11)
Philosophie de la nature
Continuant
notre exploration des grandes parties de la philosophie, abordons maintenant la
« physique », ou philosophie de la nature. Une première remarque
s'impose, qui nous renvoie au début de notre cursus : les parties de la
philosophie ne se juxtaposent pas les unes à côté des autres, comme les pièces
d'un puzzle, mais s'articulent entre elles selon un ordre général. La notion de
nature est le pivot de cette architecture. La physique étudiera les différents
êtres naturels, inertes et vivants, dans leurs particularités et leurs points
communs, dans leurs éléments et leur organisation, dans les causes et les fins
de leurs mouvements. Les arts et les techniques considéreront les façons de
tirer parti pour l'homme des différentes caractéristiques naturelles. La morale
et la politique chercheront les meilleurs moyens d'épanouir une nature libre.
La métaphysique, enfin, en faisant éclater une conception purement matérielle
de la nature, nous introduit dans la découverte de ses causes spirituelles.
Quant à la logique, nous l'avons vu, c'est une technique fondée sur la nature
de l'intelligence. Autant dire que la philosophie de la nature est le traité
fondamental et chronologiquement premier dans la formation à la philosophie, celui
sur lequel repose tout le réalisme d'Aristote, celui qui ente la réflexion
intellectuelle dans la réalité des choses.
Son objet,
nous avons tourné autour depuis le début de « notre étude : ce sont les
notions de finalité, de matière et de forme, de nature et d'art, de
sensibilité, d'intelligence, de volonté et de passion, d'âme, de mouvement,
etc. Nous allons essayer de reprendre son analyse, mais d'un point de vue
différent, et sans vouloir en faire une présentation de synthèse, comme en
logique, car le sujet est bien trop vaste. Notre but sera juste de donner envie
d'aller plus loin. Et tout d'abord, il faut comprendre qu'Aristote ne s'est pas
mis, un beau jour, à prononcer, ex abrupto, sur la nature, des sentences
immortelles, qui formeraient sa philosophie. Celle-ci fut un long mûrissement
fondé sur de nombreux travaux d'observation et d'analyse. Avant d'être un homme
de réflexion, Aristote fut un homme d'expérience; avant d'être un grand
philosophe, il fut un grand savant, et les domaines sur lesquels s'est portée
sa curiosité sont d'une rare variété. Peu d'hommes dans l'histoire ont eu une
culture à la fois aussi étendue et aussi profonde. L'énumération de ses
ouvrages scientifiques en est le témoin.
Aristote a
d'abord écrit un traité qu'on appellerait aujourd'hui
d’« astronomie », où il analyse la façon dont on pourrait rendre
compte de la nature et du mouvement des astres, en une synthèse générale qui
satisfasse l'observation. L'auteur y développe une théorie sur le mouvement
circulaire des astres autour de la terre, selon des orbites nombreuses. Le tout
est entraîné par la rotation du premier ciel, la « sphère des
fixes », qui délimite un univers éternel, mais fini et sans vide.
Puis Aristote
aborde, dans un autre ouvrage, les phénomènes sublunaires, qu'on qualifierait
d'atmosphériques ou de géologiques. Il y est question des météores et des
comètes, des nuages, du vent, de l'orage et de la foudre, des marées et des
sources, des arcs en ciel, des tremblements de terre, des métaux et autres
minéraux... Et abondent à leurs propos des observations précises et
pertinentes, comme, par exemple, d'attribuer l'arc en ciel à un phénomène de
réfraction.
Après cela,
l'auteur écrit un livre, préfigurant notre chimie, sur les façons dont les
corps élémentaires s'engendrent les uns les autres sous l'action de la chaleur
ou du refroidissement, de la dessiccation ou de la solution. C'est alors qu'il
traite des quatre éléments : terre, eau, air, feu, (qui ne sont pas sans
rappeler notre distinction actuelle des quatre états de la matière : solide,
liquide, gazeux et plasmateux ). Voilà pour la connaissance de la matière
inerte. Aristote n'a donné aucun traité de mathématiques. Disciple de Platon,
il avait la connaissance de son époque en la matière, et leur accordait une
grande utilité en astronomie en optique et en musique. C'est cependant à propos
des êtres vivants qu'il va donner toute la mesure de son génie. Il est usuel
d'attribuer l'intérêt d'Aristote pour la biologie au fait qu'il était fils de
médecin. Encore de nos jours, certes, le goût pour la médecine, comme celui
pour l'armée ou la musique, se transmet souvent de père en fils. Cependant,
expliquer son orientation par ce seul fatalisme sociologique, est très
réducteur. D'autant qu'Aristote a perdu son père très tôt dans l'enfance. Cette
préséance des sciences de la vie tient bien plus chez lui, à la grande noblesse
de leur objet et à l'admiration qu'il suscite chez qui sait regarder. L'auteur
commence son corpus par une vaste compilation des observations et descriptions
d'animaux de toutes sortes, marins aériens et terrestres, de leur anatomie, et
de leurs mœurs. ( c'est ainsi qu'on lui doit par exemple de savoir que la
baleine est un mammifère, et il faudra attendre le 16eme siècle pour le
redécouvrir ). Plus de 500 animaux ont été passés en revue, dont certains
rabattus des confins de l'empire d'Alexandre, ou d'autres, à partir de récits
ou de légendes. Avec ce matériau impressionnant, collecté par toute l'école
d'Aristote, l'auteur atteint une réputation telle que même un Darwin au XIXeme
siècle le reconnut pour son plus grand maître, avant Linné et Cuvier.
Sur la base
de cette « science naturelle », Aristote élabore plusieurs traités
sur l'anatomie des animaux, leur reproduction, la mécanique de leurs mouvements,
etc. L'ensemble constituant ce qui équivaudrait aujourd’hui à la biologie. Mais
la science du vivant, loin de s'arrêter là pour lui, se prolonge par tous ses
aspects que l'on pourrait appeler psychosomatiques, psychologiques, voire
psychanalytiques, et il rend compte de nombreuses études sur la sensation,
l'imagination, la mémoire, le sommeil, les songes et la divination, la longueur
de la vie, la mort etc.
Tout ceci
nous éclaire sur les grands principes de sa méthodologie scientifique :
- Réunir
une masse importante et diversifiée d'observations factuelles des phénomènes.
Souci que nous retrouverons en politique, où l'auteur analysera plus de 160
constitutions de son époque.
- Rendre
compte des phénomènes par la théorie, surtout dans les domaines où l'observation
est imparfaite, c'est à dire, essentiellement dans l'infiniment grand et
l'infiniment petit. De grands savants contemporains, comme Einstein ou Reeves,
ne disent pas autre chose. Aristote, comme eux, était très conscient des
limites de ses explications qu'une observation nouvelle pouvait remettre en
cause.
- Expliquer
la nature par quatre chaînes de causalité concomitantes : les composants
matériels, les forces efficientes, l'organisation intrinsèque et surtout la
finalité, l'objectif recherché par la nature dans ses œuvres. L'utilisation des
mathématiques est pratiquement absente, sauf en astronomie. Ceci n'est pas une
limite de l'intelligence grecque, mais le sentiment (encore largement partagé)
de l'inadaptation d'un tel outil à l'explication du vivant.
- Voir
l'interdépendance universelle des différentes parties de la réalité, qui fait
qu'on ne peut expliquer les unes ultimement sans avoir de sérieuses
connaissances sur les autres.
C'est sur ce
travail, énorme en quantité et admirable de méthodologie que repose ce qu'on
appelle aujourd'hui sa philosophie de la nature, réunie en deux ouvrages
essentiels : « Les physiques », et « Le traité de
l'âme ». Mais notons que cette distinction actuelle entre science et
philosophie était totalement inconnue des anciens. Il n'y avait pour eux qu'un
seul savoir, tout simplement parce qu'il n'y a qu'un seul univers. Ces deux
derniers traités ne sont en fait qu'un effort de synthèse de l'ensemble des
principes communs qui ressortent des diverses études particulières, soit dans
le seul domaine du vivant, pour le traité de l'âme, soit dans l'ensemble de
tout ce qui est naturel (y compris le vivant donc) pour le traité des
physiques. Ce qui leur donne pourtant un aspect singulier, c'est que, sur ces
bases communes, Aristote assied les démonstrations ultimes de la causalité de
la nature.
Mais alors,
pourrait-on dire, tout ceci ne manque certes pas d’intérêt pour un esprit
curieux d'histoire antique, mais est devenu totalement périmé pour un
philosophe du XXème siècle. Ce dernier vit dans un contexte scientifique sans
commune mesure avec celui d'il y a 24 siècles. Depuis Galilée, de nombreux
tabous sont tombés, l'usage des mathématiques est devenu universel et les
moyens d'observation ont connu un développement impressionnant, de sorte que la
science antique est balayée, ainsi que la philosophie qui en est issue. Si l'on
tient absolument à sauver Aristote (et Thomas d’Aquin par la même occasion), la
seule chose à conserver est sa méthode : bâtir une philosophie entièrement
nouvelle, sur les bases des sciences physiques et biologiques actuelles, comme
lui le fit sur la science de son temps. Ceci est l'objet d'un âpre conflit,
encore vivace, au sein du renouveau thomiste, entre ceux qualifiés
d'« ultra -conservateurs », et les autres qui se prendraient
volontiers pour « éclairés ». Les premiers, c'est évident,
ignoreraient tout des « progrès immenses de la science », et les
seconds auraient mieux que quiconque, compris l’ « esprit » de Thomas
d’Aquin, sans se laisser détruire par la lettre.
A cela,
plusieurs réponses sont envisageables. Tout d'abord, l'argument selon lequel la
caducité des données scientifiques entraînerait celle de la philosophie qui en
est issue, cet argument date du 17ème siècle, et caractérise la philosophie
issue de la « Révolution Copernicienne », qui place non plus la
terre, mais le soleil au centre de l'univers. Or cette révolution est elle-même
complètement caduque aujourd'hui. En bonne logique on doit donc dire que
l'argument qui en est issu tombe également. Tel est pris qui croyait
prendre ! Fort de cette expérience, en outre, nous savons maintenant
d'avance que toute réflexion tirée de la théorie de la relativité, ou celle des
quanta, serait bientôt périmée. Mieux vaut attendre la prochaine découverte
avant de faire une quelconque philosophie reposant sur la notion de nature. Ou
alors, ce qui ne manque pas d'arriver, retombons dans l'idéalisme déconnecté de
toute conception d'une vérité objective.
Ensuite,
l'accusation de « caducité » est très équivoque. Il est évident que
de nombreuses théories antiques sont aujourd'hui contredites. Il s'agit, nous
l'avons déjà signalé, de celles où les possibilités d'observation sont
restreintes, du fait de la distance entre l'objet et le sujet, et où la part des
supputations est donc grande : l'infiniment grand et l'infiniment petit. Mais
pour le reste, la science d'Aristote, si elle est aujourd'hui dépassée, n’est
cependant pas réfutée. Elle reste vraie même si l'avancement actuel du savoir
la rend plutôt grossière et commune. Et même alors, il ne faut pas mépriser
trop rapidement la perspicacité de savants qui avaient déjà, par exemple, émis
la thèse de l'héliocentrisme en 250 avant Jésus-Christ, qui avaient calculé
assez exactement le rayon de la terre, et sa distance à la lune et au soleil,
pour ne rester que dans un des domaines globalement contredits : l'astronomie.
Bref, si le
savoir antique manque beaucoup de précision face à celui du XXème siècle, il
garde une grande part de sa valeur d'origine. Par conséquent il en est de même
de ce que nous avons appelé la philosophie de la nature. Mais ceci est d'autant
plus vrai du fait que, rappelons le, cette philosophie est issue non pas des
conclusions les plus précises, les plus élaborées, et les plus concrètes dans
tel ou tel domaine, mais bien de constatations générales, communes, et, somme
toute, assez banales, mais qui ont l'insigne avantage d'être indéniables. Car
la philosophie de la nature représente l'ensemble des certitudes générales
préalables à toute science, et que le professeur enseigne comme introduction
aux sciences. La perspective est ainsi renversée : c'est elle qui leur sert de
fondement. Il ne faut pas s'étonner de ce mouvement de va et vient entre
sciences concrètes et réflexion générale, qui leur permet de se consolider
mutuellement. Et la place de la science contemporaine y est toute trouvée :
elle éclaire, le plus souvent à un niveau imprévu des philosophes eux-mêmes, la
vérité première de leurs principes, et illustre avec une richesse telle qu'on
ne peut l'exploiter toute, l'infini variété, insoupçonnable a priori, des
façons dont la nature concrétise ces principes. Le savant révèle, en quelque
sorte, au philosophe combien il ignore à quel point ce qu'il dit est
vrai !
C'est ce que
nous avons tenté de montrer à propos de la question de la finalité, dans la
première partie de notre cursus. Inutile de chercher une autre philosophie de
la nature, travaillons plutôt à enrichir celle que nous avons. Ce que nous
avons dit de la connaissance sensible et de l'intelligence reprend une grande
partie du traité de l'âme, et nous n'irons pas plus loin sur ce sujet. Nous
terminerons notre approche de la philosophie de la nature par la présentation
de l'économie générale du traité des physiques. Ce qu'il y a de plus commun aux
êtres naturels, c'est que tous, sans exception, sont sujets de mouvements. Et
une grande question des premiers philosophes, avant Socrate, fut de savoir
comment, de ce fait, quelque chose peut être autre tout en restant même.
Comment une graine peut-elle devenir fleur, tout en demeurant la même plante ;
comment l'homme peut-il passer de jeune à vieux, tout en restant la même
personne.
Les réponses
furent très diverses. Pour certains, chaque réalité est composée d'infimes
parties de toutes choses, et c'est la modification de leur proportion qui
explique le changement. Pour d'autres, seul l'être existe, et supposer du
changement serait admettre que du non-être puisse jaillir quelque chose, ce qui
est absurde. Le mouvement n'est donc qu'illusion. Pour d'autres, à l'inverse,
seul le mouvement existe, car c'est lui que nous constatons « de
visu », et rien ne demeure donc identique à lui-même. « On ne se
baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Aristote ouvre sa physique
avec l'étude des principes du mouvement. Il montre que celui-ci va du contraire
au contraire, que les opposés fondamentaux, le cadre de référence général de
tout changement en quelque sorte, sont la forme et la privation, et que ce
passage de l'un à l'autre suppose un substrat à ces opposés, qui demeure
identique au cours du changement. Ce substrat, radicalement, c'est la matière.
Trois principes donc au changement : matière, forme et privation.
Puis il
regarde la causalité du mouvement, qui se résout dans la notion de nature vue
comme l'union substantielle de ces trois principes. Cette nature en mouvement
s'explique par quatre ordres de causalité : la cause matérielle, la cause
formelle, la cause efficiente, et surtout la cause finale. A cette occasion,
Aristote aborde le problème de la causalité par le hasard. Puis il achève cette
partie par la recherche du degré de nécessité à attendre du mouvement naturel.
Il s'agit d'une nécessité hypothétique, et non a priori, donc sujette à
exception. Si tel effet s'est produit, alors nécessairement les éléments requis
étaient présents, mais non pas forcément l'inverse.
Aristote,
après cela, donne une définition du mouvement : c'est « l’acte d'une
puissance en tant que telle ». Entendons par « acte » à peu près
ce que nous avons désigné jusqu'alors par forme : « le principe
fondamental qui donne à une réalité son identité propre ». Par opposition,
« puissance » désigne le « matériau » qui, compte tenu de
ses caractéristiques, se prête volontiers à cette conformation par l'acte.
Ainsi l'acte de la maison, c'est en quelque sorte ce qui, dans l'édifice,
rejoint le plan d'architecte, l'idée complète et précise que s'en fait son
réalisateur. La puissance c'est bien sûr les sacs de ciment, la pile de briques
et de tuiles, etc. mais aussi le savoir-faire du maçon et des autres corps de
métiers, ainsi que la planification nécessaire à toute l'opération. On voit
donc que ce n'est pas n'importe quelle puissance qui peut recevoir n'importe
quel acte. Il y a une prédisposition a priori de l'une à l'autre. La puissance
est « en creux », ou « en négatif », ce que l'acte est
« en plein » ou « en positif ». Il y a certes une
différence essentielle entre les deux, entre un tas de pierres et une maison,
mais si la puissance est bien disposée, si les plans et l'organisation sont
bons, si les artisans sont de vrais professionnels, si les matériaux sont de
qualité, alors l'acte de la maison est presque là. La différence entre
puissance et acte, quoique radicale est parfois peu perceptible.
Pourtant
avant que la puissance devienne de façon stable et durable son acte, avant
qu'un tas de pierres ne soit habitable par plusieurs générations, elle doit
passer par un acte intermédiaire qui est la puissance devenant acte, c'est à
dire la maison se construisant. Il s'agit bien d'un acte et d'une détermination
essentielle, celle de construire, qui fait la distinction d'avec l'absence
d'action même en présence, fortuitement, de l'ensemble des éléments requis.
C'est cependant un acte éminemment instable, qui fait passer continûment la
puissance de pure éventualité à besoin satisfait, c'est à dire d'un état
antérieur sans mouvement, mais avec désir, intention ou tendance, à un état
postérieur, à nouveau sans mouvement, mais où la tension fait place à la
stabilité.
Cet acte
instable intermédiaire, cet acte d'une puissance sous le rapport où elle est
encore puissance, mais s'achemine vers son acte stable, c'est le mouvement.
Acte imparfait, il ne peut se développer que sous la conduite et la motion d'un
acte parfait, existant antérieurement dans un autre sujet. Autrement dit, la
maison ne peut se construire que si le résultat existe d'ores et déjà ailleurs,
en l'occurrence dans la tête et les papiers de l'architecte. De même, l'eau
froide ne peut devenir chaude que si elle est préalablement mise au contact
d'une source suffisante de chaleur. L'acte parfait antérieur est dit l'acte du
« moteur », et l'acte imparfait, celui du « mobile ».
L'acte parfait du moteur deviendra celui du mobile au terme du mouvement de ce
dernier sous l'impulsion du premier.
Ayant défini
de la sorte le mouvement, Aristote aborde clans la foulée la question de
l'infini, car il semble bien y avoir là quelque chose d'inachevable,
d'asymptotique. Le mystère du mouvement vient de sa continuité, qui lui interdit
d'être décomposable en un nombre restreint d'étapes séparables. Tout continu
est divisible à l'infini, et l'on ne peut jamais dire : « voilà la
dernière étape du mouvement, juste avant sa fin, ou voilà la première étape à
partir du début ». Cette infinité lui vient de son imperfection, et
diffère donc essentiellement de celle qu'aurait un être parfait, achevé dans
son infinité même, car sans mouvement. C'est tout le problème de la mesure des
performances d'un champion, ou de la vitesse d'une particule : on l'établit
d'abord en secondes, puis en dixièmes, puis en millièmes, et ainsi à l'infini.
Et chaque degré de précision supplémentaire nous révèle un nouveau record ou
une nouvelle particule.
Puis Aristote
traite des autres questions à propos de l'unité du mouvement.
1) ce
qui mesure sa continuité dans la distance et la durée : le temps et le lieu. Il
montre notamment que ceux-ci ne peuvent être composés d'instants ou de points
car alors ils ne rendraient plus compte de l'unité.
2) Les différents types génériques de mouvements
et leur unité formelle : le mouvement local d'un corps dans l'espace, le
mouvement quantitatif de croissance ou de décroissance, et le mouvement
qualitatif faisant changer une réalité d'un aspect à un aspect contraire. A
cette occasion, Aristote exclut du mouvement en tant que tel, les phénomènes de
conception et de mort qui ne se déroulent pas dans le temps (on n'est pas de
plus en plus mort !)... On voit également que le mouvement local ou
spatial est au fondement des autres. Il n'y a pas de changement d'aspect ni de
dimension, qui ne s'appuie sur un mouvement dans l'espace. C'est d'ailleurs ce
qui permet la plupart de nos mesures, à l'aide de thermomètres, compteurs à
aiguilles, oscilloscopes, etc. qui ramènent un changement qualitatif ou
quantitatif de température, de vitesse, de longueur d'onde à un déplacement sur
une ou deux dimensions spatiales graduées.
3) Les
différentes sortes d'unité individuelles à chaque mouvement : - par
contact de deux corps en un lieu commun, - par consécution d'un mouvement à
l'autre,- ou par continuité sans qu'on puisse distinguer de bornes séparant des
parties. L'unité de mouvement est continue au sein du mobile, et de type
contact entre mobile et moteur
4) Les
termes du mouvement, car son unité est finie, malgré les difficultés à dire
quand il commence et quand il finit. Son achèvement s'opère avec la complète
réception dans le mobile de l'acte du moteur.
Nous sommes donc en présence de
mouvements individuellement limités en nature, temps et lieu, continus dans
leur déroulement par contact du mobile avec le moteur qui lui transmet son
propre acte. Si maintenant, surplombant l'univers, nous regardons tout ce qui
s'y passe, nous voyons une immense chaîne de transmission exponentielle du
mouvement, de moteur à mobile. Chacun étant fini, cette chaîne est
nécessairement globalement finie, au moins dans le nombre des moteurs, car
sinon il n'y aurait strictement aucun mouvement, puisqu'il n'y aurait pas de
cause fondamentale. Il faut par conséquent poser un premier moteur, et tel est
le grand intérêt de la physique d'Aristote, qu'aucune science contemporaine ne
peut (ni ne souhaite) remettre en cause.
Ce moteur,
s'il est premier, n'est pas sujet de mouvement (car sinon il recevrait son acte
d'un moteur antérieur, et ne serait plus premier). Il est donc immobile ou
immuable. Il est également éternel car il n'y a pas de premier temps, avant
lequel rien ne bougeait, et avec lequel le mouvement est apparu. Le temps, en
effet, n'est appréhendé que comme mesure du mouvement, et lui est en quelque
sorte second. Le temps est coextensif à la nature, laquelle est éternellement
en mouvement. Il ne peut y avoir de premier mouvement d'un point de vue
chronologique, car tout mouvement suppose un mouvement antérieur qui le déclenche.
Si donc le mouvement est infini dans sa succession, et le temps dans son
déroulement, le premier moteur doit en quelque sorte être à leur mesure, c'est
à dire infini, non plus en puissance, mais en acte, sans taille ni âge.
Bref,
nous nous trouvons devant un être immuable et éternel, hors du temps et de
l'espace, qui imprime en permanence à l'univers son premier mouvement, le plus
simple et le plus parfait, celui de la rotation. Ce premier moteur, étant
immatériel, meut, non en poussant, mais en attirant tout à lui, à titre de
finalité ultime, imprimée dans la réalité sous forme de tendance naturelle
fondamentale. Le premier mouvement, dans sa ronde cosmique, se transmet de
proche en proche, par contacts consécutifs, et se diversifie, selon les caractéristiques
infiniment variées des puissances qui reçoivent cet acte, en autant de
mouvements spatiaux, quantitatifs, ou qualitatifs, jusqu'au moindre stimulus
psycho‑biologique de l’œil du lecteur de ces pages.
Telle est la
vision proprement « Dantesque » de l'univers aristotélicien.