Question 8

L'âme humaine devrait-elle être unie au corps humain tel qu'il est?          

 

Objections : 1. Il semble que non. L'âme humaine est la plus subtile des formes unies à un corps. La terre est le plus infime des corps. Il ne fut donc pas convenable qu'elle fût unie à un corps terrestre.

2. On disait: ce corps terrestre, pour avoir été ramené à  l'équilibre du tempérament, pos­sède une similitude avec le ciel, lequel est totalement dépourvu de contraires; il en tire une noblesse telle que l'âme rationnelle puisse lui être unie convenablement. En sens contraire: si la noblesse du corps humain découle de sa ressemblance au corps céleste, il s'ensuit que le corps céleste est plus noble que lui. Mais l'âme rationnelle est plus noble que n'importe quel corps, puisque par la capacité de son intellect elle transcende tous les corps. Donc l'âme rationnelle devrait plutôt être unie à un corps céleste.

3. On disait que le corps céleste est en perfection plus noble que l'âme rationnelle. En sens contraire: si la perfection du corps céleste est plus noble que l'âme rationnelle, il faut qu'il soit intelligent, car tout ce qui est intelligent, quel qu'il soit, est plus noble que ce qui ne l'est pas. Si donc un corps céleste est rendu parfait par quelque substance intellectuelle, celle-ci en sera, ou bien seulement le moteur, ou bien la forme. Si seulement le moteur, il n'en reste pas moins que le corps humain possède une modalité de perfection plus noble que celle du corps céleste: en effet la forme donne spécification à ce dont elle est la forme, mais non le moteur. C'est pourquoi rien n'empêche que des réalités dont la nature est dépourvue de noblesse, ser­vent d'instruments à l'agent le plus noble. Mais si la substance intellectuelle est la forme du corps céleste, ou bien une telle substance possède seulement l'intellect, ou bien, avec l'intel­lect, le sens et les autres puissances. Si elle a le sens et les autres puissances, comme il est nécessaire que de telles puissances soient l'acte des organes dont elles ont besoin pour agir, il s'ensuit que le corps céleste est un corps organique, ce qui répugne à la simplicité de son unité formelle. En revanche, si elle possède seulement l'intellect, un intellect ne recevant rien du sens, une telle substance n'a nul besoin d'union au corps, puisque l'opération de l'intellect ne se fait pas par un organe corporel. Donc, puisque l'union du corps et de l'âme n'est pas pour le corps mais pour l'âme, (parce que les matières sont pour les formes et non l'inverse), il s'ensuit que la substance intellectuelle n'est pas unie au corps céleste comme étant sa forme.

4. Toute substance intellectuelle créée a par nature la possibilité de pécher, parce qu'elle peut se détourner du bien suprême qui est Dieu. Si donc des substances intellectuelles sont unies comme formes à des corps célestes, elles peuvent pécher. Or la peine du péché, c'est la mort, c'est-à-dire la séparation de l'âme et du corps, et le tourment des pécheurs en enfer. Par consé­quent il a pu se faire que les corps célestes mourussent et que leur âme fût rétro­gradée en enfer.

5. Toute substance intellectuelle est capable de la béatitude. Si donc les corps célestes sont animés par des âmes intellectuelles, de telles âmes sont capables de la béatitude. Et ainsi dans la béatitude éternelle il y a non seulement les anges et les hommes, mais encore cer­taines natures intermédiaires, alors que pourtant les saints docteurs enseignent que la société des saints se compose des anges et des hommes.

6. Le corps d'Adam fut proportionné à l'âme rationnelle. Mais notre corps est dissemblable à ce corps; ce corps en effet, avant le péché, fut immortel et impassible, ce qui n'est pas le cas de nos corps. Donc les corps, tels que nous les avons, ne sont pas proportionnés à l'âme rationnelle.

7. Le moteur le plus noble exige les instruments les mieux disposés et soumis à [son] opé­ra­tion. Or l'âme rationnelle est ce qu'il y a de plus noble entre les moteurs inférieurs. Donc lui est dû pour ses opérations un corps parfaitement soumis. Or nous ne disposons pas d'un corps d'une telle qualité, car la chair résiste à l'esprit et l'âme est tirée de ci de là à cause de la guerre des concupiscences. Ainsi donc l'âme rationnelle n'a pas dû être unie à un tel corps.

8. A l'âme rationnelle convient l'abondance des esprits animaux dans un corps à parfaire. C'est pourquoi le corps de l'homme est le plus chaud parmi les autres animaux quant au pouvoir d'engendrer de telles forces: ce que signifie la station droite du corps humain pro­venant des forces de la chaleur et des esprits animaux. Ainsi donc il eût été très convenable que l'âme rationnelle fût unie à un corps totalement "spirituel".

9. L'âme est une substance incorruptible; mais nos corps sont corruptibles. Il n'est donc pas convenable que l'âme soit unie à de tels corps.

10. L'âme rationnelle est unie au corps pour constituer l'espèce. Mais celle-ci eût été mieux conservée si le corps à quoi l'âme est unie était incorruptible: il ne serait plus nécessaire en effet que l'espèce fût conservée par la génération, mais elle pourrait être conservée en nombre dans les mêmes corps. Donc l'âme humaine a dû être unie à des corps incorrupti­ble.

11. Le corps humain, pour être le plus noble parmi les corps inférieurs, doit être le plus sem­blable au corps céleste, qui est le plus noble des corps. Or le corps céleste est tout à fait exempt de contrariété. Donc le corps humain a dû avoir le minimum en fait de contrariété. Mais nos corps n'ont pas ce minimum: en effet d'autres corps, comme ceux des pierres et des arbres, sont plus durables, étant donné que la contrariété est principe de dissolution. Par con­séquent l'âme rationnelle n'a pas dû être unie à des corps de même qualité que les nôtres.

12. L'âme est une forme simple. A une forme simple revient une matière simple. Donc l'âme rationnelle a dû être unie à quelque corps simple, tel que le feu, l'air, ou tout autre de ce genre.

13. L'âme humaine semble être en communion avec les principes, aussi les philosophes anti­ques ont-ils affirmé que l'âme est de la nature des principes, comme le montre le De anima[1]. Or les principes des corps sont les éléments. Par conséquent, bien que l'âme ne soit pas un élément, ou [composée] d'éléments, elle a dû au moins être unie à un corps élémen­taire, comme le feu, l'air ou l'un des autres éléments.

14. Les corps [composés] de parties semblables s'écartent moins de la simplicité que les corps [composés] de parties dissemblables. Comme l'âme est une forme simple, elle a dû être unie de préférence à un corps composé de parties semblables qu'à un corps composé de parties dissemblables.

15. L'âme est unie au corps en tant que forme et moteur. Par conséquent l'âme rationnelle, qui est la plus noble des formes, a dû être unie au corps le plus agile à se mouvoir. Nous voyons le contraire de cela, car les corps des oiseaux sont plus agile à se mouvoir que les corps humains, et pareillement les corps de beaucoup d'animaux.

16. Platon dit[2] que les formes sont données par le Donateur selon les aptitudes (exigences) de la matière, c'est-à-dire les dispositions de la matière. Mais le corps humain n'a pas de disposi­tion au regard d'une forme si noble, car, visiblement, il est grossier et corruptible. L'âme n'au­rait donc pas dû être unie à un tel corps.

17. Dans l'âme humaine, les formes intelligibles sont très particularisées par comparaison aux substances intelligibles supérieures. Or de telles formes s'accorderaient à l'opération du corps céleste, qui est cause de génération et de corruption de ces choses particulières. Donc l'âme humaine aurait dû être unie aux corps célestes.

18. Rien n'est mû naturellement tant qu'il est dans son lieu, mais seulement quand il est hors de son propre lieu. Mais le ciel est mû tout en existant dans son lieu. Donc il n'est pas mû naturellement. Il est donc mû par une âme, et ainsi il possède une âme qui lui est unie.

19. Raconter est un acte de la substance intelligente. Or "les cieux racontent la gloire de Dieu", comme il est dit dans le psaume 18,1. Par conséquent les cieux sont intelligents; ils ont donc une âme intellective.

20. L'âme est la plus parfaite des formes. Par conséquent, elle a dû être unie à un corps parfait. Mais le corps humain paraît très imparfait: en effet il n'a ni arme pour se défendre ou pour attaquer, ni couverture, ni rien des atouts que la nature attribue aux corps des autres animaux. Par conséquent l'âme n'aurait pas dû être unie à un tel corps.

 

En sens contraire : Il est dit dans l'Ecclésiastique 17, 1-3: "Dieu a créé l'homme de la terre et l'a fait à son image". Or les œuvres de Dieu sont sages. Il est dit en effet dans la Genèse: "Dieu vit que les choses qu'il avait faites étaient très bonnes" (1,31). Il fut donc sage que l'âme rationnelle, où réside l'image de Dieu, fût unie à un corps terrestre.

 

Réponse : Puisque la matière est pour la forme et non l'inverse, c'est du côté de l'âme qu'il faut apprendre à quel corps elle doit être unie. Car il est dit dans le De anima[3] que l'âme est non seulement la forme et le moteur du corps, mais encore la fin. Or les questions dispu­tées pré­cédentes l'ont manifesté: il est naturel à l'âme d'être unie au corps humain pour la raison que, étant la dernière dans l'ordre des substances intelligibles comme la matière l'est dans l'ordre des choses sensibles, l'âme humaine n'a pas d'espèces intelligibles innées par lesquelles elle puisse mener à terme son opération propre - l'intellection - comme font les substances intelli­gibles supérieures, mais elle est en puissance à ces espèces, puisqu'elle est comme une table rase sur laquelle rien n'est inscrit, ainsi qu'il est dit dans le De anima[4]. C'est pourquoi il faut qu'elle reçoive les espèces intelligibles des choses extérieures par la médiation des puissances sensibles, lesquelles ne peuvent avoir d'opération propre sans les organes corporels. Pour cette raison il est nécessaire que l'âme humaine soit unie à un corps.

En conséquence, si l'âme humaine est susceptible d'être unie à un corps pour la raison qu'elle a besoin de recevoir les espèces intelligibles des choses par la médiation des sens, il est nécessaire que le corps, auquel l'âme rationnelle sera unie, soit tel qu'il puisse être le plus apte à représenter les espèces sensibles d'où proviendront les espèces intelligibles dans l'intellect. Il faut donc que le corps auquel l'âme rationnelle est unie soit le mieux possible apte à sentir.

Or, s'il y a plusieurs sens, toutefois il en est un au fondement des autres, à savoir le tact, sur lequel repose en  principe la nature sensible toute entière. Aussi est-il dit dans le De anima[5] que c'est à cause de ce sens que l'on parle d'abord d'animalité. Delà vient qu'en cas d'im­mobilisation de ce sens, comme il arrive dans le sommeil, tous les autres sens sont immo­bilisés. De plus, tous les autres sens non seulement sont détruits par l'excès de leurs propres sensibles, comme la vue par des choses très lumineuses, et l'ouïe par des sons très forts, mais encore par l'excès des sensibles relatifs au tact, comme par une forte chaleur ou froid. Par conséquent, puisque le corps auquel l'âme rationnelle est unie, doit être disposé le mieux pos­sible envers la nature sensitive, il est nécessaire que le sens du tact soit un organe adapté au mieux. A cause de cela, il est dit dans le De anima[6] que ce sens, nous l'avons plus précis que celui de tous les autres animaux, si bien qu'en raison de la qualité de ce sens un homme sera plus habile qu'un autre aux opérations intellectuelles. Ceux dont les chairs sont délicates, qui disposent par là d'un tact excellent, on constate leur aptitude à la vie mentale.

Or puisque l'organe de chacun des sens ne doit pas avoir en acte les contraires dont le sens a la perception, mais leur être en puissance pour pouvoir les recevoir - car le récepteur doit être dépourvu de ce qu'il reçoit -, il est nécessaire que cela se produise dans le sens du tact autrement que dans les autres organes des sens. En effet, dans l'organe de la vue, à savoir la pupille, manquent totalement le blanc et le noir, et généralement tout genre de couleur; et pareillement pour l'ouïe et l'odorat. Mais cela ne peut arriver dans le tact, car il est fait pour connaître ce qui est nécessaire à la composition du corps animal, à savoir le chaud et le froid, l'humide et le sec. C'est pourquoi il est impossible que l'organe du tact soit dépourvu du genre de son sensible, mais il faut qu'il soit placé en position médiane [de ces contrai­res]: c'est ainsi qu'il leur est en puissance. Donc, le corps auquel l'âme est uni, comme il doit être adapté le mieux possible au sens du tact, il faut qu'il soit placé dans la position médiane la meilleure par l'équilibre du tempérament.

Il apparaît en cela que toute l'opération de la nature inférieure se termine à l'homme comme à ce qu'il y a de plus parfait. Nous voyons en effet l'opération de la nature procéder gra­duellement à partir des éléments simples, en les combinant jusqu'à parvenir au dosage le plus parfait, celui du corps humain. Il faut donc que cette disposition soit communément dans le corps auquel l'âme rationnelle est unie, à savoir qu'il soit d'un tempérament très équilibré.

Or si quelqu'un veut encore considérer les dispositions particulières du corps humain, il les trouvera ordonnées à ceci que l'homme soit doté de la meilleure sensibilité. C'est ainsi que pour une bonne tenue des puissances sensitives intérieures, comme l'imagination, la mémoire, et la faculté cogitative, est nécessaire une bonne disposition du cerveau. C'est pour­quoi l'homme a été doté parmi les animaux d'un cerveau plus grand proportionnelle­ment à son poids. Et pour que son opération soit plus libre, il a la tête en position supé­rieure, car seul l'homme est un animal de station verticale, tandis que les autres animaux avancent la tête courbée. Et pour acquérir et conserver cette verticalité, fut nécessaire l'abondance de la cha­leur dans le cœur, de telle sorte que par l'abondance de la chaleur et des esprits animaux soit soutenue la station verticale. Et c'est de cette façon que l'on doit rendre compte de la disposition du corps humain quant aux singularités propres à l'homme.

Il faut cependant considérer que dans les choses faites de matière, il y a certaines dis­posi­tions dans la matière même qui expliquent pourquoi telle matière est choisie pour telle forme; et il y en a d'autres qui découlent des contraintes de la matière et non pas du choix de l'agent. Ainsi, pour faire une scie, l'artisan choisit la dureté du fer, pour que la scie soit apte à couper; mais que le tranchant du fer puisse être émoussé ou devenir rouillé, cela vient des contraintes de la matière. En effet l'artisan préférerait une matière à l'abri de ces conséquen­ces, s'il pouvait la trouver. Mais qu'il ne puisse la trouver, il n'omettra pas en raison de ces défauts inévitables de faire son oeuvre avec la matière utilisable. Il en va donc ainsi du corps humain: qu'il soit de telle façon combiné et disposé selon ses parties pour être adapté le mieux possible aux opérations sensitives, il a été choisi dans cette matière-ci par le Créateur de l'homme; mais que ce corps soit corruptible, fatigable, et souffre d'autres défauts de ce genre, cela découle des contraintes de la matière. Il est néces­saire en effet que le corps ainsi combiné de contraires soit assujetti à de telles défauts. On ne peut objecter à cela que Dieu aurait pu faire autrement, car, dans l'institution de la nature, il n'y a pas à chercher ce que Dieu pourrait faire, mais ce qu'est la nature des choses pour qu'il la fasse, d'après Augustin dans son com­mentaire sur la Genèse[7].

Il faut savoir cependant qu'en remède à ces défauts, Dieu a conféré à l'homme lors de son institution l'aide de la justice originelle par laquelle le corps était soumis à l'âme tant que l'âme serait soumise à Dieu; de telle sorte que ni la mort, ni quelque souffrance ou défaut n'ar­riveraient à l'homme à moins qu'auparavant l'âme ne se fût séparée de Dieu. Mais l'âme s'étant éloignée de Dieu par le péché, l'homme a été privé de ce bienfait et soumis aux défauts qu'implique la nature de la matière.

 

Solutions : 1. L'âme est la plus subtile des formes en raison de son intelligence; elle est cependant la dernière dans le genre des formes intellectives: elle a donc besoin d'être unie à un corps qui soit d'un tempérament médian. En effet pour qu'elle puisse acquérir par les sens les espèces intelligibles, il a été nécessaire que le corps auquel elle est unie possédât en quan­tité plus d'éléments lourds, à savoir plus de terre et d'eau. Comme en effet la vertu du feu est d'un agir plus efficace, si les éléments inférieurs ne le dépassaient pas quantité, le mélange ne pourrait se faire ni surtout être ramené à une position médiane, car le feu consumerait les autres éléments. Aussi le Philosophe dit-il dans le De generatione[8] que dans les corps mixtes abondent davantage la terre et l'eau.

2. L'âme est unie à un tel corps,  non pas parce qu'il est semblable au ciel, mais parce que d'un mélange équilibré; en revanche quelque similitude au ciel découle de l'éloignement des con­traires. Mais selon l'opinion d'Avicenne[9], l'âme est unie à un tel corps en vertu de sa simili­tude au ciel. Il voulait en effet que les inférieurs soient causés par les supérieurs, ainsi les corps inférieurs par les corps célestes: et comme ils parviendraient à la similitude des corps célestes par l'équilibre du tempérament, ils choisiraient une forme semblable au corps céleste, qu'il affirme être animé.

3. Au sujet de l'animation des corps célestes, il y a plusieurs opinions tant chez les philoso­phes que chez les docteurs de la foi. Car chez les philosophes, Anaxagore[10] soutint que l'In­tellect régissant toutes choses est totalement simple et séparé, et que les corps célestes sont inanimés. Il fut, dit-on, condamné à mort pour avoir dit que le soleil était comme une pierre en feu, ainsi que le raconte Augustin. Mais d'autres philosophes affirmèrent que les corps célestes étaient animés. Parmi eux, certains dirent que Dieu était l'âme du ciel, ce qui fut la raison de l'idolâtrie, à savoir un culte divin décerné au ciel et aux corps célestes. Mais d'au­tres, comme Platon et Aristote[11], sans doute affirmaient que les corps célestes étaient animés, mais soutenaient cependant que Dieu était supérieur à l'âme du ciel et tout à fait séparé. Chez les docteurs de la foi aussi, Origène[12] et ses disciples affirmèrent que les corps célestes étaient animés. Mais certains, comme Damascène[13], les dirent inanimés: cette position est plus com­mune chez les théologiens modernes. Augustin demeure dubita­tif[14]. Tenant donc pour assuré que les corps célestes sont mus par quelque intellect, à tout le moins séparé, et soutenant de par les arguments l'une et l'autre partie, nous disons qu'une substance intellectuelle est la per­fection du corps céleste en tant que forme, laquelle, certes, possède la seule puissance intel­lective, mais non la sensitive, comme on peut l'entendre des propos d'Aristote dans le De anima[15] et la Métaphysique[16];  à l'inverse, Avicenne soutient que l'âme du ciel possède en plus de l'intellect l'imagination. Mais si elle ne possède que l'intellect, elle est unie au corps en tant que forme, non pas en vue de l'opération intellec­tuelle, mais pour l'exercice de sa puissance active, selon laquelle elle peut atteindre à une divine ressemblance en causant le mouvement du ciel.

4. Bien que par nature toutes les substances intellectuelles créées puissent pécher, cepen­dant plusieurs en ont été préservées par l'élection divine et la prédestination au moyen du secours de la grâce, parmi lesquelles on peut ranger les âmes des corps célestes; surtout si les démons qui péchèrent furent, d'après Damascène[17], d'un ordre inférieur.

5. Si les corps célestes sont animés, leurs âmes appartiennent à la société des anges. Augustin dit en effet dans l'Enchiridion: "Je ne tiens pas pour certain que le soleil et la lune et l'ensem­ble des astres appartiennent à la même société, à savoir celle des anges: encore que pour quel­ques uns ils paraissent être des corps lumineux, sans intelligence ni sensibi­lité"[18].

6. Le corps d'Adam fut proportionné à l'âme humaine, comme on l'a dit, non seulement selon ce que requiert la nature, mais selon ce que confère la grâce, grâce dont nous sommes privés, la nature restant la même.

7. Le combat qui résulte en l'homme de concupiscences contraires, provient des contraintes de la matière. Il était inévitable que l'homme, possédant une sensibilité, sentît les choses délecta­bles et que s'ensuivît la concupiscence des choses délectables, laquelle répugne la plupart du temps à la raison. C'est contre cela que fut donné à l'homme un remède par grâce dans le sta­tut d'innocence, pour que les forces inférieures ne s'élèvent en rien contre la raison; mais ce statut, l'homme l'a perdu par le péché.

8. Les esprits animaux, bien qu'ils soient les véhicules des forces, ne peuvent être cepen­dant les organes des sens. Par conséquent le corps humain n'a pu se maintenir par eux.

9. La corruptibilité vient des défauts qui suivent le corps humain de par les contraintes de la matière, surtout après le péché, qui a soustrait l'aide de la grâce.

10. Le mieux est à requérir dans le rapport des dispositions à la fin, mais non dans celles qui proviennent des contraintes de la matière. Le mieux serait en effet que le corps humain fût incorruptible, s'il était évident selon la nature que la forme animale requiert une telle matière.

11. Les réalités qui sont les plus proches des éléments et qui ont un plus en matière de contrariété, comme la pierre et le métal, sont plus durables, car elles ont moins d'harmonie; aussi ne sont-elles pas facilement dissoutes. En effet l'harmonie des chose qui sont subti­lement proportionnées est facilement dissoute. Néanmoins chez les ani­maux, la cause de la longueur de vie réside dans le fait que l'humide ne soit pas facilement dessicable ou congelable, et le chaud facilement éteint, parce que la vie consiste dans le chaud et l'hu­mide. Or cela se trouve dans l'homme selon la mesure requise par une complexion tenue en équilibre. C'est pourquoi certaines conditions sont pour l'homme plus durables et les autres moins durables.

12. Le corps humain n'a pu être un corps simple: ni un corps céleste, lequel n'a pu exister faute d'un organe de la sensibilité, et principalement du tact; ni un corps simple élémen­taire, parce que dans l'élément les contraires sont en acte, tandis que le corps humain doit être promu à un tempérament médian.

13. Les anciens physiciens estimèrent qu'il fallait que l'âme, qui connaît toutes choses, soit semblable en acte à toutes choses. Et pour cette raison ils la pensaient de même nature que l'élément qu'ils posaient au principe, disaient-ils, de tout ce qui subsiste, de telle sorte que l'âme serait semblable à tout pour connaître tout. Mais Aristote montra[19] ensuite que l'âme connaît toutes choses en tant qu'elle est semblable à toutes en puissance, non en acte. C'est pourquoi le corps auquel elle est unie n'est pas aux extrêmes mais dans un tempérament médian, de telle sorte qu'il est ainsi en puissance aux contraires.

14. Bien que l'âme soit simple quant à son essence, elle est multiple par le pouvoir; et d'autant plus qu'elle aura été  plus parfaite en capacités. Et par conséquent elle requiert un corps orga­nisé qui soit [composé] de parties dissemblables.

15. L'âme n'est pas unie au corps en vue du mouvement local, mais plutôt le mouvement local de l'homme, comme celui des autres animaux, est-il ordonné à la conservation du corps uni à l'âme. Or l'âme est unie au corps en vue de l'intellection, qui est sa propre et principale opéra­tion. Par conséquent il est requis que le corps uni à l'âme rationnelle soit disposé le mieux possible pour servir l'âme dans ce qui est nécessaire à son intellection et qu'elle possède en matière d'agilité et autres choses de ce genre autant que le supporte une telle disposition.

16. Platon soutenait[20] que les formes subsistaient par soi et que la participation à des for­mes par les réalités matérielles avait pour fin la perfection de ces dernières mais non celle des for­mes subsistant par soi. La conséquence, c'est que les formes seraient données aux réalités matérielles selon leur aptitude. Mais selon l'opinion d'Aristote[21], les formes naturel­les ne sub­sistent pas par soi, et par conséquent l'union de la forme à la matière n'est pas pour la matière mais pour la forme. Ce n'est donc pas parce que la matière est disposée de telle façon que telle forme lui sera donnée; mais pour que la forme soit telle, il faut que la matière soit disposée de telle façon, et, comme on l'a dit plus haut, le corps de l'homme est ainsi disposé qu'il s'accorde à une telle forme.

17. Le corps céleste est sans doute la cause des choses particulières en voie de génération et de corruption, mais il est leur cause en tant qu'agent général. C'est pourquoi, au dessous de lui, sont requis des agents déterminés pour des espèces déterminées. Par suite il ne faut pas que le moteur de corps céleste possède des formes particulières mais des formes uni­verselles, qu'il soit âme ou  moteur séparé. Avicenne cependant soutint[22] qu'il fallait que l'âme du ciel eût l'imagination nécessaire à l'appréhension des particuliers. En effet, étant la cause du ciel, selon laquelle le ciel fait rotation ici et là, il faut que l'âme du ciel, cause du mouvement, connaisse l'ici et le maintenant; et donc il faut qu'elle possède quelque puis­sance sensitive. Mais ceci n'est pas nécessaire. Premièrement parce que le mouvement du ciel est uniforme et ne connaît pas d'empêchement; et par conséquent une conception uni­verselle suffit à causer un tel mou­vement (une conception particulière est requise dans les mouvements animaux à cause de l'irrégularité des mouvements et des empêchements qui peuvent survenir). Ensuite, parce que les substances spirituelles supérieures peuvent connaître les particuliers sans puissance sensi­tive, comme on l'a montré ailleurs.

18. Le mouvement du ciel est naturel en vertu du principe passif ou réceptif du mouve­ment, car à tel corps correspond naturellement tel mouvement; mais le principe actif de ce mouve­ment est quelque substance intellectuelle. Qu'il soit dit qu'aucun corps existant dans son lieu ne soit mû naturellement, est à comprendre du corps mû d'un mouvement rectili­gne qui change de lieu en totalité, non seulement en raison [d'être en tel lieu] mais encore en tant que sujet [du devenir]. Mais le corps qui est mû de façon circulaire ne change pas de lieu comme sujet, mais seulement en raison. Par suite il n'est jamais hors de son lieu.

19. Cette preuve est frivole, bien que soutenue par Rabbi Moyses: si "raconter" est pris au sens propre, lorsqu'il est dit "Les cieux racontent la gloire de Dieu" (Ps 18,1), il faut que le ciel possède non seulement l'intellect, mais encore la langue. En fait les cieux sont dits raconter la gloire de Dieu - à l'exposer au sens littéral - en tant que par eux est manifestée la gloire de Dieu, mode suivant lequel même les créatures insensibles sont dites louer Dieu.

20. Les autres animaux possèdent une estimative naturelle déterminée à des objets précis, et ainsi il leur a été possible d'être pourvus par la nature de ressources précises; ce n'est pas le cas des hommes qui disposent, en vertu de la raison, de conceptions illimitées. Et par consé­quent, au lieu de toutes les ressources dont les autres animaux disposent naturelle­ment, l'homme possède un intellect, qui est l'espèce des espèces, et des mains, qui sont l'organe des organes, par quoi il peut se ménager par avance tout ce qui lui est nécessaire.



[1] Aristote, De anima I, 403 b 31 - 405 b 30.

[2] Timée, 51 A.

[3] Aristote, De anima II, 425 b 10-15.

[4] Id. ibid. III, 430 a 1.

[5] Id. ibid. II, 413 b 2-5.

[6] Id. ibid. II, 421 a 20-26.

[7] Augustin, De Gen. ad litt. II, 1 (PL 34,263).

[8] Aristote, De generatione, II, 334 b 31 - 335 a 5.

[9] Avicenne, Métaphysique, IX,4.

[10] Cf. Augustin, De civitate Dei, XVIII, 41, (PL41, 601).

[11] Platon, Timée, 38 E et 39 E - 40 B; Aristote, De caelo, II, 285 a 29-30.

[12] Origène, De principiis, I, 7, 3-4.

[13] J. Damascène, De fide orthodoxa, II,6.

[14] Augustin, De Gen. ad litt. II,18 (PL 34,279-280); Enchiridion, XV,18 (PL 40,259-260).

[15] De anima, 414 b 17-19.

[16] Métaphysique  XII, 1072 a 20- b 1.

[17] De Fide orthod. II,14.

[18] Enchiridion XV, 58 (PL 40,260).

[19] De anima III, 429 a 18-24.

[20] Timée 50 B - 51 C.

[21] Métaphysique I, 990 b sq ; III, 997 b 5-12.

[22] Métaphysique, X,1.