'ensemble des actes qui découlent du fait de vivre, et qui effectivement
contribuent au bonheur et à l'entraide. La thèse des adversaires semble reposer
sur un 3ème terme commun : la vie, mais cette communauté n'est que de
mots. Nous avons, en fait, l'argument suivant :
-
la vie est bonne
(c'est à dire le phénomène biologique)
-
Or les handicapés
mentaux ne vivent pas (c'est à dire ne peuvent accomplir les actes conduisant
au bonheur et à I'entraide)
-
Donc les handicapés ne sont pas bons (c'est à
dire doivent être supprimés)
qui repose sur quatre notions sans liens autres
qu'une homonymie de terme.
-
handicapé mental
-
deux notions
hétérogènes sous le même mot : « vie » : * actions menant au bonheur et à l'entraide
*
phénomène biologique
-
bon c’est à dire
respectable
Mais il arrive souvent qu'au terme d'une réfutation
en bonne et due forme, l'adversaire, ne voulant pas céder, attaque à son tour
l'argumentation soit en montrant que le handicapé mental n'est pas de nature
humaine, soit que le droit à la vie n'est pas lié au fait d'être homme. S'il
arrive à l'un ou à l'autre, il détruit ainsi notre thèse.
La position de la foule, celle qui constitue ce
qu'on appelle « 'I'opinion publique », et que les leaders d’opinion
s'efforcent d'orienter, sera qu'un handicapé mental n'est pas de nature
humaine. Ce n'est pas vraiment un homme, surtout à trois jours d'existence,
c'est un sous-homme; une erreur de la nature, (un mutant!). Bien qu'un tel
argument n'ait aucune assise scientifique, on sait, avec l'expérience de
l'avortement, la puissance d'une telle position si elle est massive. Or cette
thèse n'est pas rationnelle, elle se rit de la raison. De sorte que d'une part,
elle est incapable d'atteindre à la notion de droit, dont on a vu que son siège
est la raison, et d'autre part, aucun argument rationnel ne pourra la balayer.
Une démarche logique est impuissante. Il ne reste alors que l'émotion
sentimentale et/ou la force, c'est à dire la répression policière ou la
pression psychologique. Nous savons par expérience que certains usent à l'envie
de l'une et des autres, et nous comprenons maintenant pourquoi.
Mais ce n'est pas la position de nos maîtres penseurs. Là réside le
second degré de l'équivoque, la subtilité diabolique du mensonge. Pour eux, le
nœud, c'est que le droit à la vie n'est pas lié au fait d'être de nature humaine.
Ils le veulent soumis à une décision volontaire, politique, entre les mains
d'une poignée de maîtres absolus, y compris du droit arbitraire de vie ou de
mort.
Ceci est logiquement nécessaire : ces hommes
sont trop intelligents et cultivés pour ne pas voir dans le handicapé mental un
être à la biologie humaine. Nous devons en conclure que c'est l’autre
proposition du syllogisme à laquelle ils s'opposent, celle qui pose le lien
entre nature et droit à la vie. Cela s'explique d'ailleurs logiquement :
dans un syllogisme, la première proposition, appelée majeure, est souvent plus
évidente que la seconde qui est appelée mineure du fait qu’elle a un caractère
moins général. La majeure est donc spontanément plus évidente au bon sens.
Cependant face, non plus à une personne d'expérience commune, mais au savant
d'une spécialité pointue, c'est généralement la mineure, au caractère plus
particulier, qui est la plus évidente, du fait que cette élite s'est surtout
adonnée à l'approfondissement poussé d'un domaine, en délaissant l'expérience
commune et jugeant tout au travers de leur science particulière. Pour ceux-ci,
les principes généraux de bon sens relèvent souvent d'une vision du monde
primaire et superficielle, pour non-initiés. Ils préfèrent d'ordinaire un principe
général contraire au sens commun, car ils y voient le signe d'une pensée mûrie
qui ne se laisse pas bercer d'illusions. Par conséquent, leur argument est le
suivant :
-
Le droit à la vie
repose sur des actes conformes à une certaine conception du bonheur
-
Or le handicapé
mental ne pose pas ce type d'actes
-
Donc le handicapé
mental n'a pas droit à la vie.
Or cette démonstration, si on admet la première
proposition, devient très forte, car nous n’avons à nouveau plus que trois
termes sans équivoque :
-
droit à la vie
-
actes conformes à
une certaine conception du bonheur
-
handicapé mental
c’est pourquoi elle est chez eux une conviction intime.
Mais, nous l'avons vu, la majorité n'est pas du
tout prête à accepter cette nouvelle majeure liant le droit à la vie à une
certaine conception du bonheur. C'est pourquoi elle sera tenue secrète par nos
plénipotentiaires, suffisamment subtils pour comprendre ce fait. D'où
l'entretien de l'équivoque dans la propagande, afin que l'opinion publique ne
croit pas que l'on veut soumettre le droit à la vie à un décret totalitaire,
mais bien que l'on veut faire disparaître le handicapé parce qu'il n'est pas
vraiment un homme. Cette équivoque sur le mot vie n'est donc pas un hasard, ni
une faiblesse de raisonnement. C'est une volonté clairement formulée dans le
sérail, et qui éclaire d'un jour nouveau l'intention des auteurs, et le cours
de l'histoire récente.
Si le droit à la vie est soumis à une certaine
conception des actes à poser et du bonheur de l'homme, alors, en bonne logique,
c'est tous ceux qui ne correspondent pas à cette conception du bonheur qui
n'auront pas droit à la vie. Ce fut hier le fœtus non désiré, cela veut être
aujourd'hui le malade incurable ou le handicapé à la naissance, car on a vu
qu'il fallait amorcer la propagande avec les situations les plus émotionnelles
pour faire accepter petit à petit et inconsciemment la majeure normalement
insoutenable chez la plupart. Peut-être demain sera-ce tout handicapé mental ou
même physique, puis les personnes d’un âge extrême, puis les prisonniers
surnuméraires s'ils sont dangereux, puis l'homme aux idées politiques
minoritaires, puis n'importe qui.
Convertissant l'interjection latine « hodie
mihi, cras tibi », la raison nous prévient : « aujourd'hui c'est
ton tour, malheureux frère handicapé, mais ce dont je suis sûr, pour en avoir
maintenant toutes les preuves logiques, c'est que si je reste sans réagir,
demain, ce sera le mien, si je refuse leur conception du bonheur »!
Voilà l'intérêt de la logique.