Question 5
Objections : 1. Il semble
que oui. Car d'après le Philosophe[1] on ne peut pas dire que l'intellect agent est
tantôt en acte et tantôt ne l'est pas. Or il n'y a rien de tel en nous. Donc
l'intellect agent est séparé et par conséquent unique pour tous.
2.
Il est impossible que quelque chose soit simultanément en acte et en puissance
sous le même rapport. Mais l'intellect possible est en puissance à tous les
intelligibles; par contre l'intellect agent est à leur égard en acte, puisqu'il
est l'acte des espèces intelligibles. Il est donc impossible que dans la même
substance de l'âme s'enracinent l'intellect possible et l'intellect agent; et
ainsi, puisque l'intellect possible est dans l'essence de l'âme, comme on l'a
dit, l'intellect agent sera séparé.
3.
On disait que l'intellect possible est en puissance aux intelligibles et que
l'intellect agent est en acte à leur égard mais, dans les deux cas, leur mode
d'existence n'est pas le même. En sens contraire: l'intellect possible n'est
pas en puissance aux intelligibles en tant qu'il les détient, parce que, sous
cet angle, il est déjà en acte par eux. Il est donc en puissance aux espèces
intelligibles suivant qu'elles sont dans les images. Mais au regard des espèces
suivant qu'elles sont dans les images, l'intellect agent est en acte,
puisqu'il les rend par abstraction intelligibles en acte. Donc, par rapport à
cet être, l'intellect possible est en puissance aux intelligibles tandis que
l'intellect agent est par comparaison leur artisan.
4.
Le Philosophe[2] attribue à l'intellect agent des propriétés qui
ne paraissent convenir qu'à une substance séparée, disant que "cela seul
est perpétuel et incorruptible et séparé". L'intellect agent est donc une
substance séparée, semble-t-il.
5.
L'intellect ne dépend pas de la complexion corporelle puisqu'il est libre
d'organe corporel. Mais la faculté de connaître varie chez nous selon les
diversités des tempéraments. Donc cette faculté ne nous appartient pas par un
intellect qui serait en nous, mais il semble que l'intellect agent soit séparé.
6. Une action quelconque ne requiert qu'un
agent et un patient. Si donc l'intellect possible, qui se comporte en patient
dans l'acte d'intellection, fait partie de notre âme, comme on l'a montré plus
haut, et si l'intellect agent fait aussi partie de notre âme, nous avons en
nous suffisamment de quoi faire acte d'intellection, et rien d'autre ne nous
est nécessaire, ce qui est manifestement faux. En effet, nous avons besoin des
sens, à partir desquels nous recevons les faits d'expérience à la base du
savoir; c'est pourquoi celui qui est
privé d'un seul sens, par exemple la vue, est privé d'une science, à savoir
celle des couleurs; et encore nous avons besoin pour comprendre de
l'enseignement doctrinal qui arrive par le maître; et enfin de l'illumination
qui arrive par Dieu, selon qu'il est dit en Jean (1,9): "Il était la vraie
lumière".
7. L'intellect agent se compare aux
intelligibles comme la lumière aux visibles, ainsi que le montre le De anima.
Mais une unique lumière séparée, à savoir le soleil, suffit à mettre en acte
tous les visibles. Donc pour mettre en acte tous les intelligibles, une unique
lumière séparée suffit: aucune nécessité par conséquent à poser un intellect
agent en nous.
8.
L'intellect agent est assimilé à l'art, comme le montre le De anima[3]. Mais l'art est un principe séparé des œuvres
d'art. Donc l'intellect agent est un principe séparé.
9.
Pour toute nature, la perfection c'est de devenir semblable à son agent. En
effet, l'engendré est parfait quand il atteint à la similitude du générateur,
et l'œuvre d'art quand elle épouse la similitude de la forme qui est dans
l'artisan. Si donc l'intellect agent fait partie de notre âme, l'ultime
perfection et béatitude de notre âme sera immanente à son intimité, ce qui est
manifestement faux, car ainsi l'âme serait en jouissance d'elle-même.
L'intellect agent n'est donc pas quelque chose en nous.
10.
L'agent est d'une dignité supérieure à celle du patient, comme il est dit dans
le De anima[4]. Si donc l'intellect possible est en quelque
façon séparé, l'intellect agent le sera-t-il encore plus. Ce qui ne peut être,
semble-t-il, à moins d'être posé tout à fait hors de la substance de l'âme.
En sens contraire : 1. Il
est dit dans le De anima[5] que, de même qu'il y a en toute nature quelque
chose de comparable à la matière et d'autre part quelque chose de productif, il
est nécessaire qu'il y ait dans l'âme de telles différences, dont l'une [la
passivité] relève de l'intellect possible et l'autre [la productivité] de
l'intellect agent. Donc l'un et l'autre intellect, possible et agent, est
quelque chose en nous ou dans l'âme.
2.
L'opération de l'intellect agent, c'est d'abstraire les espèces intelligibles
des phantasmes, exercice intermittent chez nous. On n'expliquerait pas
pourquoi, semble-t-il, cette abstraction tantôt se ferait, tantôt ne se ferait
pas, si l'intellect agent était une substance séparée. Il n'est donc pas une
substance séparée.
Réponse : Il y a,
semble-t-il, plus de raison à poser un intellect agent unique et séparé que de
l'affirmer de l'intellect possible. L'intellect possible, qui fait de nous une
nature intelligente, est en effet tantôt en puissance et tantôt en acte,
tandis que l'intellect agent est celui qui nous rend intelligents en acte. Mais
l'agent se trouve séparé des choses qu'il réduit à l'acte. En revanche, ce par
quoi quelque chose est en puissance semble être totalement intérieur à la
chose. Aussi plusieurs philosophes ont-ils affirmé que l'intellect agent est
une substance séparée tandis que l'intellect possible fait partie de notre âme.
Et cet intellect agent, ils affirmèrent qu'il est une certaine substance
séparée, qu'ils nomment "Intelligence", laquelle se comporte à l'égard
de nos âmes et de toute la sphère des agents et des patients comme le font les
substances supérieures séparées, qu'ils appellent "Intelligences", à
l'égard des âmes des corps célestes, qu'ils prétendent animées, et aux corps
célestes eux-mêmes. Ainsi, de même que les corps célestes reçoivent le
mouvement des substances séparées susdites, et que nos âmes reçoivent des corps
célestes la perfection intelligible, de même tous ces corps inférieurs
reçoivent formes et mouvements propres de l'intellect agent séparé, tandis que
nos âmes recevraient de lui leurs perfections intelligibles. Mais parce que la
foi catholique affirme que Dieu - et non quelque autre substance séparée -
opère dans la nature et dans nos âmes, certains catholiques affirmèrent, pour
cette raison, que l'intellect agent est Dieu lui-même qui est "la vraie
lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde" (Jn 1,9).
Mais
une telle position, à la considérer avec attention, ne paraît pas cohérente.
Car elle compare les substances supérieures à nos âmes comme les corps célestes
aux corps inférieurs. Et comme les puissances des corps supérieurs sont en
quelque sorte des principes actifs universels à l'égard des corps inférieurs,
ainsi la puissance divine et les puissances des autres substances supérieures
créées, si quelque influence nous en arrive, se rapportent à nos âmes comme des
principes actifs universels. Mais nous voyons qu'en dehors des principes
universels, à savoir les puissances des corps célestes, il faut qu'il y ait des
principes actifs particuliers, à savoir les puissances des corps inférieurs
adaptées aux opérations propres de telles ou telles choses. C'est ce qui est
requis principalement chez les animaux supérieurs. De fait, à la production
des animaux inférieurs suffit la puissance d'un corps céleste, comme il appert
des animaux engendrés par la putréfaction. Mais pour la génération des vivants
supérieurs, il est requis, outre la puissance céleste, la puissance
particulière intérieure à la semence. Puisque donc ce qu'il y a de plus parfait
dans l'ensemble des réalités inférieures est l'opération intellectuelle, il
est requis qu'il y ait en nous, à côté des principes actifs universels, à
savoir la puissance du Dieu qui illumine ou de quelque autre substance séparée,
un principe actif propre par lequel nous devenions effectivement intelligents
en acte. Et c'est l'intellect agent.
Considérons
encore que si on tient l'intellect agent, en deçà de Dieu, pour quelque substance
séparée, la conséquence qui en découle répugne à notre foi, à savoir que notre
perfection ultime et félicité soit d'une certaine façon dans la conjonction de
notre âme, non pas à Dieu, comme l'enseigne la doctrine évangélique qui dit:
"la vie éternelle, c'est de te connaître toi le Dieu véritable" (Jn
17,3), mais dans la conjonction à quelque autre substance séparée. Il est
manifeste en effet que la béatitude ultime ou félicité de l'homme consiste
dans son opération la plus noble - l'acte d'intellection - dont il faut que la
perfection ultime réside dans la conjonction de notre intellect à son principe
actif. En effet, tout ce qui est passif est au maximum de sa perfection quand
il touche au principe actif propre qui lui est cause de perfection. Et, de
fait, tous ceux qui affirment que l'intellect agent est une substance séparée,
disent que la félicité de l'homme consiste dans la possibilité de contempler
cette même intelligence agente.
En
outre, à considérer attentivement le problème, nous découvrons qu'il est impossible
que l'intellect agent soit une substance séparée pour la même raison que nous
avons exposée à propos de l'intellect possible. Si l'opération de l'intellect
possible est de recevoir les intelligibles, l'opération propre de l'intellect
agent est de les abstraire. Ainsi promeut-il à l'acte les intelligibles. L'une
et l'autre de ces opérations, nous les expérimentons en nous-mêmes, car c'est
bien nous qui recevons et abstrayons les intelligibles. Or il faut qu'il y ait
en chaque opérateur un principe formel par quoi il opère. En effet, rien ne
peut opérer formellement par ce qui est séparé de lui-même selon l'être. Sans
doute ce qui est séparé est-il principe moteur d'opération, néanmoins il faut
qu'il y ait un [principe] intérieur par quoi opérer formellement, qu'il
s'agisse d'une forme ou d'une influx quelconque. Il faut donc qu'il y ait en
nous un principe formel par lequel nous recevions les intelligibles et un autre
par lequel nous les abstrayons. On appelle de tels principes intellect agent et
intellect patient. L'un et l'autre fait donc partie de nous-mêmes. Mais il ne
suffit pas pour cela que l'action de l'intellect agent, qui est d'abstraire
les intelligibles, nous revienne de par les images elles-mêmes qui sont en nous
illuminées par l'intellect agent. Jamais en effet l'œuvre d'art ne retourne à
l'action de l'artisan, même si l'on compare l'intellect agent aux images
illuminées comme l'art à l'œuvre d'art.
Mais
il n'est pas difficile de voir comment dans la même substance de l'âme l'un et
l'autre peut se rencontrer, à savoir l'intellect possible, qui est en puissance
à tous les intelligibles, et l'intellect agent, qui les rend tels. Il n'est
pas impossible en effet pour un [sujet] donné d'être en puissance par rapport à
un objet et en acte par rapport au même objet, mais sous divers aspects. Si
donc nous considérons les images elles-mêmes par rapport à l'âme humaine, on
les trouve sous un premier aspect en puissance, en tant qu'elles ne sont pas
abstraites des conditions individuantes alors qu'on peut les en abstraire; et,
sous un autre aspect, en acte, en tant qu'elles sont les similitudes de
réalités déterminées. On trouve donc dans l'âme une potentialité par rapport
aux images selon qu'elles sont représentatives de réalités déterminées. Et ceci
appartient à l'intellect possible qui est, pour ce qui lui revient, en
puissance à tous les intelligibles, mais se voit déterminé à ceci ou cela par
l'espèce abstraite des images. De plus, on trouve dans l'âme une efficience
productrice d'immatérialité qui abstrait les images elles-mêmes des conditions
matérielles. Et ceci appartient à l'intellect agent, pour autant que
l'intellect agent est, en un certain sens, une sorte de pouvoir participé
d'une substance supérieure, à savoir Dieu. C'est pourquoi le Philosophe dit que
l'intellect agent est une certaine qualité pareille à la lumière[6], et le Psaume dit par ailleurs: "est
inscrite sur nous la lumière de ton visage" (Ps 4,7). Et quelque chose de
comparable apparaît chez les animaux qui voient de nuit: leurs pupilles sont
en puissance à toutes les couleurs en tant qu'ils ne détiennent aucune couleur
déterminée mais que, par une certaine lumière intérieure, ils rendent en quelque façon les couleurs visibles en acte.
De
fait, certains ont cru que l'intellect agent n'est rien d'autre en nous que
l'habitus des principes indémontrables. Mais c'est impossible vu que,
s'agissant des principes indémontrables, nous les connaissons en abstrayant
[les formes intelligibles] des choses singulières, comme l'enseigne le
Philosophe à la fin des Analytiques Postérieurs[7]. Aussi faut-il que l'intellect agent préexiste à
l'habitus des principes comme sa cause. En vérité les principes sont pour
l'intellect agent comme ses instruments, puisque c'est par eux qu'il rend les
autres choses singulières intelligibles en acte.
Solutions : 1. Le mot du
Philosophe "on ne peut pas dire qu'il est tantôt en acte d'intellection
et tantôt non"[8] ne doit pas s'entendre de l'intellect agent mais
de l'intellect en acte, car, après qu'il eut traité de l'intellect agent et
patient, il lui fut nécessaire de traiter de l'intellect en acte. Il en montre
d'abord la différence d'avec l'intellect possible: car l'intellect possible et
les réalités connues ne sont pas identiques, mais l'intellect ou la science en
acte est identique à la chose sue en acte; il avait dit la même chose à propos
des sens: le sens et le sensible en puissance diffèrent, mais le sens et le
sensible en acte sont identiques et ne font qu'un. Derechef il montre l'ordre
de l'intellect possible à l'intellect agent, car dans un temps donné
l'intellect est en puissance avant que d'être en acte, non pas qu'une telle
antériorité soit une règle absolue, comme il a souvent coutume de le dire des
choses qui passent de la puissance à l'acte. Ensuite de quoi il ajoute le propos
cité dans lequel il montre la différence entre l'intellect possible et
l'intellect en acte, l'intellect possible étant effectivement tantôt en acte
d'intellection et tantôt non, ce qui ne peut être dit de l'intellect en acte.
Et, dans les Physiques[9], il montre une différence semblable entre les
causes en puissance et les causes en acte.
2.
La substance de l'âme est en puissance et en acte au regard des images, mais
non sous le même rapport, comme on l'a exposé.
3.L'intellect
possible est en puissance au regard des intelligibles selon l'être qu'ils ont
dans les images; et, selon ce même être, l'intellect agent est en acte à leur
égard, mais pour des raisons différentes, comme on l'a montré.
4.
Ces mots du Philosophe: "cela seul est séparé et immortel et
perpétuel"[10], ne peuvent s'entendre de l'intellect agent car
il avait dit auparavant que l'intellect possible est séparé. Mais ils doivent
s'entendre de l'intellect en acte d'après le contexte des propos antérieurs,
comme on l'a dit plus haut. En effet, l'intellect en acte comprend l'intellect
possible et agent. Et "de l'âme, cela seul est séparé, perpétuel et
immortel" qui contient l'intellect agent et l'intellect possible, car les
autres parties de l'âme ne sont pas sans le corps.
5.
La diversité des tempéraments rend la faculté de comprendre plus ou moins
bonne, en raison des puissances au départ de l'abstraction: de telles
puissances usent d'organes corporels, comme l'imagination, la mémoire et
autres du même genre.
6.
Bien qu'il y ait dans notre âme un intellect agent et possible, quelque chose
d'extérieur est cependant requis pour que nous puissions faire acte
d'intellection. Ce sont d'abord les images reçues des sens, par lesquelles sont
représentées à l'intellect les similitudes des réalités déterminées, car
l'intellect agent n'est pas un acte tel qu'en lui puissent être recueillies
les espèces déterminées de toutes les choses à connaître, de même que la
lumière ne peut déterminer la vue aux espèces déterminées des couleurs à moins
que ne se présentent les couleurs déterminant la vue. Mais de plus, comme nous
avions posé que l'intellect agent était un certain pouvoir participé dans nos
âmes ainsi qu'une certaine lumière, il est nécessaire de poser une autre cause
extérieure d'où cette lumière est participée. Et cette cause, nous l'appelons
Dieu, qui enseigne intérieurement pour autant qu'il transmet à l'âme une
lumière de ce type; et sur une lumière de ce type il ajoute en vertu de sa
bienveillance une lumière plus abondante pour connaître les choses que la
raison naturelle ne peut atteindre, telles la lumière de foi et la lumière de
prophétie.
7.
Les couleurs, moteurs de la vue, sont hors de l'âme, mais les images qui
meuvent l'intellect possible nous sont intérieures. Et ainsi, bien que le lumière
extérieure du soleil suffise à rendre les couleurs en acte, cependant pour
rendre les images intelligibles en acte, il est requis une lumière intérieure
et c'est la lumière de l'intellect agent. En outre, la partie intellective de
l'âme est plus parfaite que la sensitive. D'où il est nécessaire que lui soient
davantage présents les principes aptes à sa propre opération. En raison de
quoi, et selon la partie intellective, nous nous trouvons aptes à recevoir les
intelligibles et à les abstraire, pour autant que un pouvoir actif et passif de
l'intellect existe en nous, ce qui n'est pas le cas des sens.
8.
Bien qu'il existe une similitude entre l'intellect agent et l'art, il ne faut
pas qu'une telle comparaison se vérifie en tout.
9.
L'intellect agent ne suffit pas à conduire parfaitement l'intellect possible en
acte, puisqu'en lui n'existent pas les raisons déterminées de toutes les
choses, comme on l'a dit. Et ainsi il est requis pour la perfection ultime de
l'intellect possible qu'il soit uni en quelque façon à cet agent dans lequel
existent les raisons de toutes les choses, à savoir Dieu.
10. L'intellect agent est plus noble que l'intellect possible, pour autant que la vertu active est plus noble que la passive, et plus séparé, pour autant qu'il s'éloigne davantage de la ressemblance à la matière. Pas cependant au point d'être une substance séparée.
[1] Aristote, De anima III, 430 a 22.
[2] Id. ibid. III, 430 a 17.
[3] Id. ibid. III, 430 a 15-16.
[4] Id. ibid. III, 430 a 18-19.
[5] Id. ibid. III, 430 a 10-14.
[6] Id. ibid. III, 430 a 15.
[7] Id. Anal. Post. II, 100 a 15 - 100 b
5.
[8] Id. De anima III, 430 a 22.
[9] Id. Phys. II, 195 b 1-6.
[10]
Id. De anima III, 430 a 17 et 23.