12) Ethique et Politique
Nous continuons d'engranger les conclusions de
notre périple autour du monde et de l'homme, afin d'expliquer pourquoi la
philosophie se présente telle qu'elle est. Ici, la perspective est bouleversée
par rapport à la physique. Il ne s’agit plus d'admirer la nature et ses
oeuvres, dont l'homme est la plus achevée, mais de se demander comment cet être
naturel, nous-mêmes, pourra atteindre la fin ultime pour laquelle il est fait,
et qui le rendra pleinement épanoui. Toute l'interrogation de la morale et de
la politique tourne autour des moyens d'être heureux, dont le premier est
certainement de connaître l'identité de cet objectif premier.
Notons au départ que ni l'animal, ni les planètes ne se posent ce genre
de questions. En quelque sorte, ils y répondent spontanément, en accomplissant
les actes de leur nature : parcourir leur orbite, se nourrir, pousser et
ensemencer, ou réagir d'instinct aux perceptions sensorielles. Tout ceci sans
« angoisse métaphysique » , ni perversion de quelqu'ordre qu'elle
soit. Tel n'est pas l'homme, car chez lui, l'instinct n'est plus le maître. Sa
nature est spirituelle, et ceci doit nous mettre sur la voie de la définition
du bonheur. Paradoxe de l'être humain : parce qu'il est intelligent, il ne sait
plus spontanément ce qu'il lui est opportun de faire, mais doit le redécouvrir
sa vie durant.
Donc notre visée est pratique : nous orienter dans la voie du bonheur,
raison de vivre de tout un chacun, objectif universel, à la racine de toutes
nos activités. Quel est ce point de mire ? Donnons tout de suite la réponse
d'Aristote vivre dans une société fondée sur l'amitié. Il faut certes
s'expliquer, mais l'essentiel est posé. Le bonheur de l'homme est de vivre avec
d'autres, de ne pas être seul. C'est dans autrui qu'il peut trouver le bien le
plus riche sur cette terre, en lui qu'il s'accomplit. De ce fait, l'homme est
un être naturellement social. Et cette sociabilité est fondée sur l'amitié,
concept central de la morale et de la politique d 'Aristote.
Poser une telle conclusion nous permet de distinguer d'emblée cette
philosophie de beaucoup d'autres. Nous sommes d'abord à cent lieues de la
morale Kantienne du devoir. Ce dernier existe chez Aristote, mais n'a qu'un
lointain rapport avec « l'impératif catégorique » S'imposant comme
absolu pratique parce que rationnellement cohérent, indépendamment de toute
finalité. Ce sentiment de « faire ce qu'il faut parce qu'on le doit »
, fut très répandu jusqu'à une époque récente. Il est à l'origine de
l'éducation de nombreuses générations d'enfants, il explique beaucoup de
conventions sociales, c'est en grande partie la source de la « morale
républicaine » , jusqu'aux sacro-saints Droits de l'homme que l'on est
tenu de respecter sans pour autant devoir tendre à une quelconque amitié envers
autrui. C'est, à n'en pas douter, contre lui que se révolta la génération de
Mai 68, celle-là même qui, aujourd'hui (en 1984) au pouvoir, tente de la
réhabiliter. Ne méprisons pas la figure du héros accomplissant son devoir, quel
qu'en soit le prix. Celui-ci sut, par exemple, se mobiliser en France, par
trois fois contre le prussien en moins d'un siècle. C'est, (ruse de
l'histoire ?), ce que Kant offrit de mieux. Mais on vit bien par la suite
que ce ressort était cassé, lorsqu'au delà de la « liberté » , ou de
« l’anti-fascisme » , l'homme ne se battait plus pour l'amour de son
pays et de ses compatriotes. Le devoir et les grands principes sont notoirement
insuffisants pour affronter les défis du bien.
Autre discipline de vie étrangère à Aristote, et qui fleurit
aujourd'hui : la quête de soi, au travers de pratiques psychothérapiques
ou mystiques, telles que l'analyse, la méditation transcendantale, les
différentes formes de yoga, tout ce qui tend à l'introspection mentale, et les
diverses expressions collectives que peut prendre le mysticisme naturel,
notamment en communauté ou dans les sectes. Toutes ces démarches prétendent
mener vers la pleine sérénité qu'offre la totale domination de l'esprit sur le
corps. Mais elles sont foncièrement egocentriques, même lorsqu'elles prennent
un tour communautaire. L'autre n'est qu'un moyen au service de mon
épanouissement personnel, et non la fin de mes actes. D'ailleurs peu importe
qui est l'autre, pourvu qu'il soit là. Rien de plus contraire à l'amitié.
Dernier courant de pensée auquel s'oppose l'Aristotélisme : le
machiavélisme, c'est à dire l'habileté permettant de maîtriser une société à
son insu, afin d'établir et de maintenir son propre pouvoir. De là sont issues
toutes les méthodes modernes de manipulation des foules, et du modelage de
l'opinion publique. C'est une grande tentation du politique, de diriger la
société en jouant des bas instincts contre les bons sentiments et inversement,
avec une maîtrise consommée dans le dosage de l'information, afin de mener un
peuple à servir malgré lui un dessein personnel.
Sans doute beaucoup d'autres types de conduites humaines personnelles
ou sociales mériteraient d'être confrontées. Mais pour conclure, nous dirons
que la grande originalité de la morale et de la politique d'Aristote est
qu'elles sont tournées vers autrui, et non vers soi.
Qu'est - ce alors que cette amitié, clef du bonheur humain ? Il
faudrait, pour la faire aimer, en parler avec l'art d'un grand poète. Il
faudrait éviter toutes les sécheresses et toutes les arguties. On a souvent
reproché à Aristote et à Thomas d'Aquin d'être arides, voire sans cœur. Et de
fait, il faut parfois beaucoup de persévérance pour s'atteler à des écrits
n'offrant presque jamais de satisfactions sensibles. Mais la philosophie n'est
pas la littérature. Elle doit même s'en défier comme d'une tentation mortelle
pour la vérité. L'important est d'éclairer et non de plaire. Reste que c'est
alors qu'il parle d'amitié qu’Aristote dévoile, à fleur d'argumentation, la délicatesse
de sa personnalité et la noblesse de ses sentiments. Les passages de l’Ethique
à Nicomaque à ce propos, sont idéals pour une première découverte de l'auteur.
Aristote définit l'amitié : une communauté de vie fondée sur le désir
de ce qui est bon pour autrui. L'amitié est tout d'abord une communauté.
Aujourd'hui dans ce monde où globalement, les hommes ne s'aiment pas, le sens
de la communauté retrouve, parfois avec une exaltation dangereuse, un regain
d'intérêt. Il s'agit bien là d'une perception intuitive obscure de la vraie
nature du bonheur. Il n'est pas jusqu'à la moindre réunion politique ou
sportive, la plus petite fête villageoise, qui ne soit placée par les médias
sous le sceau de l'amitié, manifestant ainsi le lien universel entre bonheur et
communauté. Chez Aristote, la communauté n'est pas un absolu, contrairement à
Platon. Il n'y a d'ailleurs jamais rien de systématique dans sa morale, et
c'est là une grande difficulté de compréhension pour nos mentalités modernes,
nourries à l'idéologie. Tout, chez lui, est par degrés, à la mesure de celui
qui essaie de vivre dignement. Si l'idée de communauté reste globalement
l'objectif, ses manifestations concrètes peuvent être infiniment variées et
dégradées, selon les caractères, les époques, les civilisations etc.
L'amitié demande tout d'abord une communauté de biens. Ce qui
m'appartient, sans cesser d'être mien, est à libre disposition de l'ami,
puisque je sais que celui-ci respectera mon droit et mon bien, mieux peut-être
encore que le sien propre, et agira de même envers moi. Tout ce qui est à moi
est à lui et réciproquement. Elle est également une communauté de sentiments.
Les amis partagent les mêmes plaisirs et les mêmes peines, se réjouissent ou
s'attristent de ce qui réjouit ou attriste l'ami. L'amitié, grandit dans la
similitude de sensibilité, de sentiments et de personnalité. Nous ressentons là
tout le poids de l'éducation, de la culture et de la civilisation, comme
atmosphère ambiante de l'amitié.
La communauté est également d'action. Les amis se retrouvent ensemble
dans les mêmes activités, qu'elles soient politiques, professionnelles ou de
loisirs. C'est cet aspect de l'amitié qui souvent structure la société en
« catégories socio-professionnelles » , et en classes sociales. Les
amis aiment à se rencontrer entre gens d'un même monde, ayant des
responsabilités et des préoccupations semblables.
C'est enfin une communauté de contemplation. La contemplation se fonde
sur l'admiration, et celle-ci consiste dans l'étonnement face à ce qui nous
dépasse. L'amitié demande une même conception de ce qui est plus grand que
nous, de ce qui mérite qu'on y consacre sa vie, et, si besoin, sa mort. Là
réside l'essentiel de l'amitié, et celle-ci sera très difficile entre gens
ayant des idéaux divergents, ou, pire encore, pas d'idéal du tout. Par contre,
une telle communauté peut permettre de passer outre des différences d'activité,
de sentiments ou de biens matériels, sans remettre en cause l'amitié. Encore
une fois, rien n'est systématique.
Cette mise en commun réside dans le fait d'être et d'agir envers l'ami
comme on le ferait pour soi, pour la joie personnelle et réciproque des deux.
Voilà, à grands traits, la définition d’Aristote. C'est, on le voit, un
équilibre très fragile. Plus l'amitié est forte, plus la communauté est grande,
et plus le moindre manquement ressemble alors à de la trahison, car il est un
retour à l’égoïsme, c’est à dire à la recherche de soi et non de l'autre. Il
vaut mieux, dans l'amitié, ne pas aller au delà de ce que l'on est capable de
maintenir. Si donc on veut progresser dans le bonheur, il faut que plus on
avance, plus on s'efforce de le sédimenter et de le solidifier. Il faut que
l'altruisme devienne de plus en plus indéfectible, qu'il soit pour l'un et pour
l'autre une évidence telle, qu'on n’imagine pas un instant qu'il puisse être
remis en cause. Seule cette indéfectibilité rendra l'amitié durable, parce que
fondée sur la confiance.
Mais l'obtention de cette solidité n'est possible, nous dit Aristote,
que dans l'exercice parfait de la vertu. Ceci nous introduit directement dans
l'Ethique, dont nous avons inversé l'ordre. L’Ethique à Nicomaque d'Aristote
est une longue méditation sur la vertu, ses différentes formes et perversions,
ainsi que sur les moyens de l'acquérir, et qui s'achève sur l’amitié.
Malheureusement, beaucoup n'ont retenu de cette oeuvre que ce qui est dit des
vertus et de leur exercice. On connaît les quatre vertus cardinales, on connaît
l'homme vertueux et l'homme vicieux, mais on oublie la perspective d'amitié. En
faisant de la morale d'Aristote un traité des vertus, on tombe très vite dans
une sorte de stoïcisme inhumain, qui trahit complètement l'auteur. Beaucoup de
moralistes prétendus thomistes, sont en fait Kantiens, car ils ont oublié la
raison d'être de la vertu. Morale et politique n'ont pas d'autre justification
que de pratiquer l'amitié, et ceci n'est pas un devoir ou une charge, mais un
bonheur très grand.
A propos de l'homme vertueux, Aristote fait le raisonnement
suivant : est vertueux l'homme qui aime le vrai bien, en soi, et il l'aime
comme un bien pour lui-même. Le bien objectif est pour lui un bien également
subjectif, ou encore le bien en soi est aussi un bien pour moi. Or, ajoute
l'auteur, le plus grand bien en soi, c'est l'homme vertueux. Rien dans le
monde, ne le dépasse en dignité, ni par la nature, ni par la perfection. Par
conséquent, l'homme vertueux est le meilleur bien pour l'homme vertueux, et
c'est ainsi que la vertu fonde l'amitié. En première approche, la vertu est le
moyen de s'affranchir d'une certaine ambivalence de l'affectivité humaine.
Celle-ci est volontiers ballottée d'une déception à l'autre, d'un plaisir suivi
d'amertume à une lutte suivie de dépression comme de Charybde en Scylla. De
plus cette dualité de l'homme se situe à deux degrés, ce qui rend d'autant plus
nécessaire d'en sortir. Le premier reste au niveau de la sensibilité, dans ce
qu'on a appelé le concupiscible et I’irascible, c'est à dire dans le désir de
jouissance et le désir d'agressivité. L'homme est souvent partagé entre l'envie
de profiter tranquillement et celle de se battre pour s'imposer. Beaucoup
cherchent à fuir la lutte pour jouir paisiblement de la vie, mais beaucoup
aussi trouvent plaisir dans le combat lui-même contre les choses et les hommes.
De sorte que l'humanité se compose de gens très agressifs et peu jouisseurs,
d'autres moyennement agressifs et moyennement jouisseurs, d'autres peu
agressifs et très jouisseurs, d'autres enfin, très agressifs et très
jouisseurs. Rares sont ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre. Le second degré
réside dans le conflit entre la sensibilité, qu'elle soit agressive ou
jouisseuse, et la raison. Très souvent, est joué un combat intime entre les
pulsions de nos désirs, et les conseils de notre raison, dont l'issue est
hasardeuse. Si donc notre nature est ainsi laissée en friche, nous serons
inévitablement, au gré des vents, tantôt raisonnables, et tantôt passionnés,
tantôt placides et tantôt hargneux, selon les circonstances du moment, mais à
jamais incapables de conserver l'amitié d'autrui. Au bout du compte, nous
sommes voués au malheur, et il y a des pages très émouvantes d'Aristote sur la
souffrance de l'homme déchiré en lui-même par ses penchants divers.
Il est une mauvaise façon d'en sortir, qui est de ne rien faire. Cette
ambivalence se résorbe inexorablement au crépuscule de la vie. Avec le temps,
l'homme porté au plaisir devient de plus en plus jouisseur, celui porté à
l'agressivité de plus en plus hargneux, et celui porté à la raison, de plus en
plus équilibré. La vieillesse est une sorte d'extrémisme de l'humanité, et nous
connaissons tous la figure du vieux jouisseur, celle du vieux bougon et celle
du vieux sage. Car, à la frange de la psychologie et de la biologie, nos
attitudes, au fur et mesure que nous posons cles actes dans un sens ou dans un
autre, vont se fossilisant dans cette direction. Plus nous posons d'actes de
jouissance, et plus nous nous consolidons dans une attitude de jouisseur, et de
même vis à vis de l'agressivité ou de la raison. De sorte qu'Aristote semble
nous dire : puisqu'en vieillissant il est inéluctable que vous en veniez à vous
fossiliser, choisissez la bonne voie lorsqu'il en est encore temps. Sous
entendu : choisissez la raison.
Mais ce n'est pas suffisant. Le choix ne se fait pas entre passions
sans raison et raison sans passion, car il n'y a jamais de raison seule. En
effet, le choix de la raison demande d'abord beaucoup de hargne, disons de
courage, pour lutter contre soi-même, puis au fur et à mesure de l'avancement,
l'attitude raisonnable s'accompagne au contraire d'une réelle satisfaction
sensible. On assiste chez l'homme vertueux à une convergence progressivement
totale, entre l'affectivité et la raison. C'est alors qu'est vaincue la
dualité. Il n'y a plus d'opposition entre ce que désirent mes passions et ce
que je sais être raisonnablement bon. Alors je suis mûr pour l'amitié durable.
Concrètement nous distinguerons quatre grands axes de vertus. Deux
touchent la discipline du caractère, contre le défaut ou l'excès d'action.
Contre le manque réagit la vertu de force afin que l'homme ne fasse pas défaut
lorsque sa présence est nécessaire. L'archétype de cette vertu est le don de sa
vie pour la cause à laquelle on tient. Inversement, contre l'excès lutte la
vertu de tempérance, qui nous permet de tenir la bonne mesure dans nos
activités, sans débordement. Viennent ensuite toutes les vertus disciplinant
l'intelligence, que l'on résume sous le vocable de prudence. Le but est ici
d'agir de façon réfléchie et non aveugle ou passionnelle. L'homme se doit pour
cela, d'éduquer ses facultés intellectuelles. Enfin, dernière discipline : la
vertu de justice, dans les rapports avec autrui. Celle-ci n'est rien d'autre
que le respect de ce à quoi l'autre a droit de ma part.
C'est en posant petit à petit des actes de plus en plus significatifs
dans ces quatre directions, que je progresse et que je m'installe sans retour,
dans la connaissance de plus en plus claire de ce qui est raisonnablement bon,
dans la poursuite de plus en plus ferme et inébranlable du bien, quels que
soient les périls, dans l'adaptation de mes actes de plus en plus adéquatement
mesurée par la qualité du bien, et enfin dans la diffusion de plus en plus
grande du bien au genre humain. Or l'homme ne peut parvenir seul à cet épanouissement.
Il a besoin des hommes pour être heureux, ne serait ce qu'au niveau des moyens
matériels. Voilà pourquoi la société est nécessaire à l'homme pour vivre, et
voilà pourquoi morale et politique sont liées. L'homme ne peut parvenir à
l'amitié en dehors de la vie sociale. Bien plus, la politique est le sommet de
la morale lorsqu'on la considère comme l'art de diriger la cité en vue de
l'amitié entre ses membres.
La charpente de cet art politique, sa colonne vertébrale, s'exprime
dans la législation, formulation publique de ce qu'est pour un peuple donné la
vertu de justice. La législation est la prescription des actes que les hommes
doivent poser et de ceux dont ils doivent s'abstenir, pour progresser ensemble
dans la voie de la vertu. La justification de la loi, et la force publique qui
l'accompagne, n'est autre que la recherche de l'amitié entre les ressortissants
d'un même peuple. Aristote distingue trois types de constitutions et
d'organisations sociales possibles, selon trois sortes d'amitié :
1)
Correspondant à
l'amitié du père envers ses enfants, à l'amour de celui qui a donné l'être pour
celui qui l'a reçu, Aristote donne la monarchie qui est ce type d'amitié entre
un peuple qui doit tout à son fondateur, et le monarque dont le seul but est de
faire grandir la vie de son peuple.
2)
Correspondant à l'amitié entre époux, êtres
égaux quoique différents et supérieurs à leurs enfants, Aristote nomme
l'aristocratie, c'est à dire l'amitié politique entre égaux formant l'élite de
la société par leur dignité.
3)
Correspondant à
l'amitié entre frères ou entre camarades, Aristote cite la république, fondée
sur une certaine égalité entre tous les citoyens. La communauté ne vient plus
alors d'un acte fondateur, ou de la dignité personnelle d'une élite, mais d'un
contexte commun de culture et de civilisation, qui crée de nombreux liens
affectifs et spirituels.
Le bien commun n'est rien d'autre que cela. Ce concept, issu en ligne
droite de Thomas d'Aquin, ressort périodiquement dans la bouche des philosophes
et des politiques . Mais son sens est souvent obscur et confus, voir
manipulateur, lorsqu'on l'identifie au bien public ou à la raison d'état. Ce
bien commun n'est pas une sorte d'entité à part et nébuleuse, une idole
indifférente aux plus durs sacrifices commis en son nom, mais notre bien propre
le plus élevé. C’est l'amitié entre hommes d'un même peuple, qui ont su, grâce
à une organisation collective juste, sous la responsabilité de dirigeants, se
donner de façon auto-suffisante, les richesses matérielles, morales et
culturelles, avec la paix, la sécurité et la concorde nécessaire à cette bonne
entente.
Aristote n'est jamais simplement théorique. Sa réflexion est toujours
fondée sur l'expérience, elle-même à base d'observation. Il est donc d'un grand
intérêt en politique de le suivre dans sa perspective historique. Celle-ci
montre comment la communauté auto-suffisante nécessaire à l'amitié va en
s'amplifiant au cours des siècles antiques.
Le premier stade est celui de la famille, dans une conception étendue aux
ascendants directs. Rapidement, en s'élargissant, elle se transforme en clan ou
« gens » , où les relations collatérales s'organisent pour accroître
les moyens de vivre dignement. Plusieurs clans, par le biais des traités, des
mariages et héritages, se constituent au fur et à mesure en villages pour
répondre à des besoins encore grandissants. Et certains devenus prépondérants,
forment des cités florissantes, appelées, pour quelques unes, à l'empire sur
une partie du monde. Toute cette dynamique communautaire s'explique au bout du
compte, par la recherche de la richesse, de la paix et de la concorde. Il y a
avec cet élargissement, croissance d'un bonheur de plus en plus subtil. On
comprend globalement que ce sont surtout les moyens non matériels, ceux qui ne
sont plus destinés aux besoins primaires de l'homme, qui vont en
s'agrandissant, et ceci est conforme à une conception du bonheur qui place au
sommet l'amitié (il est notable que cette analyse ait été reprise au début de
notre siècle par un grand historien comme Fustel de Coulanges, pour rendre
compte du monde antique.)
A partir de là, les développements vont d'eux-mêmes : au cours de
l'histoire, nous sommes passés de la cité à la nation. Le millénaire qui
s'achève est pour nous celui de la constitution de la France comme collectivité
nécessaire pour avoir les moyens d'être heureux ensemble. Et, si l'on veut
faire un peu de prospective sur ce processus qui continue de se dérouler, on
peut penser que le cadre national devient trop étroit pour assurer de façon
autonome le bien vivre des citoyens. C'est ce qui motive la constitution de la
« Communauté Européenne ». Bien sur, ceci reste au conditionnel,
comme l'avenir lui-même, et l'histoire nous a habitués à des retours en
arrière. Mais continuant notre exercice de visionnaire, pourquoi ne pas
imaginer plus tard une fraternité à L'échelle d'un continent, ou même du monde,
et dont l'embryon existe déjà avec l'ancienne Société Des Nations, devenue
Organisation des Nations Unies. Précisons pourtant que cela n'a rien à voir
avec une conception du « citoyen du monde » , apatride qui se dit
frère de tous, et n'aime en fait que lui. De même que le village n'a pas aboli
la famille, ni la nation la cité, il est exclu qu'une constitution européenne,
ou une supra-nationalité mondiale abolisse les niveaux inférieurs, même si ces
derniers perdent une part de leur souveraineté.
Aristote écrit également que plus la communauté est grande, plus celui
qui en est responsable doit ressembler à Dieu, Lequel est responsable du bien
commun de l'univers entier. Laissant toujours libre cours à notre imagination,
et tirant passablement le commentaire qu'en fait Thomas d’Aquin, on peut lire
que celui qui aurait la charge d'un rassemblement de nations, voire de la terre
entière, tiendrait quasiment lieu de Dieu sur terre. Or lieutenant se dit en
latin « vicarius » . Le vicaire du Christ, voilà l'homme le plus à
même d'assurer la paix au delà des nations. Si l'on regarde l'histoire
contemporaine de l'Eglise dans cette perspective, on en vient à reconnaître le
don, par la Providence, d'une série de papes, au moment où toutes les nations
jeunes ou vieilles, réclament une entente mondiale pour pouvoir survivre.
Alors, nous avons une explication importante de la mutation actuelle de la
catholicité. Alors s'explique, dans le but d'assurer l'amitié entre les
peuples, un certain nombre d'actes qui auraient pu paraître inutiles ou
inadmissibles à une époque où les nations étaient auto-suffisantes. On comprend
l'expression d'une certaine bienveillance vis à vis des autres religions, la
suppression de la distinction entre pays de chrétienté et pays de mission, la
variété des liturgies et le choix des langues vernaculaires, les voyages
nombreux et combien populaires des derniers papes. Voilà pourquoi la doctrine
sociale de l'Eglise, pourtant récente, se met soudain à exploser en 1970, avec
« Populorum progressio » . Elle réglait auparavant les relations
socio-économiques entre les personnes et les institutions, sans dépasser le
cadre politique national. Avec cette encyclique, reprise par Jean-Paul II dans
« Sollicitudo Rei Socialis » , sont traités les devoirs de justice et
de charité à l'échelle de la planète, entre les pays considérés comme tels.
Voilà pourquoi Jean-Paul II parle tant de la culture et d'enracinement culturel
de la foi, car c'est le meilleur vecteur de la foi, surtout lorsque le modèle
politique universel est la démocratie. Sans doute est-ce la raison du choix des
noms de Jean et de Paul, qui symbolisent l'amitié spirituelle et l'apostolat
des nations. Sans doute avons-nous là une des clefs de Vatican II
Personne, bien sur, n'est tenu d'adhérer à ce qui n'est qu'essai
d'explication, certainement optimiste puisqu'il oublie volontairement les maux
profonds qui accompagnent cette métamorphose. Cependant, nous pensons qu'est
confié à Rome un nouveau pouvoir temporel, disons mieux, un nouveau devoir
temporel, beaucoup plus immatériel que celui d'Innocent III, mais beaucoup plus
vaste, qui est d'être le moteur de cette amitié entre les peuples au niveau du
seul bien commun politique, d'être le levain quasi divin de la pâte humaine
totale. Enfin, dernière perspective : on conçoit qu'une telle éthique et une
telle politique, dont le cœur est l'amitié entre hommes de bien, soient
prédestinées au baptême catholique, par une Eglise qui professe comme bonheur
suprême l'amitié avec Dieu dans la Communion des Saints.
Telle est la portée très actuelle de la philosophie morale et politique
d'Aristote, conçue il y a vingt trois siècles.