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THOMAS D'AQUIN

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    N° 35. EDITION OCTOBRE - DECEMBRE 2005 :
* Un appétit d’ange ! Lorsqu’il veut expliquer la nature angélique, Thomas d’Aquin la compare à l’essence des substances matérielles. L’essence est l’identité d’une chose, abstraction faite des notes qui la concrétisent à être individuellement plutôt ainsi ou bien autrement. Elle est l’union de la forme et des caractéristiques matérielles communes d’une espèce donnée. L’essence de l’homme, c’est l’humanité jusqu’en la chair et les os, mais ce n’est plus ni "cette" chair concrète, ni "ces" os précis. Socrate est de nature et d’essence humaine. Fait comme ses congénères, d’esprit, de chair et de sang, il ne diffère physiquement d’eux que par la taille, la corpulence, le faciès et d’autres singularités toutes issues de son individualité et non essentielles. Tous les hommes ont un visage, Socrate seul, souffre hélas de cette particulière disgrâce des traits.

            Dans l’être matériel, l’essence est l’effet immédiat de l’union de la matière et de la forme. Sa présence suppose donc que l’individu "existe" effectivement. L’essence n’est pas "en attente d’être" mais n’apparaît qu’une fois surgie du néant la réalité dont elle est l’essence ! Dans l’ordre, l’être est donné par la forme qui est acte, à la matière qui est puissance, et ainsi au composé des deux, puis finalement (bien que tout cela soit instantané), à l’essence de ce composé. L’essence représente donc, au terme du devenir substantiel, toute l’identité de ce qu’est l’individu, excepté précisément le fait qu’il "soit".

            L’intelligence peut par conséquent opérer, à rebours, une double décomposition de l’être naturel selon l’acte et la puissance : ou bien selon la forme et la matière, ou bien selon l’être et l’essence. Mais ces divisions ne sont pas équivalentes. La seconde est la reconnaissance a posteriori d’une possibilité d’être. En effet, puisque l’essence existe, il faut bien qu’elle puisse être ! Tandis que la première est l’observation d’une aspiration a priori à être qui reçoit satisfaction. Car la matière est "appétit" de la forme. Aristote nous dit qu’elle la désire « comme la femelle, le mâle ! » (Phys, L1, ch. 9). La matière n’est pas seulement possibilité d’être, elle est "être en puissance" (ce qu’on ne saurait dire de l’essence naturelle sans être avicennien). C’est ainsi, nous précise saint Thomas, qu’elle participe de l’Être divin. Alors que la potentialité de l’essence est épuisée par l’être dont elle dépend, l’appétit de la matière demeure au contraire encore vivace après son union à la forme qui la fait être réellement. La considération de l’être matériel selon la composition de la matière et de la forme est donc infiniment plus instructive, dynamique et riche que celle selon l’essence et l’être. La "densité ontologique" de cette structure hylémorphique l’emporte en tous points sur l’autre. Et pourtant, c’est l’inverse qui se produit lorsque après cela,  nous portons notre regard sur la "substance séparée".

            En effet, chaque fois qu’il veut nous faire comprendre la nature de l’ange – et pratiquement uniquement à cette circonstance – saint Thomas recourt à la distinction entre essence et être dans les réalités physiques comme moyen pédagogique. Il mobilise notre expérience sensible pour nous conduire là où les sens défaillent et veut nous faire comprendre comment, bien que spirituelle, simple et immatérielle, la substance séparée demeure cependant contingente : il y a chez l’ange distinction entre ce qu’il est – son essence – et le fait qu’il soit – son être – distinction absente de l’Être nécessaire. Parmi ces créatures, parce qu’elles sont immatérielles, seule demeure la division entre essence et être, et nous ne pouvons donc l’approcher qu’en comprenant d’abord cette même dualité dans la réalité de notre univers matériel. Voilà pourquoi, dans cette perspective, saint Thomas "oublie" quelque peu la composition hylémorphique de l’être naturel, malgré sa priorité métaphysique. Un autre souci l’y incite également : ne pas donner prise à ceux qui prennent les substances séparées pour des corps subtiles.

            Par analogie, nous comprenons donc que l’ange est une réalité identifiée par une essence précise, qui reçoit l’être de Celui qui n’est qu’"Être". Cette contingence provient d’un certain manque d’actualité que nous appellerons puissance. Mais il est évident que celle-ci ne peut être ni matière ni essence matérielle, telles que les offre la réalité naturelle. Le parallélisme atteint donc ses limites, et il nous faut raisonner sur la substance séparée en elle-même, tout en conservant l’analogie des termes utilisés. Nous dirons donc que l’ange est forme immatérielle. Il est forme-essence, c'est-à-dire actualité mais définie, limitée et contingente. Il est de ce fait une possibilité d’être pour la même raison que l’essence matérielle. Acte en quelque sorte en puissance, ce que ne saurait être la seule forme matérielle, il est dès lors "sujet" mais uniquement d’"accidents spirituels" en relation avec l’intelligence et la volonté, et d’aucune des neuf catégories prédicables de la substance naturelle (exceptée leur application à l’esprit). De plus, nous devons lui prêter ce qui ne se remarque pas dans l’essence des êtres naturels mais dans leur matière : un appétit qui fasse de cet esprit non seulement une possibilité d’être, mais bien un "être en puissance". Nous pouvons dès lors définir l’essence de l’ange comme un désir spirituel d’être, à sa mesure, l’Être qu’il connaît.

            Ainsi avec les anges, Dieu créa d’ardentes volontés à être unis à l’Acte pur. Nous comprenons mieux l’interrogation de saint Michel terrassant celui qui se voulut l’égal de Dieu, celui qui fit miroiter à l’homme la possibilité de devenir Dieu : « Qui est comme Dieu ? ».

Que les anges de la Nativité nous obtiennent,
dans leur brûlant désir de Dieu,
la paix sur toute la Terre  !


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* Nouveau cours au menu 10 "E_Studium" :

  • "Droits de l'homme et thomisme ; Maritain et Villey"
    par Louis Damien Fruchaud, universitaire en Droit constitutionnel à La Sorbonne-Assas

* Nouveau grand débat au menu 5 "Forum Thomas d'Aquin" :

  • "L'être et l'essence, 3ème débat"

* Suite des cours précédents au menu 10 "E_Studium" :

  • Question de logique : "R. Boudon et la notion de structure "
  • Syllogisme hypothétique - 2 -"

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