Question 3

N'y a-t-il qu'un seul intellect possible (ou âme intellective) pour tous les hommes?

 

Objections : 1. Il semble que oui. En effet, la perfection est proportionnée au perfectible. Or la perfection de l'intellect, c'est la vérité, car le vrai est le bien de l'intellect, comme dit le philosophe[1]. Comme la vérité est unique tous ceux qui la conçoivent, il semble que l'intel­lect possible soit unique pour tous.

2. Augustin dit au livre  Du nombre des âmes: "Au sujet du nombre des âmes, je ne sais que te répondre. Dirai-je en effet qu'il n'y a qu'une seule âme, tu seras troublé parce que dans l'un elle est heureuse et dans l'autre misérable, et rien ne peut être simultanément heu­reux et misérable. Dirai-je qu'il y a simultanément une âme et beaucoup d'âmes, tu riras et il n'est pas facile pour moi d'être en mesure réprimer ton rire. Dirai-je seulement qu'elles sont beaucoup, je rirai de moi et j'aurai moins de peine à supporter mon déplai­sir que le tien"[2]. Qu'il y ait plusieurs âmes en plusieurs hommes semble donc risible.

3. Tout ce qui est distinct d'un autre l'est par la possession de telle nature déterminée. Mais l'intellect possible est en puissance à toutes les formes, n'en possédant aucune en acte. Donc l'intellect possible ne peut être distinct ni par conséquent être multiplié pour être multiple en divers sujets.

4. L'intellect possible est dépourvu de tout objet d'intellection car il n'y a, avant l'acte d'in­tellection, ni intellect possible en acte, ni objet d'intellection en acte, ainsi que le dit le Philosophe au livre III De l'âme[3]. Or dans le même livre, il est dit que l'intellect est intelligi­ble tout comme les autres choses. Il est donc alors dépouillé de lui-même, et ainsi il n'a pas de quoi être multiplié en plusieurs. 

5. En toutes choses distinctes et multiples, il faut qu'il y ait quelque chose de commun. Entre plusieurs hommes "homme" leur est commun, entre plusieurs animaux, "animal". Mais l'intellect possible n'a rien de commun [avec les choses à connaître], comme dit le philosophe[4]. Donc il ne peut être dis­tingué ni multiplié en divers sujets.

6. En ce qui concerne les réalités séparées de la matière, comme le dit Rabbi Moyses, elles ne se multiplient qu'en raison de la différence entre la cause et le causé. Mais l'in­tellect d'un homme n'est pas la cause d'un autre. Puisque donc l'intellect possible est séparé, comme il est dit au De anima[5], l'intellect ne sera pas démultiplié en divers sujets.

7. Le philosophe dit[6] que l'intellect et ce qui est conçu, c'est la même chose. Mais l'intelli­gible en acte est identique pour tous. Donc l'intellect possible est unique pour tous.

8. L'objet d'intellection en acte, c'est l'universel, lequel est le même dans le multiple. Mais cette uni­versalité, la forme intelligible ne la tient pas de la chose. En effet, dans les choses, il n'y a de forme de l'homme qu'individuée et multipliée en divers sujets. Donc elle la tient de l'in­tellect. L'intellect est donc le même pour tous.

9. Le Philosophe dit[7] que l'âme est le lieu des espèces intelligibles. Or le lieu est com­mun aux diverses choses qui sont en lui. Donc l'âme n'est pas multipliée en raison de la diversité des hommes.

10. Il était dit que l'âme est le lieu des espèces par ce qu'elle en est le contenant. En sens contraire: de même que l'intellect est le contenant des espèces intelligibles, ainsi le sens est le contenant des espèces sensibles. Si donc l'intellect est le lieu des espèces parce qu'il en est le contenant, pour la même raison le sens est le lieu des espèces. Ce qui va contre le Philosophe disant[8] que l'âme est le lieu des espèces, sauf qu'il ne s'agit pas de toute l'âme mais seulement de l'intellective.

11. Rien n'opère que là où il existe. Mais c'est partout que l'intellect possible opère. Il con­naît en effet les réalités qui sont au ciel, sur la terre, et partout. Donc l'intellect pos­sible est partout. Donc il est unique en tous.

12. Ce qui est limité à un unique particulier possède une matière déterminée, car le prin­cipe d'individuation, c'est la matière. Mais l'intellect possible n'est pas limité à la matière, comme le montre le De anima[9]. N'étant pas limité à quelque chose de particu­lier, il est uni­que en tous.

13. On disait que l'intellect possible a une matière dans laquelle il est, à laquelle il est déterminé, à savoir le corps humain. En sens inverse: Les principes individuants doivent appartenir à l'essence de l'individué. Mais  le corps n'appartient pas à l'essence de l'in­tellect possible: ce dernier ne peut donc être individué par le corps, ni par conséquent être multi­plié.

14. Le philosophe dit[10] que s'il y avait plusieurs mondes, il y aurait plusieurs premiers ciels; et si plusieurs premiers ciels, plusieurs premiers moteurs. Et ainsi les premiers moteurs seraient matériels. Pour la même raison, s'il y avait plusieurs intellects possibles en plu­sieurs hommes, l'intellect possible serait matériel, ce qui est impossible.

15. S'il y a plusieurs intellects possibles pour les hommes, il faut qu'ils demeurent en nom­bre à la corruption du corps. Mais alors, comme il ne peut y avoir de différence sinon par la forme, il faut qu'ils différent selon l'espèce. Puisque donc, à la corruption du corps, ils n'obtiennent pas d'espèce autre - car rien n'est transformé d'espèce en espèce sinon par corruption - avant la corruption des corps ils différaient aussi selon l'espèce. Mais l'homme tient son espèce de l'âme intellective. Donc les hommes, à les prendre dans leur diversité,  ne sont pas de la même espèce, ce qui est manifestement faux.

16. Ce qui est séparé du corps ne peut être multiplié en raison du corps. Mais l'intellect possible est séparé du corps, comme le prouve le Philosophe[11]. Il ne peut donc être multi­plié ou distingué par les corps. Il n'y en a donc pas plusieurs pour plusieurs hom­mes.

17. Si l'intellect possible se multiplie en divers sujets, il faut que les espèces intelligibles se multiplient également. Il s'ensuit qu'elles sont ainsi formes individuelles. Mais les formes individuelles ne sont intelligibles qu'en puissance. Il faut en effet que l'universel, qui est proprement objet d'intellection,  en soit abstrait. Les formes intérieures à l'intel­lect seront donc intelligibles en puissance seulement, et ainsi l'intellect possible ne pourra faire acte d'intellection.

18. Agent et patient, moteur et mû ont quelque chose de commun. Or les phantasmes sont comparés à l'intellect qui est en nous comme l'agent au patient, le moteur au mû. Donc l'intellect qui est en nous a quelque chose de commun avec les phantasmes. Mais l'intellect n'a rien de commun avec quoi que ce soit, comme le dit le De anima[12]. Donc l'intellect possi­ble est autre que l'intellect qui est en nous et ainsi l'intellect possible ne se multiplie pas en divers hommes.

19. Chacun, pour autant qu'il est, est un. Ce dont l'être ne dépend pas d'un autre, son unité non plus. Mais l'être de l'intellect possible ne dépend pas du corps, sinon il se corromprait à la corruption du corps. Donc l'unité de l'intellect possible ne dépend pas du corps, ni par conséquent de sa multitude. L'intellect possible n'est donc pas multiplié en divers corps.

20. Le Philosophe dit[13] que dans les [substances] de forme simple, identique est la chose et son essence, c'est-à-dire la nature spécifique. Mais l'intellect possible est seu­lement forme. En effet, s'il était composé de matière et de forme, il ne serait pas la forme d'autre chose. L'âme intellective est donc la nature spécifique même de son espèce. Si donc la nature spé­cifique est la même dans toutes les âmes intellectives, il ne peut se faire que l'âme intellec­tive se multiplie en divers sujets.

21. L'âme ne se multiplie selon les corps qu'en raison de son union au corps. Mais l'in­tel­lect possible ne découle de l'âme que par le côté où l'âme excède l'union du corps. Donc l'intel­lect possible ne se multiplie pas chez les hommes.

22. Si l'âme humaine se multiplie d'après la division des corps, et l'intellect possible par la multiplication des âmes, comme il est manifeste que les espèces intelligibles sont à multi­plier autant que l'intellect possible est multiplié, reste que le premier principe de multipli­cation revient à la matière corporelle. Or ce qui est multiplié par la matière est individuel et non pas intelligible en acte. Les espèces qui sont dans l'intellect possible ne seront donc pas intelligibles en acte, ce qui est incohérent. Donc ni l'âme ni l'intellect possible ne se multi­plie en divers sujets.

En sens contraire :  1. Par l'intellect possible, l'homme fait acte d'intelligence. Il est dit en effet dans le De anima[14] que l'intellect possible est ce par quoi l'âme fait acte d'intelli­gence. Si donc l'intellect possible est unique en tous, il s'ensuit que ce que pense l'un, l'autre le pense, ce qui est manifestement faux.

2. L'âme intellective se compare au corps comme la forme à la matière et comme le moteur à son instrument. Or toute forme requiert une matière déterminée et tout moteur des ins­truments déterminés. Il est donc impossible que soit unique l'âme intellective en la diver­sité des hommes.

 

Réponse : Disons que cette question dépend de la précédente. Si en effet l'intellect pos­sible est une substance séparée du corps selon l'être, il sera nécessairement unique. Tout ce qui est séparé du corps selon l'être ne peut en aucune façon être multiplié par la mul­tiplication des corps. Cependant la thèse de l'unicité de l'intellect appelle une considéra­tion spéciale parce qu'elle soulève une difficulté spéciale. A première vue, il semble qu'il est impossible pour l'in­tellect possible d'être unique pour tous les hommes. Il est manifeste que l'intellect possi­ble se compare aux perfections acquises par la science comme une perfection pre­mière à une seconde, et que par l'intellect possible nous som­mes savants en puissance: c'est ce qui force à poser un intellect possible. Mais il est manifeste que les perfections en matière de sciences ne sont pas les mêmes en tous, puisqu'on trouve que certains possèdent des sciences qui font défaut aux autres. Or il paraît incohérent et impossible que la perfec­tion seconde ne soit pas unique en tous là où la perfection première est unique pour tous; comme il est impossible qu'un unique sujet premier soit en acte et en puissance vis-à-vis de la même forme, tout autant qu'une surface soit blanche en acte et en puissance simultané­ment.

Cette incohérence, ceux qui affirment un intellect unique pour tous, s'ef­forcent d'y échap­per par le fait que les espèces intelligibles qui font la perfection de la science, ont un dou­ble sujet, comme on l'a dit plus haut, à savoir les images eux-mêmes et l'intellect possible. Et parce que les images ne sont pas les mêmes pour tous, de ce côté les espè­ces intelligi­bles ne sont pas non plus les mêmes pour tous. Mais du côté où elles sont dans l'Intellect, elles ne sont pas multipliées. De là vient que, vu la diversité des images, l'un possède la science dont l'autre est dépourvu. Mais la frivolité de cette position est patente d'après ce qu'on a dit précédemment. En effet les espèces ne sont intel­ligibles en acte que parce qu'elles sont abstraites des images pour être dans l'intellect possible. La diversité des ima­ges ne peut être cause de l'unité ou de la multitude de la perfection pro­pre à la science intelligible. Sans compter que les habitus des sciences ne sont pas comme en leur sujet dans quelque partie relevant de l'âme sensitive, ainsi qu'ils le disent.

Mais quelque chose de plus difficile encore s'attache à ceux qui affirment que l'in­tellect possible est unique en tous. Il est manifeste en effet que cette opération - l'intel­lection - procède de l'intellect possible comme du  principe premier par quoi nous faisons acte d'in­tellection, de même que l'opération de sentir procède de la puissance sensitive. Et bien qu'on ait montré plus haut que si l'intellect possible est séparé de l'homme selon l'être, il n'est plus possible que l'acte d'intellection, qui relève de l'intellect possible, soit l'opération de cet homme-ci ou de cet homme-là, cependant (hypothèse accordée pour les besoins de l'enquête) il s'ensuit que cet homme-ci et celui-là font acte d'intelligence par l'acte même d'intellection de l'intellect possible. Or une opération ne peut être multi­pliée que de deux manières: ou bien du côté des objets, ou bien du côté du principe opé­rant; toutefois on peut ajouter une troisième: du côté du temps, par exemple lorsqu'une opération quelconque subit une interruption. L'acte même d'intellection, qui est l'opéra­tion de l'intellect possible, peut donc être multiplié par les objets: autre chose concevoir l'homme, autre chose conce­voir le cheval; et encore, selon le temps, autre chose par le nombre concevoir ce qui fut hier, autre chose concevoir ce qui est aujourd'hui, si l'opé­ration est discontinue. Mais l'in­tellection ne peut être multipliée de la part du principe opérant, s'il n'y a qu'un unique intellect possible. Si donc l'intellection même de l'intel­lect possible est l'intellection de cet homme-ci et l'in­tellection de cet homme-là, autre pourra être l'acte de celui-ci et autre l'acte de celui-là, s'ils conçoivent des objets divers (et la raison peut en être la diversité des images, comme ils disent). Et pareillement, pourra être multiplié l'acte même d'intellection, si l'un conçoit aujourd'hui et l'autre demain (ce qui peut être aussi référé à l'usage divers des images). Mais de deux hommes en acte d'intelligence de la même chose dans le même temps, il sera nécessaire que l'acte d'intellection soit unique et numériquement identique, ce qui est mani­festement impos­sible. Il est donc impossible que l'intellect possible, par quoi nous faisons formellement acte d'intelligence, soit unique en tous.

Si par l'intellect possible nous faisions acte d'intelligence comme par un principe actif qui nous ferait intelligents par quelque principe intellectif en nous, la position serait plus tolé­rable, car un unique moteur mouvrait divers sujets à leur opération. Mais que divers sujets opèrent  en vertu d'un principe formellement unique est tout à fait impossible.

De plus, les formes et espèces des choses naturelles sont connues par leurs opéra­tions pro­pres. L'opération propre de l'homme, en tant qu'homme, est de faire acte d'intelli­gence et d'user de la raison. Il faut donc que le principe de cette opération, à savoir l'in­tel­lect, soit celui par lequel l'homme détient sa nature spécifique, et non pas en raison de l'âme sensi­tive ou de l'une quelconque de ses vertus. Si donc l'intellect possible est uni­que en tous, il s'ensui­vrait que tous les hommes détiendraient leur nature spécifique par une unique subs­tance séparée, position semblable à celle des Idées et recelant la même difficulté.

Il faut donc dire simplement qu'il n'y a pas un unique intellect pour tous, mais qu'il se mul­tiplie en divers sujets. Et comme il est une certaine force ou puissance de l'âme humaine, il se multiplie selon la multiplication de la substance même de l'âme, laquelle multiplication peut être considérée de la façon suivante. En effet, si quelque chose dont la raison com­porte quelque élément commun, reçoit une multiplication matérielle, il est nécessaire que cet élément commun soit multiplié selon le nombre, l'espèce restant la même: ainsi "chairs" et "os" sont de la raison de l'animal, d'où la distinction des ani­maux qui existe en raison de cette chair-ci et de cette chair-là, fait la diversité selon le nombre, non selon l'espèce. Or il est manifeste, d'après ce qu'on a dit plus haut, qu'il est de la raison de l'âme humaine de pouvoir être unie au corps humain, puisqu'elle n'est pas en elle-même une espèce complète mais qu'elle est le complément de l'espèce dans le composé lui-même. C'est pourquoi son aptitude à unie à ce corps-ci ou à ce corps-là multiplie l'âme selon le nombre, mais non selon l'espèce, de même que cette blancheur-ci diffère de celle-là par le nombre du fait qu'elle affecte ce sujet-ci ou celui-là. Mais  l'âme humaine diffère des autres formes en cela que son être ne dépend pas du corps ni par conséquent son être individué. De fait chacun, en tant qu'il est un, est en soi incom­municable et distinct de tout autre.

 

Solutions : 1. La vérité est l'adéquation de l'intellection à la chose. Que plusieurs conçoi­vent la même vérité vient de ce que leurs conceptions sont adéquates à une même chose.

2. Augustin prête à rire de soi non pour avoir dit qu'il y a beaucoup d'âmes, mais seule­ment qu'il y en beaucoup, de telle sorte qu'elles soient multiples et selon le nombre et selon la nature spécifique.

3. L'intellect possible ne se multiplie pas en divers sujets en raison d'une différence for­melle mais en raison de la multitude des substances de l'âme dont il est une puissance.

4. Il n'est pas nécessaire que tout intellect soit dépourvu d'objet d'intellection, mais seule­ment l'intellect en puissance, comme tout récepteur l'est de la nature de ce qu'il reçoit. Dès lors, s'il y a quelque intellect qui soit acte pur, comme l'intellect divin, il se conçoit par lui-même. Mais l'intellect possible est dit intelligible à l'instar des autres intelligibles, parce qu'il se conçoit moyennant l'espèce intelligible de choses intelligibles autres. C'est en effet à partir de l'objet qu'il connaît son opération et que par elle il vient à la connaissance de soi-même.

5. Il faut comprendre que l'intellect possible n'a rien de commun avec les natures sensi­bles d'où il reçoit ses intelligibles; un intellect possible cependant de commun avec un autre la nature spécifique.

6. Pour les réalités qui sont séparées de la matière selon l'être, il ne peut y avoir de dis­tinc­tion que selon l'espèce. D'autre part, les diverses espèces sont constituées en divers degrés. C'est par là qu'elles sont assimilées aux nombres, où les espèces sont diversifiées par addi­tion et soustraction de l'unité. Et ainsi, d'après la position de ceux qui disent que parmi les étants, les inférieurs sont causés par les supérieurs, il s'ensuit que dans les cho­ses séparées de la matière, il y a multiplication selon la cause et le causé. Mais la foi ne soutient pas cette position. L'intellect possible n'est pas une substance séparée de la matière selon l'être. Le propos est donc sans raison.

7. Bien que l'espèce intelligible par laquelle l'intellect conçoit formellement, soit dans cet homme-ci ou cet homme-là, ce qui implique la pluralité des intellects possibles, cependant ce qui est conçu par les espèces de ce genre est un, si nous le considérons d'après le rapport à la chose conçue, parce que l'universel qui est conçu par l'un et l'autre est identique en tous. Et qu'une unique réalité puisse être conçue moyennant des espèces multipliées selon la diversité des sujets, c'est possible de par l'immatérialité des espèces, qui représentent les choses sans les conditions matérielles individuantes, par lesquelles une unique nature selon l'espèce est multipliée numériquement en divers sujets.

8. Concevoir l'un au sujet du multiple, la cause en revient pour les Platoniciens non pas à l'intellect, mais à la chose. Lorsqu'en effet l'intellect conçoit l'un dans le multiple, s'il n'y avait pas quelque chose d'un participé par le multiple, il semblerait que l'intellect soit vain, n'ayant pas de répondant dans le réel. De là, ils furent contraints de poser les Idées, par la partici­pation desquelles et les choses naturelles détiennent leur espèce et nos intellects accèdent à l'intelligence des universaux. Mais d'après l'opinion d'Aristote[15], c'est par l'abstrac­tion des principes individuants que l'intellect conçoit l'un dans le multi­ple. L'intel­lect n'est cepen­dant pas vain ou faux, bien que rien d'abstrait n'existe dans la nature des choses. Car de deux choses existant simultanément, l'une peut être conçue ou nommée sans que l'autre le soit, bien qu'on ne puisse concevoir ou dire en vérité que de ces choses exis­tant simultané­ment l'une soit sans l'autre. Ainsi donc on peut considérer en vérité ce qu'il en est pour tel individu de la nature spécifique - en quoi il est sembla­ble aux autres - sans avoir à considé­rer en lui les principes individuants - d'après quoi il se distingue de tous les autres. Ainsi donc, par son abstraction, l'intellect fait cette unité de l'universel, non de ce qu'il est unique tous, mais en tant qu'il est immatériel.

9. L'intellect est le lieu des espèces intelligibles parce qu'il les contient. Il ne s'ensuit pas que l'intellect possible soit unique pour tous les hommes, mais qu'il soit un au sens de commun pour toutes les espèces.

10. Le sens ne reçoit pas les espèces sensibles sans un organe, et ainsi on ne le dit pas le lieu des espèces comme on le dit de l'âme.

11. On peut dire que l'intellect possible opère partout, non pas que son opération soit par­tout, mais qu'elle porte sur les choses qui sont partout.

12. L'intellect possible ne comporte pas de matière déterminée. Cependant, la substance de l'âme dont il est la puissance, comporte une matière déterminée: elle ne vient pas d'elle, mais elle est en elle.

13. Les principes individuants de toutes les formes ne relèvent pas de leur essence; cela n'est vrai que dans les composés.

14. Le premier moteur du ciel est tout à fait séparé de la matière, y compris dans son être. Il ne peut donc en aucune façon être multiplié en nombre. Il n'en va pas de même pour l'âme humaine.

15. Les âmes séparées ne diffèrent pas par l'espèce mais par le nombre, du fait de leur aptitude à être unies à tel ou tel corps.

16. L'intellect possible est séparé du corps quant à son opération. Il n'en reste pas moins une puissance de l'âme, laquelle est l'acte du corps.

17. Une chose est intelligible en puissance non parce qu'elle est individuée mais parce qu'elle est matérielle. C'est pourquoi les espèces intelligibles qui sont reçues immaté­rielle­ment dans l'intellect, bien qu'individuelles, sont intelligibles en acte. Ajoutons que la même conséquence vaut auprès de ceux qui soutiennent que l'intellect possible est unique, parce que si l'intellect possible est unique, telle une substance séparée, il faut qu'il soit un indi­vidu, comme argumente Aristote à propos des Idées de Platon[16]. Et par la même raison les espèces intelligibles seraient individuées en lui-même et de plus diverses dans les divers intellects séparés, puisque toute Intelligence est "pleine de for­mes intelligibles"[17].

18. L'image meut l'intellect dans la mesure où il est rendu intelligible en acte par la vertu de l'intellect agent. A celui-ci l'intellect possible se compare comme la puissance à l'agent, et c'est ainsi qu'il communique avec lui.

19. Bien que l'être de l'âme intellective ne dépende pas du corps, elle est cependant natu­rellement en relation au corps, eu égard à la perfection de son espèce.

20. Bien que l'âme n'ait pas la matière première en partage, elle est cependant forme du corps. Aussi son essence inclut-elle une relation au corps.

21. Bien que l'intellect possible soit élevé au-dessus du corps, il n'est pas cependant élevé au-dessus de toute la substance de l'âme, laquelle est multipliée en raison de son rapport au corps.

22. Le raisonnement serait recevable si le corps était uni à l'âme de telle sorte qu'il en acca­parerait toute l'essence et le pouvoir. Alors il faudrait que tout ce qui est dans l'âme soit matériel. Mais il n'en est pas ainsi comme on l'a montré plus haut. Donc le rai­sonnement ne suit pas. 

 



[1]  Aristote, Eth. Nic., 1139 a 27-30.

[2]  Augustin, De quant. animae, PL 32,1073.

[3]  Aristote, De anima III, 429 a 24.

[4]  Id. ibid., 429 a 2-3.

[5]  Id. ibid. III, 429 b 5.

[6]  Id. ibid. III, 430 a 3-4; 19-20.

[7]  Id. ibid. III, 429 a 27-28.

[8]  Id. ibid. III, 429 a 27-28.

[9]  III, 429 a 18-27.

[10] Aristote, De Coelo I, 276 a 18 b 25.

[11] Aristote, De anima III, 429 a 24-27.

[12] Id. ibid. III, 429 b 23-24.

[13] Aristote, Metaph VIII, 1045 a 36 - b 7.

[14] Aristote, De anima III, 429 a 23.

[15] Id. ibid. III, 429 b 20-22.

[16] Aristote, Metaph. VII, 1039 B 30-32.

[17] Liber de Causis, prop. 9.