Question  4

Est-il nécessaire de poser un intellect agent?

 

Objections : 1. Il semble que non. Ce qui dans la nature peut être fait par un seul ne l'est pas par plusieurs. Or pour pouvoir faire acte d'intellection, il suffit à l'homme d'un seul intellect: l'intellect possible. Il n'est donc pas nécessaire de poser un intellect agent. Preuve de la mineure. Les puissances qui s'enracinent dans l'unique essence de l'âme se condition­nent mutuellement. Ainsi, du mouvement engendré dans la puissance sensitive quelque chose reste dans l'imagination, car l'image est un mouvement causé par la sensation en acte, comme il est dit dans le De anima[1]. Si donc l'intellect est dans notre âme et non dans une substance séparée, comme on l'a dit plus haut, il faut qu'il soit avec l'imagination dans la même essence de l'âme. C'est pourquoi le mouvement de l'imagination retentit dans l'in­tellect possible; et ainsi il n'est pas nécessaire de poser un intellect agent qui ménage la réception des images dans l'intellect possible.

2. Le tact et la vision sont des puissances diverses. Mais il arrive chez un aveugle que du mouvement imprimé dans l'imagination par le sens en acte, l'imagination est poussée à imaginer quelqu'une des choses qui relèvent du sens de la vision; et cela parce que la vue et le tact s'enracinent dans l'unique essence de l'âme. Si donc l'intellect possible est une puis­sance de l'âme, pour la même raison, du mouvement de l'imagination résultera quelque effet dans l'intellect possible; et ainsi il ne sera pas nécessaire de poser un intellect agent.

3. On pose l'intellect agent de ce qu'il fait des intelligibles en puissance des intelligibles en acte. Or les choses deviennent intelligibles en acte parce qu'elles sont abstraites de la matière et des conditions matérielles. C'est pour cette raison qu'on pose un intellect agent: pour que les espèces intelligibles soient abstraites de la matière. Mais cela peut se faire sans l'intellect agent, car l'intellect possible étant immatériel, il est nécessaire qu'il reçoive immatériellement, puisque tout ce qui est reçu est dans le recevant selon le mode du rece­vant.

4. Aristote assimile l'intellect agent à la lumière[2]. Mais la lumière n'est pas nécessaire pour voir sauf à rendre le diaphane lumineux. En effet la couleur est visible par soi et a le pou­voir de mettre en mouvement le lumineux, comme il est dit dans le De anima[3]. Quant à l'intellect agent, il n'est pas nécessaire pour rendre l'intellect possible apte à recevoir, puis­que celui-ci, en raison de ce qu'il est, est en puissance aux intelligibles. Il n'est donc pas nécessaire de poser un intellect agent.

5. L'intellect se rapporte aux intelligibles comme le sens aux sensibles. Mais les sensibles pour mouvoir les sens n'ont pas besoin de quelque agent, bien qu'ils soient dans le sens selon un être spirituel. De fait, le sens reçoit les espèces sensibles sans la matière, comme il est dit dans le De anima[4], et de même le milieu intermédiaire reçoit spirituellement les espèces des sensibles, comme il appert du fait qu'il reçoit en même place les espèces des contraires, tels le noir et le blanc. Donc les intelligibles non plus n'ont pas besoin d'un intellect agent.

6. Dans les choses naturelles, pour amener à l'acte ce qui est en puissance, il suffit de quel­que chose en acte dans le même genre; ainsi de la matière, qui est en puissance du feu, sur­vient l'acte du feu par le feu qui est en acte. Aussi, pour que l'intellect, qui chez nous est en puissance, devienne en acte, il n'est requis qu'un intellect en acte, c'est-à-dire ou bien celui-là même qui exerce l'intellection, comme lorsque de la connaissance des principes nous venons à la connaissance des conclusions, ou bien l'intellect d'un autre comme lorsque quelqu'un apprend d'un maître. Il n'est donc pas nécessaire de poser un intellect agent, comme on le voit.

7. On pose l'intellect agent pour la raison qu'il illumine nos images, comme la lumière du soleil illumine les couleurs. Mais pour notre illumination il suffit de la lumière divine "qui illumine tout homme venant en ce monde" (Jn, 1,9). Il n'est donc pas nécessaire de poser un intellect agent.

8. L'acte de l'intellect, c'est l'intellection. S'il y a double intellect, à savoir agent et possible, il y aura une double intellection pour l'homme, ce qui paraît incohérent.

9. L'espèce intelligible se donne pour la perfection de l'intellect. S'il y a donc double intel­lect, à savoir agent et possible, il y aura double espèce intelligible, ce qui paraît superflu.

 

En sens contraire : Se présente l'argument d'Aristote[5]: en toute nature on distingue ce qui est agent et ce qui est en puissance; il faut donc que cette distinction se trouve aussi dans l'âme: c'est d'un côté l'intellect agent, de l'autre l'intellect possible.

 

Réponse : Il est nécessaire de poser un intellect agent. Pour en saisir l'évidence, il faut considérer que, puisque l'intellect possible est en puissance aux intelligibles, il est néces­saire aux intelligibles de promouvoir l'intellect possible. Mais ce qui n'est pas ne saurait promouvoir quelque chose. Or ce qui est intelligible n'existe pas dans la nature des choses, en tant qu'intelligible. En effet, notre intellect possible conçoit son objet comme étant un, tout en concernant le multiple. Un tel objet n'est pas donné dans la nature des choses, comme le montre Aristote[6]. Il faut donc, si l'intellect possible doit être actualisé par l'intelligi­ble, qu'un tel intelligible le devienne par un intellect. Et comme ce qui est en puis­sance ne peut se promouvoir lui-même à l'acte, il faut poser en plus de l'intellect possible un intellect agent qui porte à l'acte les intelligibles qui meuvent l'intellect possible.

Il les rend tels par abstraction de la matière et des conditions matérielles qui sont principes d'individuation. Puisqu'en effet la nature de l'espèce, pour ce qui appartient par soi à l'es­pèce, n'a pas de quoi se multiplier en [des sujets] divers et que les principes individuants n'entrent pas dans sa raison, l'intellect pourra la recevoir hors de toutes les conditions indi­viduantes. Et ainsi elle sera reçue comme quelque chose d'un. Et par la même raison l'in­tellect reçoit la nature du genre, en l'abstrayant des différences spécifiques, comme s'il était un dans et pour les multiples espèces.

Si les universaux subsistaient par soi dans la nature des choses, comme l'affirmèrent les Platoniciens, il n'y aurait aucune nécessité à poser un intellect agent, parce que les choses mêmes, intelligibles par soi, promouvraient par soi l'intellect possible. Aussi Aristote sem­ble avoir été conduit à la nécessité de poser un intellect agent parce qu'il n'admettait pas l'opinion de Platon quant à la thèse des Idées.

Il y a cependant dans la nature des choses des [individus] subsistants qui sont par soi intel­ligibles en acte, telles les substances immatérielles. Cependant l'intellect possible ne peut arriver à les connaître, mais il parvient dans une certaine mesure à les connaître quelque peu par les notions qu'il tire des choses matérielles et sensibles.

 

Solutions : 1. Notre acte d'intellection ne peut être accompli par le seul intellect possible. En effet l'intellect possible ne peut concevoir à moins d'être promu par l'intelligible,  lequel, puisqu'il ne préexiste pas [en acte] dans la nature des choses, il faut qu'il le devienne par l'intellect agent. Il est vrai que deux puissances qui s'enracinent dans l'unique substance de l'âme se conditionnent l'une l'autre. Ce conditionnement entre deux puissan­ces peut être concevable,  par exemple lorsque l'une des puissances est empêchée ou tota­lement distraite de son acte quand l'autre opère intensément, mais ce n'est pas la question; ou encore quand l'une des puissances est mue par l'autre, comme l'imagination par le sens. Et c'est possible parce que les formes de l'imagination et du sens sont du même genre: en effet les deux sont individuelles. Et ainsi les formes qui sont dans le sens peuvent imprimer dans l'imagination, en mouvant celle-ci, des formes quasiment homogènes. Mais les for­mes de l'imagination, parce qu'individuelles, ne peuvent causer les formes intelligibles, puisque ces dernières sont universelles.

2. Partant des espèces reçues dans l'imagination par le sens du toucher, l'imagination ne suffirait pas à former les formes relevant de la vue, à moins que ne préexistent des formes reçues par le moyen de la vue et conservées dans le trésor de la mémoire ou de l'imagina­tion. En effet l'aveugle de naissance ne peut imaginer la couleur par d'autres espèces sensi­bles.

3. La condition du recevant ne peut transférer l'espèce reçue d'un genre à un autre. Elle peut cependant, le genre restant le même, varier l'espèce reçue selon tel mode d'exister. C'est pourquoi, comme les espèces universelles et particulières différent selon le genre, la seule condition de l'intellect possible ne suffit pas à ce que les espèces qui, dans l'imagina­tion, sont particulières, deviennent universelles en lui, aussi l'intellect agent est-il requis pour faire cela.

4. Au sujet de la lumière, il y a une double opinion, d'après le Commentateur[7]. Certains ont dit que la lumière est nécessaire pour voir par le pouvoir qu'elle donne aux couleurs de mouvoir la vue, sous prétexte que la couleur n'est pas visible par soi, mais par la lumière. Mais cela, Aristote semble le repousser lorsqu'il dit que la couleur est visible par soi[8], ce qui ne serait pas si elle tenait sa visibilité seulement de la lumière. Aussi d'autres disent, et mieux, que la lumière est nécessaire pour voir en tant qu'elle actualise le diaphane en le rendant translucide. C'est pourquoi le philosophe dit que la couleur qualifie le lumineux en acte[9]. Et cela n'empêche pas que celui qui est dans les ténèbres voient les choses qui sont dans la lumière, alors que l'inverse n'est pas vrai. Ceci vient en effet de ce qu'il faut que soit illuminé le diaphane qui entoure la chose visible pour qu'il reçoive l'espèce de la chose visible. Et le visible est visible jusqu'où s'étend l'acte de la lumière illuminant le diaphane, bien qu'elle illumine plus parfaitement de près que de loin. Aussi bien la comparaison de la lumière à l'intellect agent n'est pas valable en tout point, puisque l'intellect agent est néces­saire de ce qu'il fait de l'intelligible en puissance de l'intelligible en acte. Et ceci, Aristote l'a signifié lorsqu'il dit que l'intellect agent est en quelque façon une quasi lumière[10].

5. Le sensible, à titre de particulier, n'imprime ni dans le sens ni dans le milieu transparent une espèce d'un autre genre, puisque l'espèce dans le milieu et dans le sens n'est que parti­culière. Or l'intellect possible reçoit les espèces d'un autre genre que celles inhérentes à l'imagination, puisque l'intellect possible reçoit des espèces universelles et que l'imagina­tion n'en contient que des particulières. C'est pourquoi nous avons besoin d'un intellect agent pour les intelligibles mais non de quelque puissance active pour les sensibles: toutes les puissances sensibles sont des puissances passives.

6. L'intellect possible mis en acte ne suffit pas à causer la science en nous, sauf à poser l'intellect agent. Si en effet nous parlons de l'intellect en acte de connaissance chez celui qui apprend, il arrive que l'intellect possible soit en puissance par rapport à tel objet et en acte par rapport à tel autre. Et par ce qu'il a d'actuel peut être amené à l'acte même ce qui est en puissance. Par exemple, celui qui connaît en acte les principes devient connaisseur en acte des conclusions que d'abord il connaissait en puissance. Toutefois, l'intellect possi­ble ne peut avoir une connaissance actuelle des principes si ce n'est par l'intellect agent. En effet, la connaissance des principes est reçue des sensibles, comme il est dit à la fin du livre des Analytiques postérieurs[11]. Des sensibles on ne peut recevoir les intelligibles que par l'abstraction de l'intellect agent. Ainsi il est patent que l'intellect en acte des principes ne suffit pas à amener l'intellect possible de la puissance à l'acte sans l'intellect agent. Mais dans cette opération, l'intellect agent se comporte comme un artisan et les principes de démonstration comme des instruments. En revanche si on parle de l'intellect en acte de connaissance chez l'enseignant, il est manifeste que l'enseignant ne cause pas la science chez l'étudiant comme un agent intérieur, mais comme une aide extérieure; de même le médecin guérit-il par une aide extérieure, la nature agissant de l'intérieur.

7. De même que dans les choses naturelles il y a en chaque genre des principes actifs pro­pres, bien que Dieu soit la cause première et universelle, de même est requis une lumière intellectuelle propre, quoique Dieu soit la lumière première qui illumine universellement tous les hommes.

8. Des deux intellects, le possible et l'agent, découlent deux actions. Car l'acte de l'intellect possible est de recevoir les intelligibles, et l'acte de l'intellect agent est d'abstraire les intel­ligibles. Cependant, il ne s'ensuit pas qu'il y ait une double intellection dans l'homme, car, pour une unique intellection, il faut que concourent l'une et l'autre de ces actions.

9. La même espèce intelligible se rapporte à l'intellect agent et possible, mais à l'intellect possible comme à celui qui la reçoit et à l'intellect agent comme à celui qui cause, en les abstrayant, l'intelligibilité actuelle des espèces.

 



[1]  Aristote, De Anima III, 432 b 21-22.

[2]  Id. ibid. III, 430 a 15-16.

[3]  II, 418 a 31 - b 1.

[4]  II, 424 a 18-19.

[5]  De Anima, 430 a 10-14.

[6]  Metaph. VII, 1038 b 35.

[7]  Averroès, Super de anima II, 67.

[8]  De Anima II, 418 a 29-31.

[9]  Ibid. II, 418 a 31 - b 1.

[10] Ibid. III, 430 a 15-16. Cf. S. Thomas, S. Th. I Pars, q. 78, a.3, ad 2.

[11] Aristote, Anal. Post. II, 100 a 9-11.