13) LA METAPHYSIQUE.

 

 

Arrivés au terme de notre périple autour de la philosophie, nous allons aborder ce qui en constitue l'achèvement et le couronnement. Nous allons tirer l'ensemble des conclusions de synthèse qu'offre chacune des parties de notre discipline, lorsque nous les regardons dans leur unité fondamentale. Telle est en effet la métaphysique : la clef de voûte de tout le savoir humain. Celle-ci représente l'apport le plus précieux, le plus novateur, et le plus durable d'Aristote. Même si le mot « Métaphysique » est postérieur à notre auteur, qui parle plus volontiers de « philosophie première » ou de « théologie », son étymologie signifie bien ce dont il s'agit : ce qui vient après la physique, et au delà d'elle. C'est assez dire que, dans l'esprit d'Aristote, cette science ne peut s'aborder si l'on n'a pas, auparavant, longtemps lu, analysé, travaillé et médité toutes les autres disciplines et notamment la physique. C'est un danger très grave, quoique fréquent, de vouloir faire de la métaphysique d'emblée, sans se soucier du reste.

Pour résumer notre introduction : œuvre essentielle d' Aristote, œuvre très difficile d'accès, œuvre apothéose de l'auteur, qui lui laisse un nom éternel dans l'histoire de la pensée. Au point que sa perspective de païen du 4ème siècle avant Jésus-Christ est littéralement transfigurée, pour servir de fondement et de soutènement à toute la théologie de l'Eglise catholique, depuis le début du 13ème siècle de notre ère.

Aujourd'hui, il est clair que ce mot de « Métaphysique » a un sens très différent et assez obscure. Beaucoup de gens parlent de « problèmes métaphysiques » pour signifier, somme toute, l'ensemble des problèmes humains : Question métaphysique de la liberté, question métaphysique de l'âme, question métaphysique de l'univers, .., de sorte que, dès qu'une interrogation dépasse le stade des comptes d'apothicaires, elle devient facilement « Métaphysique » pour le commun des mortels et nombre de philosophes.

Nous allons essayer de clarifier le sens actuel de ce mot, en montrant que malgré ses avatars et ses déviations, il recouvre tout de même quelque chose de ce que nous voulons étudier. Tout d'abord, nous l'associons généralement à : « question d'adolescent idéaliste », en opposant la métaphysique au réalisme de l'adulte au bon sens chargé d'expérience. Deuxièmement, nous signifions aussi par ce mot, un type de recherche obscur et finalement inutile. Ces deux sens, quoique péjoratifs pour ce qui nous intéresse présentement, recouvrent cependant une certaine vérité, car il est exact que la métaphysique en portant sa réflexion sur des sujets élevés, quitte nécessairement nos considérations quotidiennes à ras de terre. il en découle évidemment un sentiment d'obscurité et d'inutilité pour ceux dont l'attention est essentiellement accaparée par les nécessités de la vie. Cette inutilité, Aristote va jusqu'à la revendiquer comme signe de sa valeur éminente. Elle est la science gratuite de l'homme vraiment libre.

Autre sens important : sera déclarée métaphysique, une question à laquelle l'esprit humain est par nature incapable de répondre, telle que l'immortalité de l'âme, par exemple, et à laquelle il est donc inutile de chercher une réponse. Là encore, de façon méprisante, le sentiment collectif rejoint une caractéristique essentielle de notre discipline, et qui la rend parfois si abstruse : la compréhension totale de son objet propre est au delà de la capacité de l'entendement humain. Nous pouvons donc progresser dans cette matière, la rendre de moins en moins obscure, mais nous n'en ferons jamais le tour. Elle est, selon l'expression d'Aristote, la science même de Dieu.

De façon plus positive, on baptise « métaphysique » les questions essentielles pour l'homme, celles qui engagent son avenir et son bonheur, voire sa vie éternelle. Il y a d'ailleurs quelque chose de paradoxal à constater que ce sont les problèmes les plus essentiels auxquels l'homme est pour partie incapable de répondre. C'est pourtant là l'intérêt et la grandeur de cette science. C'est aussi un signe du drame secret du philosophe païen, de sa grande insatisfaction, et donc, par contraste, de la grande nécessité de la révélation. Il s'agit fondamentalement de savoir si Dieu existe, et si oui, quel il est et ce que nous pouvons espérer de Lui.

Enfin, toujours dans l'inconscient populaire, le métier de métaphysicien est réservé à une très petite élite : 1 à 3 personnes par génération. La grande presse citerait aujourd'hui (en 1984) Jean Guitton, Claude Levy-Strauss ou Bernard-Henri Levy, même si aucun des trois ne l'est en fait. C'est bien la conséquence normale des caractéristiques que nous venons de décliner à propos de notre science. Elle est réservée à quelques esprits particulièrement puissants et de préférence chargés d'ans.

Après avoir vu les sens du mot, regardons maintenant les voies d'accès à la métaphysique. La première, qu'il est toujours intéressant et surprenant de faire revivre chez autrui, même chez les plus matérialistes, c'est le besoin latent de reconnaître l'existence d'être plus parfait que soi, ou au moins le souhait d'une telle existence : « ce serait si beau si ... ! ». Ce désir et cette aspiration sont universels dans la nature humaine, même s'ils sont refoulés comme rêves irréalistes. L'intérêt est que malgré tout, ils sont une reconnaissance de l'imperfection objective de l'homme, ce qui peut être le premier pas vers une réflexion métaphysique à laquelle tout homme est appelé. A la limite, il est beaucoup plus naturel à l'homme d'être métaphysicien que d'être physicien ou moraliste. Tout homme est en effet appelé à ce désir plus ou moins conscient de dépassement, alors que bien souvent, ceux qui se sentent une vocation de physicien et de savant ont une personnalité telle qu'elle acquiert difficilement le sens moral, le sentiment humain, l'intuition concrète de la pâte humaine. A l'inverse, le moraliste ou le politicien éprouve un réel embarras devant la rigueur froide et universelle de la science. Nous sommes en présence de deux types de mentalités difficilement conciliables, alors que nous sommes tous métaphysicien. En ce sens, c'est vraiment une science universelle, qui s'est exprimée depuis la plus haute antiquité, au travers de toutes les religions naturelles. L'animisme, par exemple est une métaphysique spontanée qui veut voir derrière les choses matérielles, une réalité immatérielle, et prête au vivant et aux objets qui nous dépassent, tels que les astres ou les phénomènes météorologiques, une spiritualité, refusant de ne voir en eux qu'un simple tas de particules.

Toutes les religions civiles également, sont des expressions d'un désir institutionnel de métaphysique. Lorsque toute une société rend un culte légal, peu importe que ce soit à un veau d'or, à une statue d'empereur ou aux entrailles d'un taureau, alors cette liturgie collective est une réponse sociale, différente des religions naturelles, à ce besoin de métaphysique. Les idolâtries modernes, qui sont nombreuses, relèvent du même esprit. Regardons simplement ce phénomène nouveau que sont les exploits sportifs extrêmes dans tous les domaines : alpinisme, raid, voile, delta-plane et parachutisme, spéléologie, à grand renforts de reportages et de télévision. Comment ne pas y voir ce désir inconscient d'éprouver les forces mystérieuses de la nature, au delà du pouvoir normal des capacités humaines. Il y a certainement une sorte d'admiration mystique de l'univers, mélangée du refus orgueilleux de se sentir dominé.

Voilà une première voie pour la métaphysique, avec tout ce qu'elle a de limité et d'irréfléchi dans leur élan spontané. Le sentiment religieux naturel, s'il existe chez l'homme, ne peut, nous l'avons déjà vu, suffire pour parvenir  à une véritable réflexion spirituelle. Il est un indice, mais se pervertit, s'appauvrit et même disparaît totalement lorsqu'il est laissé à lui-même. C'est peut-être une explication de l'athéisme contemporain. L'homme doit prendre en charge ce sentiment, en prendre en quelque sorte la responsabilité pour aller plus loin. Sinon, il en reste à l'animisme et au polythéisme avec ce sourd sentiment de frustration et d'insatisfaction profondes et indicibles, qu'avouent beaucoup de convertis.

La deuxième voie d'entrée à la métaphysique, celle d'Aristote, fut le développement de la science antique. Il y eut, avant notre auteur, six siècles ininterrompus de réflexion grecque, précédés eux-mêmes de plusieurs siècles de pensée égyptienne, certainement influencée de tradition mésopotamienne et juive. Cette chaîne sans rupture permit à la réflexion de se décanter, de s'épurer de toutes les considérations magiques et utilitaires, pour se poser de plus en plus la question scientifique de l'existence d'êtres spirituels nécessaires à l'explication rationnelle de notre monde sublunaire. Cette réflexion est portée à son point culminant et tout à fait démesuré avec Platon, qui voit autant de réalités spirituelles réelles, qu'il y a de réalités matérielles ici-bas. Chaque objet a son correspondant immatériel dans le monde platonicien des « Idées ». La troisième voie d'accès, pour notre époque, c'est Aristote lui-même. Elle explique notre cursus, car elle est la conclusion logique de tout ce que nous avons vu en philosophie. Dans quelque direction que nous nous sommes engagés, que ce soit en physique, en psychologie ou en morale, nous sommes partis des réalités tangibles et concrètes, dans une attitude méthodologiquement matérialiste, et en remontant d'explication en explication, nous en sommes arrivés à poser la nécessité d'une réalité immatérielle, pour que la matière existe.

Ainsi, dans notre analyse du mouvement, nous avons été menés depuis la constatation et l'étude de la matérialité des réalités naturelles, Jusqu'à la nécessité de ce que nous avons appelé un premier moteur immobile ou immuable, éternel et immatériel. Nous avons fait la même démarche à propos de la notion de nature : ce qui vient en premier à l'esprit à son sujet, c'est sa matérialité. Mais nous avons dû poser un principe immatériel, la forme, qui permette de distinguer les réalités naturelles les unes des autres, dans leur existence et dans leur identité. De même à propos de la connaissance, nous avons vu qu'elle vient toute de nos sens, et que ceux-ci ne peuvent rien connaître qui ne soit matériel. Mais là aussi, remontant tout le processus, nous sommes arrivés aux notions d'abstraction, d'universel et de dématérialisation. De sorte que nous avons été obligés de poser une faculté de connaissance humaine qui soit immatérielle, faute de pouvoir sinon expliquer la connaissance matérielle. Dernière démarche à partir de la morale et de la politique. A la recherche du bonheur humain, nous sommes partis de la satisfaction des besoins les plus matériels de l'homme : vivre, croître et se multiplier et, remontant à nouveau la chaîne, nous avons vu que si l'homme voulait arriver au bonheur, et entretenir même les plaisirs sensibles, il se devait de parvenir à l'amitié spirituelle. Le plaisir le plus matériel ne prend sa signification véritablement humaine que s'il est assumé dans l'amour le plus spirituel.

Telle est notre première conclusion essentielle : C'est la matière qui nous oblige à poser l'immatériel, et c'est en cela que notre démarche est philosophique, et non pas un acte de foi ou une profession religieuse. Réfléchir sur les réalités concrètes qui nous entourent nous conduit à reconnaître la nécessité de l'existence de réalités d'un autre ordre. Là se trouve le fondement de la métaphysique. La longue méditation sur le monde physique, sur les vérités éthiques et politiques, sur l'acte de connaître, amène insensiblement le philosophe à une véritable « Métanoia », une révolution sur la notion même d'« existence ». Au départ, le garde-fou d'une saine philosophie réaliste est l'existence matérielle des choses. Lorsqu'on commence à divaguer sur ce point de départ, qu'on trouve le noir rouge, ou qu'une table peut très bien être chaise, bref qu'une chose peut aussi être son contraire et qu'il n'y a plus de nature, on peut commencer à émettre des doutes très sérieux sur la santé intellectuelle des tenants de ce genre de discours « surréaliste ». Le monde extérieur est l'étalon de mesure de la philosophie. C'est lui qui distingue la philosophie, recherche de la vérité, de l'imaginaire, de l'art, de la littérature et du roman. Lorsqu'un philosophe commence à faire des effets littéraires, le danger est très proche pour la vérité. C'est un mauvais signe pour une philosophie d'être joliment écrite. Mais au terme de la réflexion, la matérialité des choses devient comme secondaire, voire gênante et engonçante par rapport au fait d'être. La grande révélation de la métaphysique est qu'il n'est pas nécessaire d'être matériel pour exister, pour être quelque chose de réel. La grande ascèse de l'esprit est d'arriver à tenir les deux termes : immatériel et réel.

Devant une telle conclusion, l'intelligence en vient à se reposer l'ensemble de ses interrogations et à recommencer son analyse de l'univers, mais en des termes différents, « dématérialisés » en quelque sorte, sous le rapport pur et simple où cela est, et peu importe finalement que cette existence soit matérielle ou non. La métaphysique est alors définie par Aristote : « la science de l'être en tant qu'être. »

Nous avons vu en effet que la physique est la science de l'être en mouvement, la morale celle de l'être humain dans la quête de sa fin, la psychologie celle de l'être animé. Toutes ces sciences étudient donc la réalité sous un aspect particulier. La métaphysique, elle, étudie l'être sous le strict aspect où il est, et c'est en cela qu'elle est le savoir le plus universel et la science des sciences. Nous sommes ; ce qui nous entoure, est ; tout ce qui existe, est ; et pourtant, qu'est ce que veut dire : « être », voilà une question très difficile au départ. Telle est la grande quête de la métaphysique.

Deuxième question, immédiatement induite : d'où vient cet être ? Si j'existe, pourquoi ? Qui m'a fait être ? De sorte que nous avons une démarche analogue à celle de la physique, qui se demandait d'abord ce qu'est le mouvement, pour ensuite en rechercher les causes, Jusqu'à son premier moteur. D'un certain sens, la métaphysique est comme un double de la physique, elle suit un mouvement comparable et prend des concepts semblables, mais transposés. Aussi est-il essentiel d'avoir d'abord approfondi longuement la physique pour pouvoir aborder la métaphysique. Cette dernière reprend tous les concepts de l'autre, mais en les métamorphosant. Le premier est celui de « Res », de chose, qui tombe sous le toucher, qui devient celui de substance, ce qui se tient au fondement, au cœur, ce qui est substantiel. Seulement, la chose est matérielle, alors que la substance l'est ou ne l'est pas. La matérialité est pour le concept de substance quelque chose d' accessoire alors qu'elle est essentielle dans la notion de « Res ».

Telle est la révolution métaphysique : reprendre les concepts mêmes de la physique, et, les appliquant à des réalités qui peuvent être ou ne pas être matérielles, abstraire leur définition de cette caractéristique et leur donner de ce fait un autre nom pour marquer la différence. De même, nous avions parlé en physique de la forme, principe d'identité de la chose, et la métaphysique reprend cette notion sous l'appellation d'acte. Acte est le concept général, qui reçoit le nom de forme lorsqu'il est circonscrit aux réalités matérielles, et qui garde le nom d'acte pour les réalités immatérielles ou pour une vision dématérialisée de la nature. La métaphysique va jusqu'à dématérialiser le concept de matière lui-même, en le récupérant sous le nom de puissance. De même qu'être matériel signifie une certaine imperfection que tend à combler le devenir, de même la puissance est le signe d’un manque dans l'acte de la réalité immatérielle. Egalement la métaphysique va reprendre le concept de nature, union intime d'une forme et d'une matière, sous le terme d'essence. On peut ajouter l'un, comparable à la notion d'individu en physique, et quelques autres.

Raisonnant sur ces concepts de substance, d'acte de puissance, d'essence, d'un, et appliquant comme méthode de remonter des faits à leurs causes, puis de causes en causes, jusqu'à une première, Aristote en vient à poser un être, dont la substance est acte pur sans puissance et immatériel, un et universel, dont l'essence est d'exister et cause de l'être de toute substance. Ce qu'Aristote prouve c'est qu'une telle réalité existe au moins autant que les réalités matérielles dont il est parti pour parvenir à cette conclusion, et c'est le grand intérêt par rapport à une position idéaliste qui admet volontiers le concept de Dieu, mais en lui déniant toute certitude existentielle.

Ne voulant pas dépasser le stade d'une introduction, nous en resterons là dans les développements de la science, pour en revenir à l’impérieuse nécessité de faire de la physique et de la morale avant de faire de la métaphysique. Cette science est purement intellectuelle. N'en déplaise aux alchimistes ou à certaines mystiques, il n'y a ni laboratoires, ni expériences de métaphysique. Partant de l'expérience matérielle, elle est contrainte de définir sur cette base la réalité immatérielle, bien qu'elle n'en ait aucune expérimentation. D'où l'importance essentielle d'une excellente physique au départ. C'est cette pure intellectualité qui la rend si difficile à l'homme et dépasse ses capacités. Parce que la métaphysique n'est qu'intellectuelle, on comprend les deux ravins abruptes qui la bordent. D'un côté, l'idéalisme va brasser les notions immatérielles, mais en dehors de tout souci de savoir si elles correspondent à de l'existant ou non. L'idéaliste est un intellectuel rationnel qui ne s'inquiète pas de l'existence ou non de ce à quoi il pense. Le deuxième ravin, c'est évidemment le matérialisme, qui ne s'intéresse qu'a ce dont il peut expérimenter sensiblement l'existence et refuse d'aller plus loin de peur de tomber dans l'illusion. Idéalisme et matérialisme sont les deux versants avalancheux au sommet desquels serpente dans les nuages le raidillon de la métaphysique.

Pour conclure en apothéose, citons quelques extraits de la fin de l'œuvre d'Aristote, et apprécions à quelle élévation d'esprit son réalisme l'a conduit :

 

 

Nécessairement doit exister,

Une substance, aimable dans sa bonté parfaite,

Principe immuable pour l'éternité,

Où ciel et nature suspendent leur quête.

Ce principe est vie.

Il est de toujours cette vie, à nous donnée pour de rares moments.

Si donc cet instant qui nous ravit,

Dieu l'a continûment,

Cela est admirable.

 Et plus encore

S'il l'a plus fort.

Mais Dieu l’a

Et d’avantage, car Il est la vie.

L'acte d'intelligence est vie

Et Dieu, cet acte là.

Aussi est-il nommable

« Le Vivant, Eternel et Parfait »

L'intelligence divine pense le plus divin.

Elle contemple son propre reflet,

Car elle est le plus divin.

Et sa pensée est pensée

De la pensée.

Il en est de l'esprit divin

Comme, à de fugaces instants, de l'intellect humain

A lui-même objet de sa réflexion.

Il se mire en une éternelle contemplation.