PROŒME
AU COMMENTAIRE DE L’INTERPRETATION.
Comme le dit Aristote dans son étude sur l'âme, il y a
deux opérations de l'intelligence : l’une, dite intuition des indivisibles,
appréhende l'essence même des choses, tandis que l'autre compose et divise. Il
en ajoute même une troisième, le raisonnement, grâce à laquelle la raison
scrute l'inconnu à partir de ce qu'elle sait déjà. La première opération est
destinée à la seconde car on ne peut composer ou diviser que des concepts
simples, et la seconde à la troisième car il est clair qu'on ne peut acquérir
de certitude sur ce qui est encore inconnu qu'à partir d'un véritable savoir
préalable ayant l'assentiment de l'intelligence.
La
logique est dite science rationnelle. Sa considération doit donc porter sur ce
qui touche à ces trois opérations de la raison. L'intelligence des concepts
simples, qui concerne la première est traitée par Aristote dans son livre sur
les «Catégories». L'énonciation affirmative ou négative, qui regarde la
seconde, est étudiée dans le traité de «l’Interprétation». Ce qui a trait à la
troisième enfin, est vu dans «les Premiers Analytiques» et les livres suivants,
où sont abordés le syllogisme en lui-même, ses différentes espèces, et les
diverses formes d'argumentation grâce auxquelles la raison avance pas à pas.
Conséquence de ce triple ordre évoqué, le traité des Catégories est ordonné à
celui de l'Interprétation, lui-même ordonné aux Premiers Analytiques et aux
suivants.
«Perihermeneias»,
titre du livre que nous avons sous les yeux, signifie : au sujet de
l'interprétation. Boèce définit l'interprétation : «un son de voix qui en
lui-même signifie quelque chose», qu'il soit complexe ou simple. Les
conjonctions, les prépositions, et tout ce qui n'a pas de signification propre
ne seront pas dits interprétations. De même ne pourront l'être les sons de voix
ayant une signification naturelle, mais ni codifiée, ni représentative, comme
les cris d'animaux par exemple, car qui interprète veut exposer quelque chose.
C'est pourquoi seuls le nom, le verbe et l'expression seront dits
interprétations, telles que déterminées dans ce livre.
Mais
plutôt, le nom et le verbe en seraient surtout les principes, car, peut-on
dire, l’interprétation est ce qui exprime le vrai ou le faux. C'est pourquoi
seule l'expression énonciative, lieu du vrai et du faux, sera appelée
interprétation. Les autres formes d'expression comme le souhait ou l'ordre,
sont destinées à exprimer des désirs plutôt qu'à interpréter la pensée de
l'intelligence. Par conséquent le titre «De l'Interprétation» équivaut à «De
l'Expression Enonciative», lieu du vrai et du faux. On ne traite ici du nom et
du verbe qu'en tant que composants de l'énonciation. Il est propre, en effet, à
chaque science de déterminer les parties de son sujet, ainsi que ses
propriétés.
On
voit maintenant à quelle branche de la philosophie appartient ce livre, quelle
est sa nécessité et sa place dans la logique.
PROŒME
AU COMMENTAIRE DES SECONDS ANALYTIQUES.
Les premières pages de la métaphysique affirment que le
genre humain vit de raison et d'art. Aristote touche là une des propriétés qui
différencient l'homme des autres animaux. Ceux-ci agissent par instinct
naturel, tandis que l'homme règle ses actes sur des jugements rationnels. Cela
lui permet d'acquérir des gestes aisés et harmonieux dans l'expression
artistique. Aussi l'art se définit-il comme un ordre particulier permettant à
l'activité humaine d'atteindre une fin précise, à l'aide de moyens déterminés.
La
raison peut certes contrôler les puissances humaines qui lui sont inférieures,
mais aussi sa propre activité. L'intelligence a en effet la propriété de
s'auto-comprendre, et la raison de réfléchir sur elle-même. Or s'il a fallu que
la raison se penche sur l'activité manuelle pour mettre au point une façon de
bâtir ou de forger qui permette à l'homme de s'y exercer avec méthode et
facilité, pour le même motif il faut un art qui, en dirigeant l'activité de la
raison, lui permette de réfléchir avec ordre, aisance et sans erreur. Cet art,
c'est la logique ou science rationnelle. «Rationnelle», elle l'est parce que,
comme tous les arts, elle est conforme à la raison, mais surtout parce que
l'acte de la raison est son sujet spécifique. C'est pourquoi elle se révèle
être l'art des arts en dirigeant l'œuvre de la raison, d'où naissent les autres
arts.
Il
faut diviser la logique en suivant la diversité des actes rationnels. Or il y
en a trois, dont deux l'identifient à l'intelligence. L'un d'eux est la
compréhension des concepts indivisibles (ou «incomplexes»), par lesquels elle
saisit l'être des choses. A cette opération de la raison, Aristote destine la
théorie de son livre sur les «Catégories». La seconde opération de
l'intelligence compose et divise les concepts pour y trouver le vrai et le
faux, et Aristote nous livre dans son traité de «l’Interprétation» l’apport
théorique nécessaire. Le troisième acte regarde ce qui est propre à la raison :
passer d'un point à un autre, afin de découvrir ce que l'on ignore en
s'appuyant sur ce que l'on sait déjà, à l'aide des autres livres de la logique.
Notons
tout de même que les actes de la raison sont assimilables jusqu'à un certain
point à des actes naturels. L’art imite la nature dans une large mesure, et
nous trouvons trois types d'actes naturels. Certains sont de toute nécessité et
la nature n'y peut faire défaut. D'autres sont très fréquents, quoiqu'ils
puissent parfois être détournés ; de sorte que de tels actes offrent
nécessairement deux possibilités : un cas général comme la génération d'un
animal normal à partir d'une semence par exemple, et un cas où la nature ne
parvient pas à sa perfection en engendrant un monstre à partir de cette même
semence, à cause de la dégradation d'un gène.
Or on
retrouve cette triplicité dans les actes de la raison. Un des processus
rationnels conduit à la nécessité et ne peut tromper sur la vérité ; il mène la
raison à la certitude scientifique. Un autre donne une conclusion vraie en
général, sans pourtant avoir ce caractère de nécessité. Le troisième détourne
la raison du vrai à cause d'une erreur de principe repérable dans le
raisonnement.
Le
chapitre de la logique traitant du premier processus est dit «outil de
jugement», car le jugement a la sûreté de la science. Or un jugement ne peut
être certain qu'en résolvant un fait dans ses premiers principes, aussi
nomme-t-on cette partie de la logique : «analytique», c'est à dire résolutoire.
La résolution dans un jugement certain s'obtient par la seule forme du
syllogisme, sujet des «Premiers Analytiques» ou par la matière dont sont tirées
des propositions nécessaires, et dont traitent les «Seconds Analytiques» à
propos de la démonstration.
Le
second processus rationnel utilise cette partie de la logique dénommée «outil
de recherche», car l'investigation n'est pas toujours certaine, et ce que l'on
découvre a besoin d'un jugement lui conférant quelque sûreté. La régularité des
événements naturels est sujette à gradation : plus la force naturelle est
puissante, moins ses effets risquent d'être aberrants, et de même, un
raisonnement discutable approche plus ou moins de la certitude. A défaut de
scientificité, ce processus donne une idée ou une opinion, car devant une
alternative, la probabilité des arguments de base obtient l'assentiment de la
raison pour l'une des deux éventualités, malgré une hésitation pour l'autre.
C'est ce dont traitent les «Topiques» ou «Dialectique», car le syllogisme
dialectique abordé dans ces Topiques procède d'hypothèses probables.
Mais
il arrive parfois qu'on ne puisse même se faire une opinion. Tout au plus
avons-nous quelque soupçon, et bien que nous ne prenions pas vraiment parti,
nous inclinons vers une conclusion plutôt qu'une autre. Cet état d'esprit
constitue l'objet de la «Rhétorique».
D'autres
fois enfin, nous préférons telle partie d'un débat contradictoire pour la
présentation qui nous en est faite, de la même façon que nous savourons un met
pour l'art avec lequel il est dressé. Tel est l'objet de la «Poétique», car la
tâche du poète est de faire aimer la vertu en l'ornant comme elle le mérite.
Ces démarches intellectuelles relèvent toutes de la science rationnelle, car le
propre de la raison est de faire avancer la connaissance. Le troisième
processus fait l'objet d'un chapitre logique intitulé «Sophistique» et dont
traite Aristote dans son livre sur les arguments fallacieux.