Question
7
Objections : 1. Il semble que non. Ceux dont l'opération propre et naturelle est la même, ceux-là sont les mêmes selon l'espèce, car c'est par l'opération que la nature d'une chose est connue. Or l'ange et l'âme ont la même opération propre et naturelle, à savoir l'acte d'intellection. Donc l'âme et l'ange sont de la même espèce.
2. On disait que l'opération de l'âme comporte une activité discursive, mais non pas celle de l'ange; et ainsi l'opération de l'âme et celle de l'ange ne sont pas de la même espèce. A l'inverse: une même puissance n'est pas au principe d'opérations diverses selon l'espèce. Or nous, par la même puissance, à savoir l'intellect possible, nous concevons certains objets intelligibles sans discourir, à savoir les premiers principes, et d'autres en discourant, à savoir les conclusions. Donc concevoir avec ou sans discours ne diversifie pas l'espèce.
3. Les actes d'intellection avec ou sans discours paraissent différer comme être en mouvement et être en repos, car le discours est un certain mouvement de l'intellect d'un point à un autre. Mais être en mouvement et en repos ne diversifient pas l'espèce, car le mouvement est réductible au genre dans lequel se trouve le terme du mouvement, comme dit le Commentateur en III Physique[1]; aussi le Philosophe dit-il en cet endroit[2] qu'il y a autant d'espèces de mouvement qu'il y a d'espèces d'étants, pour autant qu'ils déterminent le mouvement. Donc les actes d'intellection avec ou sans discours ne diffèrent pas l'espèce.
4. De même que les anges conçoivent les réalités dans le Verbe, de même l'âme des bienheureux. Mais dans le Verbe la connaissance est sans discours, aussi S. Augustin dit-il dans le De Trinitate[3] que dans la patrie il n'y a aura pas de pensées cursives. Donc l'âme ne diffère pas de l'ange par une intellection avec discours opposée à une intellection sans discours.
5. Tous les anges ne se réunissent pas en une [même] espèce, ainsi qu'on l'établit à partir du multiple; et cependant tous les anges conçoivent sans discours. Donc ce n'est pas l'intellection avec ou sans discours qui fait la diversité d'espèce dans les substances intellectuelles.
6. On disait que même chez les anges, les uns conçoivent plus parfaitement que les autres. En sens opposé: le plus et le moins ne différencient pas l'espèce. Or concevoir plus ou moins parfaitement ne diffère que par le plus et le moins. Donc les anges ne se différencient pas par l'espèce selon qu'ils conçoivent plus ou moins parfaitement.
7. Toutes les âmes humaines sont de même espèce. Toutes cependant ne sont pas également intelligentes. Il n'y a donc pas de différence d'espèce dans les substances intellectuelles par le fait de concevoir plus ou moins parfaitement.
8. On dit que l'âme humaine conçoit en discourant parce qu'elle conçoit la cause par l'effet et inversement. Mais ceci convient également aux anges. Il est dit en effet dans le livre De Causis[4] que l'intelligence conçoit ce qui est au-dessus d'elle parce qu'elle en est l'effet, et ce qui est au-dessous d'elle parce qu'elle en est la cause. Donc l'ange ne diffère pas de l'âme par le fait d'une intellection avec ou sans discours.
9. Tous ceux qui sont rendus parfaits par des perfections identiques, semblent être identiques selon l'espèce, car l'acte propre procède d'une puissance propre. Or l'ange et l'âme sont rendus parfaits par des perfections identiques, à savoir par la grâce, la gloire, la charité. Ils sont donc de même espèce.
10. Ceux dont la fin est identique semble être de même espèce, car chacun est ordonné à la fin par sa forme, laquelle est principe de l'espèce. Or identique est la fin de l'ange et de l'âme, à savoir la béatitude éternelle, comme il ressort de ce que dit Matthieu: "Les fils de la résurrection seront comme les anges dans le ciel"[5]; et Grégoire dit que les âmes seront élevées aux ordres des anges[6]. Donc l'ange et l'âme sont de même espèce.
11. Si l'ange et l'âme diffèrent par l'espèce, il faut que l'ange soit supérieur à l'âme dans l'ordre de la nature; il sera ainsi intermédiaire entre l'âme et Dieu. Mais entre notre esprit et Dieu il n'y a pas d'intermédiaire, comme dit Augustin[7]. Donc l'ange et l'âme ne diffèrent pas par l'espèce.
12. L'impression d'une même image en des [sujets] divers ne diversifie pas l'espèce. En effet l'image du cercle, qu'elle soit dans l'or ou l'argent, reste de même espèce. Or l'image de Dieu est dans l'âme autant que dans l'ange. Donc l'ange et l'âme ne diffèrent pas par l'espèce.
13. A définition identique, espèce identique. Or la définition de l'ange convient à l'âme. En effet Damascène dit que "l'ange est une substance incorporelle, toujours en mouvement, de libre arbitre, ministre de Dieu, recevant par grâce, non par nature, l'immortalité"[8]. Toutes ces choses conviennent à l'âme humaine. Donc l'ange et l'âme sont de même espèce.
14. Tout ce qui se rencontre dans la différence ultime est de même espèce, car la différence ultime est constitutive de l'espèce. Mais l'ange et l'âme se rencontrent dans la différence ultime, à savoir dans l'être intellectuel, lequel doit être l'ultime différence puisque rien n'est plus noble dans la nature de l'ange ou de l'homme; toujours en effet l'ultime différence est ce qu'il y a de plus accompli. Donc l'ange et l'âme ne diffèrent pas par l'espèce.
15. Ce qui n'est pas identique à l'espèce, ne peut différer par l'espèce. Or l'âme n'est pas identique à l'espèce, elle est plutôt partie de l'espèce. Elle ne peut donc différer de l'ange par l'espèce.
16. La définition regarde proprement l'espèce. Ce qui n'est pas définissable ne paraît pas relever de l'espèce. Mais l'ange et l'âme ne sont pas définissables, puisqu'ils ne sont pas composés de matière et de forme, comme on l'a montré plus haut: dans toute définition en effet, quelque chose joue le rôle de matière et quelque chose le rôle de forme, comme le montre le Philosophe dans la Métaphysique[9], où lui-même dit que si les espèces des choses étaient sans matière, comme Platon le soutient, elles ne seraient pas définissables. Donc l'ange et l'âme ne peuvent différer par l'espèce à proprement parler.
17. Toute espèce est constituée du genre et de la différence. Or le genre et la différence sont fondés diversement: ainsi le genre de l'homme - l'animal - dans la nature sensible; la différence - le rationnel - dans la nature intellectuelle. Mais dans l'ange et l'âme, il n'est pas de diversité sur quoi puissent se fonder le genre et la différence: leur essence en effet est une forme simple; et leur être ne peut admettre ni genre ni différence. Le Philosophe prouve en effet dans la Métaphysique que l'étant n'est ni genre ni différence. Donc l'ange et l'âme n'ont pas de genre ni de différence, et ainsi ne peuvent différer par l'espèce.
18. Tout ce qui diffère par l'espèce, diffère par différence de contraires. Mais dans les substances immatérielles il n'y a pas de contrariété, car la contrariété est principe de corruption. Donc l'ange et l'âme ne diffèrent pas par l'espèce.
19. L'ange et l'âme semblent différer principalement par cela que l'ange n'est pas uni à un corps, à l'inverse de l'âme. Mais cela ne peut faire que l'âme diffère de l'ange par l'espèce: le corps en effet se rapporte à l'âme comme matière; mais la matière ne spécifie pas la forme, c'est plutôt le contraire. Donc en aucune façon l'ange et l'âme ne diffèrent par l'espèce.
En sens contraire : Ce qui ne diffère pas par l'espèce ne diffère pas non plus par le nombre, sinon par la matière. Mais l'ange et l'âme n'ont pas de matière, comme l'a montré la question précédente. Donc si l'ange et l'âme ne diffèrent pas par l'espèce, elles ne diffèrent pas non plus par le nombre, ce qui est manifestement faux. Reste donc qu'ils diffèrent par l'espèce.
Réponse : Certains disent que l'âme humain et l'ange sont de même espèce. Et la thèse semble avoir été soutenue d'abord par Origène[10]. Voulant éviter les erreurs des anciens hérétiques, qui attribuaient la diversité des choses à divers principes, ceux-ci introduisant la diversité du bien et du mal, il soutint que la diversité de toutes les choses procédait du libre arbitre. Dieu, dit-il, fit en effet au commencement toutes les créatures égales; s'agissant des rationnelles, certaines, adhérant à Dieu, progressèrent en mieux dans leur mode d'adhésion à Dieu; mais d'autres, s'éloignant de Dieu en vertu de leur libre arbitre, tombèrent de pire en pire à la mesure de leur retrait de Dieu. Et ainsi, certaines d'entre elles furent incorporées aux corps célestes, d'autres aux corps humains, d'autres encore s'en retournèrent jusqu'à la malignité des démons, alors que cependant l'uniformité régnait au commencement de leur création. Mais, autant que sa position le laisse voir, Origène porta son attention au bien des créatures singulières en négligeant la considération du tout. Pourtant un sage artisan ne considère pas dans la disposition des parties seulement le bien de telle ou telle partie, mais beaucoup plus le bien du tout. C'est pourquoi le bâtisseur ne fait pas toutes les parties également précieuses, mais plus ou moins, selon leur concours à la bonne disposition de la maison. Et pareillement dans le corps animal, toutes les parties n'ont pas la clarté de l'œil, car l'animal serait imparfait; mais il y a diversité dans les parties animales pour que l'animal puisse être rendu parfait. Ainsi encore Dieu, dans sa sagesse, n'a pas produit toutes choses égales: en effet l'univers serait imparfait si lui manquaient les multiples degrés des étants. Donc chercher pourquoi l'opération de Dieu fait telle créature meilleure qu'une autre serait chercher pourquoi l'artisan institue dans son œuvre la diversité des parties.
Une fois écarté l'argument d'Origène, quelques uns modifièrent sa position en disant que toutes les substances intellectuelles sont de même espèce pour d'autres raisons (qui sont touchées dans les objections). Mais la position semble impossible. Si en effet l'ange et l'âme ne sont pas composés de matière et de forme mais ne sont que des formes, comme il a été dit dans la question précédente, il faut que la différence qui distingue les anges les uns des autres, ou encore de l'âme, soit une différence formelle; à moins de supposer que les anges soient aussi unis à des corps comme les âmes: alors, du fait de leur rapport aux corps, une différence matérielle pourrait les distinguer, comme il a été dit des âmes précédemment. Mais cela n'est pas admis généralement, et si cela était, ne profiterait pas à cette position: car il est manifeste que de tels corps différeraient spécifiquement des corps humains auxquels les âmes humaines sont unies; et des divers corps selon l'espèce, il faut qu'il y ait diverses perfections selon l'espèce. Donc une fois écartée la thèse que les anges ne sont pas formes des corps, s'ils ne sont pas composés de matière et de forme, ne demeure entre les anges, ou entre les anges et l'âme, qu'une différence formelle. Or une différence formelle fait varier l'espèce, car c'est la forme qui donne l'espèce d'une chose. Reste ainsi que les anges différent par l'espèce non seulement de l'âme mais encore entre eux.
Mais si quelqu'un soutient que les anges et l'âme sont composés de matière et de forme, cette opinion non plus ne pourra tenir. Si en effet, dans les anges aussi bien que dans l'âme, unique est de soi la matière, comme unique est la matière de tous les corps inférieurs, et diversifiée seulement par les formes, il faudra encore que la division de cette matière unique et commune soit principe de distinction entre les anges et des anges à l'âme. Or comme il est de la raison de la matière d'être privée de soi de toute forme, on ne pourra comprendre la division de la matière avant la réception de la forme, qui se multiplie selon la division de la matière, sinon par les dimensions quantitatives. C'est pourquoi le Philosophe dit dans les Physiques[11] que, ôtée la quantité, la substance demeure indivisible. Or tout ce qui est composé de matière sujette à la quantité, est un corps, et non pas seulement uni à un corps. Ainsi donc les anges et l'âme sont des corps, ce qu'aucun homme sain d'esprit n'a dit, puisqu'il est notamment prouvé que l'intellection ne peut être l'acte d'aucun corps. En vérité, si la matière des anges et de l'âme n'est pas unique et commune, mais [relève] d'ordres divers, cela ne peut être qu'en fonction de sa référence à des formes diverses, de même qu'il n'y a pas, dit-on, de matière unique commune entre les corps célestes et les inférieurs. C'est ainsi qu'une telle différence de matière fait la diversité des espèces. D'où il est impossible, semble-t-il, que les anges et l'âme soient de même espèce.
Reste à considérer pour quelle raison ils diffèrent par l'espèce. Or il nous faut parvenir à la connaissance des substances intellectuelles par la considération des substances matérielles. En celles-ci les divers degrés de perfection de la nature institue la diversité d'espèce. Ce qu'il est facile de montrer à considérer les genres eux-mêmes des substances matérielles; il est manifeste en effet que les corps mixtes surpassent en rang de perfection les éléments; les plantes, les corps mixtes, et les animaux, les plantes. Et en chacun des genres, on trouve, selon les degrés de perfection naturelle, diversité d'espèces: car chez les éléments, le terre est au plus bas, le feu ce qu'il y a de plus noble; pareillement dans les minéraux, on découvre que la nature progresse graduellement à travers diverses espèces jusqu'à l'espèce de l'or; chez les plantes jusqu'à l'espèce des plantes parfaites; et chez les animaux jusqu'à l'espèce de l'homme; cependant, certains animaux, qui disposent seulement du tact, sont très proche des plantes par leur immobilité, et pareillement certaines plantes sont proches des choses inanimées, comme le montre le Philosophe dans le De Vegetabilibus[12]. A cause de cela, le Philosophe dit dans la Métaphysique[13] que les espèces des choses naturelles sont comme les espèces des nombres, dans lesquelles une unité ajoutée ou soustraite fait varier l'espèce. Ainsi donc aussi dans les substances immatérielles les divers degrés de perfection de la nature fait la différence d'espèce.
Mais sur un point il en va différemment dans les substances matérielles et les immatérielles. Partout en effet où il y a diversité de degrés, il faut que les degrés soient disposés en ordonnance à quelque principe unique. Dans les substances matérielles, on observera que les divers degrés diversifiant les espèces le sont par ordonnance à ce premier principe qu'est la matière. De là vient que les premières espèces sont plus imparfaites et les suivantes plus parfaites, et se comparent aux premières par addition: ainsi les corps mixtes sont d'une espèce plus parfaite que celle des éléments, attendu qu'ils ont en eux tout ce qu'ont les éléments et quelque chose en plus; semblable est le rapport des plantes aux corps minéraux, et des animaux aux plantes.
En revanche, dans les substances immatérielles on observe une ordonnance des degrés des diverses espèces, non par rapport à la matière, qu'ils n'ont pas, mais par rapport à l'agent premier, qui doit être très parfait. Et ainsi la première espèce est chez elles plus parfaite que la seconde, parce que plus semblable au premier agent; et la perfection de la seconde en diminution de la première, et ainsi de suite jusqu'à la dernière d'entre elles. D'autre part, la perfection la plus haute, celle du premier agent, consiste en ceci que dans une simplicité unique il possède la bonté et la perfection sous toutes ses formes. C'est pourquoi, autant une substance immatérielle sera proche du premier agent, autant elle sera dans la simplicité de sa nature d'une bonté plus parfaite, et moins elle aura besoin de formes intérieurement acquises pour son accomplissement. Et ceci se vérifie graduellement jusqu'à l'âme humaine, qui tient le degré le plus bas, comme la matière première dans le genre des choses sensibles. Aussi n'a-t-elle pas dans sa nature de formes intelligibles en acte, mais elle est en puissance aux intelligibles; c'est pourquoi elle a besoin pour son opération propre d'être actualisée par les formes intelligibles, les acquérant des choses extérieures par les puissances sensitives. Et comme l'opération sensitive se fait par un organe corporel, il appartient à la condition même de sa nature d'être unie à un corps, et d'être partie de l'espèce humaine, n'ayant pas en soi la complétude de l'espèce.
Solutions : 1. L'intellection de l'ange et celle de l'âme ne sont pas de même espèce. Il est manifeste en effet que si les formes au principe de l'opération diffèrent par l'espèce, il en ira nécessairement de même des opérations: ainsi chauffer et refroidir diffèrent selon la différence de la chaleur et du froid. Or les espèces intelligibles par lesquelles les âmes font acte d'intellection sont abstraites des images. Et ainsi elles ne sont pas de même nature que les espèces intelligibles par lesquelles les anges font acte d'intellection: celles-ci leur sont innées, et c'est pourquoi le livre De Causis[14] dit que chaque Intelligence est pleine de formes. Par conséquence l'intellection de l'ange et celle de l'âme ne sont pas de même espèce. Cette différence fait que l'ange conçoit sans discours, mais l'âme avec discours, car il lui est nécessaire de parvenir au discernement des causes à partir des effets sensibles, et à partir des accidents sensibles à l'essence des choses, laquelle ne relève pas du sens.
2. L'âme intellectuelle conçoit les principes et les conclusions par les espèces abstraites des images; et ainsi il n'y a pas de diversité spécifique d'intellection.
3. Le mouvement est réductible au genre, et son espèce au terme du mouvement, en tant que la même forme est avant le mouvement seulement en puissance, dans le mouvement même intermédiaire entre la puissance et l'acte, et au terme du mouvement complètement en acte. Mais l'intellection de l'âme - avec discours - et celle de l'ange - sans discours - ne sont pas de même espèce quant à la forme. De là ne s'impose pas l'unité d'espèce.
4. L'espèce d'une chose se juge selon l'opération qui lui revient en raison de sa nature propre, mais non selon l'opération qui lui revient en raison de sa participation à une autre nature. Par exemple on ne juge pas l'espèce du fer de par l'embrasement qui lui revient par la mise en feu: autrement on jugerait que le fer et le bois sont de même espèce parce qu'ils brûlent une fois enflammés. Je dis donc que "voir dans le Verbe" est une opération surnaturelle de l'âme et de l'ange, leur revenant à l'une et à l'autre en raison de leur participation à une nature supérieure, à savoir divine, par l'illumination de la gloire. D'où l'on ne peut conclure que l'ange et l'âme sont de même espèce.
5. Par rapport à la diversité des anges les espèces intelligibles ne sont pas de même raison, car autant une substance intellectuelle est supérieure et plus proche de Dieu, lequel comprend toute chose par l'unité de son essence, autant les formes intelligibles sont en elle plus élevées et plus aptes à devoir connaître la pluralité. C'est pourquoi il est dit dans le De Causis[15] que les Intelligences supérieures conçoivent par des formes plus universelles. Et Denys dit dans la Hiérarchie céleste[16] que les anges supérieurs ont une science plus universelle. Et ainsi l'intellection n'est pas de même espèce selon la diversité des anges, bien qu'elle soit sans discours pour les uns et pour les autres, parce qu'ils conçoivent par des espèces innées, non reçues des choses qu'elles font connaître.
6. Le plus et le moins se disent en deux sens. Premièrement suivant que la matière participe diversement à une même forme, ainsi le bois à la blancheur et alors le plus et le moins ne diversifient pas l'espèce. Secondement suivant les divers degrés de perfection des formes, alors le plus et le moins diversifient l'espèce. En effet la diversité des espèces de couleurs résulte de la proximité plus ou moins grande qu'elles ont à la lumière. C'est ainsi que l'on rencontre le plus ou le moins dans la diversité des anges.
7. Bien que toutes les âmes ne fassent pas également acte d'intellection, toutes cependant conçoivent par des espèces de même nature, à savoir reçues des images. Et c'est pourquoi le fait qu'elles soient inégales en intelligence vient de la diversité des pouvoirs sensitifs d'où sont abstraites les espèces, diversité qui provient elle-même de la diversité des dispositions des corps. Il apparaît ainsi que ce plus et moins ne diversifie pas l'espèce puisqu'il suit la diversité matérielle.
8. Connaître quelque chose par une autre advient de deux façons. Premièrement quand on connaît l'une par l'autre, de telle sorte que soit distincte la connaissance de l'une et de l'autre, comme lorsque l'homme connaît la conclusion par le principe, en considérant séparément l'un et l'autre. Secondement quand l'objet connu l'est par l'espèce qui le fait connaître, par exemple quand nous voyons la pierre par l'espèce de la pierre qui est dans l'œil. Selon la première façon, connaître l'un par l'autre fait le discours, mais non l'autre façon. Or c'est de cette dernière façon que l'ange connaît l'effet par la cause et la cause par l'effet, en tant que l'essence même de l'ange est une certaine similitude de sa cause et qu'elle rend semblable à soi son effet.
9. Les perfections de la grâce conviennent à l'âme et à l'ange par la participation à la divine nature, d'après ce qui est dit dans la seconde épître de Pierre: "Par elle [la puissance de Dieu], les plus grandes et précieuses promesses nous ont été données, afin que vous deveniez ainsi participants de la divine nature" etc.[17]. Par conséquent on ne peut conclure de la concordance dans ces perfections à l'unité d'espèce.
10. Les choses dont la fin immédiate et naturelle est une, sont unes selon l'espèce. Mais la béatitude est la fin ultime et surnaturelle. Donc la raison ne suit pas.
11. Augustin ne pense pas qu'il n'y ait rien d'intermédiaire entre notre esprit et Dieu sous la raison du degré de dignité et de nature, puisque même une âme est plus noble qu'une autre; par contre il pense que notre âme est immédiatement justifiée par Dieu et béatifiée en lui. Il dirait aussi bien qu'un simple soldat est immédiatement sous le roi, non pas que d'autres ne lui soient supérieurs sous le roi, mais parce que nul n'a propriété sur lui sinon le roi.
12. Ni l'ange ni l'âme n'est l'image parfaite de Dieu, mais seul le Fils. Et ainsi il ne faut pas qu'ils soient de même espèce.
13. La définition susdite ne convient pas de la même façon à l'âme et à l'ange. L'ange est en effet une substance incorporelle, et parce qu'il n'est pas un corps et parce qu'il n'est pas uni à un corps, ce qui ne peut être dit de l'âme.
14. Ceux qui affirment que l'âme et l'ange sont de la même espèce confèrent une valeur maximale à ce raisonnement, mais il ne conclut pas nécessairement. La différence ultime en effet doit être plus noble non seulement quant à la noblesse de la nature mais encore quant à ce qu'elle détermine, parce que la différence ultime est un quasi acte au regard de tout ce qui précède. Ainsi donc l'intellectualité n'est pas plus noble dans l'ange ou dans l'âme, mais elle ne l'est pas de la même façon ici et là; il en va manifestement de même du sensible: autrement tous les animaux bruts seraient de même espèce.
15. L'âme est partie de l'espèce, elle est cependant le principe donnant l'espèce; c'est en ce sens que porte la recherche sur l'espèce de l'âme.
16. Bien que la définition porte sur la seule espèce à proprement parler, il s'en faut pourtant que toute espèce soit définissable. Les espèces des choses immatérielles ne sont pas connues par définition ou démonstration, comme il en va dans les sciences spéculatives, mais elles sont connues par une simple intuition. Par conséquent l'ange ne peut être proprement défini - car nous ne savons pas de lui ce qu'il est - mais il peut être désigné par certaines négations. Quant à l'âme, elle est définie comme forme du corps.
17. Le genre et la différence peuvent être entendus en deux sens. En un premier sens, selon une considération réaliste, comme ils le sont par la Métaphysique ou la philosophie naturelle; il faut alors que le genre et la différence soient fondés sur la diversité des natures. De ce point de vue rien n'empêche de dire que dans les substances spirituelles il n'y ait pas de genre et de différence, mais seulement des formes et des espèces simples. Au second sens, selon une considération logique: alors il n'importe pas que le genre et la différence se fondent sur la diversité des natures, mais sur une nature unique dans laquelle on considère quelque chose de propre et quelque chose de commun. Et ainsi rien n'empêche de poser le genre et la différence dans les substances spirituelles.
18. Lorsqu'on parle du genre et de la différence en philosophie des réalités physiques, il faut que les différences soient des contraires, car la matière sur laquelle est fondée la nature du genre est de recevoir des formes contraires. Mais selon une considération logique, il suffit de quelque opposition dans les différences, comme on le voit dans les différences des nombres, où il n'y a pas de contrariété. Et pareillement dans les substances spirituelles.
19. Bien que la matière ne donne pas l'espèce, toutefois le rapport de la matière à la forme concerne la nature de la forme.
[1] Averroès, in Phys. III,4.
[2] Aristote, Phys, III, 201 a 8-9.
[3] XV, XV1, 26 (PL 42, 1079).
[4] Liber De causis, prop. 7.
[5] Mt, 22,30.
[6] Grégoire le Grand, Homélies sur l'Evangile, II,34 (PL 76, 1252).
[7] De utilitate credendi, XV, 34 (PL 42,82); De Trinitate, XV, I 1 (PL 42, 1057)
[8] J. Damascène, De Fide Orthodoxa, II,3 (c. 17).
[9] Aristote, Métaphysique, VIII, 1043 b 23-32.
[10] De principiis, II,5,4.
[11] Aristote, Physiques, I, 185 a 32 - b 5.
[12] Faussement attribué à Aristote, cf. J. Damascène, De Plantis, I,18.
[13] VIII, 1043 b 33 - 1044 a 2.
[14] Prop. 9
[15] Ibid.
[16] XII,2.
[17] 2 Pe, 1,4.