Question 10

L'âme humaine est-elle dans le corps tout entier et en chacune de ses parties?

 

Objections : 1. Il semble que non. L'âme est dans le tout le corps comme la perfection dans le sujet perfectible. Or celui-ci est le corps organisé : l'âme est en effet l'acte du corps phy­sique organisé‚ ayant la vie en puissance, comme il est dit dans le De anima[1]. Donc l'âme n'existe pas sans le corps organisé‚. Donc l'âme n'est pas en chaque partie du corps.

2. La forme est proportionnée à la matière. Mais l'âme, pour autant qu'elle est forme du corps, est une certaine essence simple. Donc une matière multiple ne s'accorde pas à elle. Mais les diverses parties du corps, qu'elles soient de l'homme ou de l'animal, sont analo­gues à une matière multiple, puisqu'elles ont entre elles une grande diversité. L'âme n'est donc pas la forme de chaque partie du corps. Aussi n'est-elle pas dans chaque partie du corps.

3. Hors du tout, pas de reste. Si donc l'âme est tout entière en chaque partie du corps, en dehors de celle-ci rien ne reste de l'âme. Il est donc impossible qu'elle soit tout entière en chaque partie du corps.

4. Le Philosophe dit dans le livre La cause des mouvements animaux : "Il faut se représen­ter la constitution de l'animal sous le modèle de celle d'une cité bien régie par les lois. Dans la cité‚ en effet, une fois l'ordre consolidé‚ il n'est pas besoin d'un monarque à part qui doive intervenir dans chaque éventualité, mais chaque citoyen exécute pour sa part la tâche qui est la sienne conformément à l'ordre établi, et tel acte suit tel autre selon la coutume. Chez les animaux le processus est le même de par la nature, du fait que chacune des parties est naturellement constituée pour exercer sa fonction, si bien qu'il n'est pas besoin d'une âme en chacune. En revanche, du fait que l'âme existe en un certain principe du corps, les autres parties vivent grâce à leur union naturelle avec lui, et exercent par nature la tâche qui leur est propre"[2]. L'âme n'est donc pas en chaque partie du corps, mais en une seule­ment.

5. Le Philosophe dit dans les Physiques [3] que le moteur du ciel doit être ou dans le centre ou en quelque point de la circonférence, parce que l'un et l'autre sont principes dans le mouvement circulaire. Et il montre qu'il ne peut être dans le centre mais dans la circonfé­rence, parce que plus les principes sont proches de la circonférence et loin du centre, plus les mouvements sont rapides. Pareillement, il faut que le moteur animal soit dans cette partie où apparaît principalement le mouvement. Or c'est le cœur. Donc l'âme est seule­ment dans le cœur.

6. Le Philosophe dit au livre De la jeunesse et de la vieillesse [4] que les plantes ont leur prin­cipe nutritif entre le haut et le bas. Mais le haut et le bas dans les plantes se situent comme le haut et le bas, la droite et la gauche, l'avant et l'arrière chez les animaux. Il faut donc que le principe de la vie qu'est l'âme, soit chez l'animal au milieu de ces repères parti­culiers. Or c'est le cœur. Donc l'âme est seulement dans le cœur.

7. Toute forme existant dans un tout et en chacune de ses parties désigne de son nom le tout et chaque partie, comme le montre la forme du feu, car chaque partie du feu est feu. Mais chaque partie de l'animal n'est pas l'animal. L'âme n'est donc pas en chaque partie du corps.

8. L'acte d'intellection appartient à quelque partie de l'âme. Mais il n'est pas en quelque partie du corps. Donc l'âme n'est pas tout entière en chaque partie du corps.

9. Le Philosophe dit dans le De anima [5] que de même que l'âme se rapporte au corps, de même une partie de l'âme à une partie du corps. Si donc l'âme est dans le corps tout entier, elle ne sera pas tout entière en chaque partie du corps.

10. On disait que le Philosophe parle de l'âme et de ses parties en tant qu'elle est moteur, et non pas en tant qu'elle est forme. A l'inverse: Le Philosophe dit là même[6] que si l'œil était l'animal, la vue serait son âme. Mais l'âme est la forme de l'animal. C'est donc comme forme et non comme moteur seulement qu'une partie de l'âme est dans le corps.

11. L'âme est le principe de vie de l'animal. Si donc l'âme était dans chaque partie du corps, chacune de ces parties recevrait immédiatement la vie du corps; et ainsi aucune partie ne dépendrait d'une autre pour vivre; ce qui est manifestement faux, car les autres parties dépendent du cœur pour vivre.

12. L'âme est mue par accident selon le mouvement du corps où elle est; et pareillement en repos par accident quand le corps où elle est se repose. Mais il arrive, alors qu'une partie du corps est au repos, qu'une autre soit mue. Si donc l'âme est en chaque partie du corps, il faut que simultanément elle soit mue et en repos, ce qui est impossible.

13. Toutes les puissances de l'âme s'enracinent dans l'essence de l'âme. Si donc l'essence de l'âme est dans chaque partie du corps, il faut que chaque partie de l'âme soit dans chaque partie du corps, ce qui est manifestement faux, car l'ouïe n'est pas dans l'œil mais dans l'oreille seulement, et ainsi des autres puissances.

14. Tout ce qui est dans un autre est dans cet autre selon le mode d'être de ce dernier. Si donc l'âme est dans le corps, il faut qu'elle soit en lui selon le mode d'être d'un corps. Mais le mode du corps est que là où est une partie, l'autre n'est pas. Donc là où est une partie de l'âme, l'autre n'est pas. Et ainsi elle n'est pas tout entière en chaque partie du corps.

15. Certains animaux imparfaits, dénommés annélides, continuent à vivre une fois décou­pés, parce que leur âme demeure en chaque partie du corps après découpage. Mais l'homme et les autres animaux supérieurs ne vivent pas quand ils sont découpés. L'âme n'est donc pas en eux dans chaque partie du corps.

16. Comme l'homme ou l'animal est un tout composé de diverses parties, ainsi la maison. Mais la forme de la maison n'est pas en chacune des parties, mais dans le tout. Ainsi donc l'âme, forme de l'animal, n'est pas tout entière en chaque partie du corps, mais dans le tout.

17. L'âme donne l'être au corps en tant qu'elle est sa forme. Mais elle est sa forme en raison de son essence, laquelle est simple. Donc par son essence simple elle donne l'être au corps. Si donc l'âme est comme forme en chaque partie du corps, il s'en suivrait qu'à chaque partie du corps elle donnerait l'être uniformément.

18. La forme est unie à la matière plus intimement que le localisé au lieu. Mais un singulier localisé ne peut être simultanément en plusieurs lieux, fût-il une substance spirituelle. En effet il n'est pas admis par les maîtres que l'ange soit simultanément en divers lieux. Donc l'âme ne peut être en diverses parties du corps

 

En sens contraire : 1. Augustin dit dans le De Trinitate[7] que l'âme est tout entière en tout le corps, et tout entière en chacune de ses parties.

2. L'âme ne donne l'être au corps qu'à la condition de lui être unie. Mais l'âme donne l'être à tout le corps et à chacune de ses parties. Donc l'âme est dans le corps tout entier et en chacune de ses parties.

3. L'âme n'opère que là où elle est. Mais les opérations de l'âme apparaissent en chaque partie du corps. Donc l'âme est en chacune des parties du corps.

 

Réponse : La vérité de cette question dépend de la précédente. On a montré en effet que l'âme, selon qu'elle est forme du corps, est unie à tout le corps immédiatement et non pas par la médiation de l'une de ses parties. Elle est en effet la forme de tout le corps et de cha­cune de ses parties. Et cela, il est nécessaire de le dire: étant donné que le corps de l'homme ou de tout autre animal est un certain tout naturel, on le dit "un" de ce qu'il a une forme "une", par laquelle il est rendu parfait, et pas seulement par agrégation et composition, comme il arrive dans la maison et autres choses de ce genre. C'est pourquoi il faut que cha­que partie de l'homme et de l'animal reçoive l'être spécifique de l'âme comme de sa forme propre. De là, le Philosophe dit[8] qu'au retrait de l'âme, ni l'œil ni la chair ni quelque partie ne demeure, sinon par équivoque. Or il n'est pas possible qu'un sujet reçoive l'être spécifi­que d'un agent séparé tenant le rôle de forme (ceci s'apparenterait en effet à la position de Platon affirmant que les choses sensibles reçoivent l'être et l'espèce par participation à des formes séparées), mais il faut que la forme appartienne à ce à quoi elle donne l'être, car forme et matière sont les principes constituant intrinsèquement l'essence d'une chose. C'est pourquoi si, au jugement d'Aristote, l'âme comme forme donne l'être spécifique à chaque partie du corps, il faut qu'elle soit en chaque partie du corps: de fait et pour la même raison, nous disons que l'âme est dans le tout parce qu'elle est la forme du tout. C'est pourquoi, si elle est la forme de chaque partie, il faut qu'elle soit en chaque partie, et non dans le tout seulement, ni dans une partie seulement. Ce que montre bien la définition de l'âme: elle est en effet la forme du corps organisé. Or le corps organisé est constitué de divers organes. Si donc l'âme était en tant que forme dans une partie seulement, elle ne serait pas l'acte du corps organisé, mais l'acte du seul organe, par exemple du cœur ou de quelque autre organe, et les parties restantes seraient actualisées par d'autres formes. Et ainsi le tout per­drait son unité de nature pour une unité de composition. Reste donc que l'âme soit dans le corps tout entier et en chacune des parties.

Mais à rechercher si l'âme est tout entière dans le tout et en chacune de ses parties, il faut considérer en quel sens on le dit. La totalité peut être attribuée à une forme en un triple sens, suivant les trois façons possibles pour quelque chose d'avoir des parties. D'une pre­mière façon, quelque chose a des parties selon la division de la quantité, qu'il s'agisse du nombre ou de l'étendue: mais l'unité de la forme n'est pas concernée par la totalité du nom­bre ou de la grandeur, si ce n'est peut-être par accident, par exemple pour les formes qui sont divisées accidentellement par la division du continu, comme la blancheur par la divi­sion d'une surface. D'une autre façon, on attribuera le tout en rapport aux parties essentiel­les de l'espèce: ainsi la matière et la forme sont dites parties du composé, et le genre et la différence parties de l'espèce. Ce mode de totalité est encore attribué aux essences simples en raison de leur perfection: en effet, de même que les substances composées tirent leur perfection de la conjonction de leurs principes essentiels, de même les substances simples détiennent par elles-mêmes la perfection de leur espèce. D'une troisième façon, le tout se dit de quelque chose par comparaison aux parties de l'efficience ou du pouvoir, parties qui se prennent de la division des opérations.

Si donc il s'agit de la forme qui est divisée par la division du continu, et que l'on cherche à son propos si elle est tout entière en chaque partie du corps, par exemple si la blancheur est tout entière en chaque partie d'une surface, et si la totalité se prend de son rapport aux par­ties quantitatives - totalité qui en vérité appartient à la blancheur par accident - alors celle-ci n'est pas tout entière en chaque partie, mais tout entière dans le tout et en partie dans les parties. Mais si on s'interroge sur la totalité qui appartient à l'espèce, alors elle est tout entière en chaque partie, car la blancheur est aussi intense dans les parties que dans le tout. Il est vrai que du point de vue de l'efficience elle n'est pas tout entière en chaque partie, car la blancheur qui recouvre une partie de la surface ne fait pas autant d'effet que celle qui recouvre toute la surface, comme la chaleur qui est dans un petit feu n'a pas autant de force pour chauffer que la chaleur qui est dans un grand feu.

Supposons à présent l'unité de l'âme existant dans le corps (on s'interrogera à ce sujet par la suite), cette unité n'est pas divisible par cette division de la quantité qu'est le nombre. En outre, il est clair qu'elle n'est pas divisible par la division du continu, en particulier s'agis­sant de l'âme des animaux supérieurs, qui perdent la vie une fois découpés; il en irait autrement des âmes des animaux annélides, chez lesquels l'âme est une en acte, et plusieurs en puissance, comme l'enseigne le Philosophe[9]. Reste donc que dans l'âme de l'homme comme de tout animal supérieur on ne peut admettre la totalité que selon la perfection spé­cifique et selon le pouvoir ou l'efficience.

Nous disons donc: puisque la perfection de l'espèce appartient à l'âme en raison de son essence, et que l'âme selon son essence est forme du corps, et qu'à titre de forme du corps elle est en chaque partie du corps, comme on l'a montré, il reste que l'âme est tout entière en chaque partie du corps selon la totalité de la perfection spécifique.

Quant à la totalité entendue selon le pouvoir ou l'efficience, elle n'est pas tout entière en chaque partie du corps, ni même tout entière dans le tout [du corps], si nous parlons de l'âme humaine. On a montré en effet par les questions précédentes que l'âme humaine, parce qu'elle excède la capacité du corps, se réserve le pouvoir de produire des opérations où le corps ne communique pas, comme penser et vouloir. C'est pourquoi l'intellect et la volonté n'actualisent pas d'organe corporel. Mais quant aux opérations qu'elles exercent par les organes corporels, la totalité du pouvoir et de l'efficience propre à l'âme est dans le corps tout entier, mais non dans chaque partie du corps, dans la mesure où les diverses parties du corps sont adaptées aux diverses opérations de l'âme. En conséquence, l'âme est selon tel pouvoir en telle partie du corps seulement, au regard de l'opération qui s'exerce par telle partie du corps.

 

Solutions : 1. Puisque la matière est pour la forme, et la forme ordonnée à son opération propre, il faut que la matière d'une forme donnée soit telle qu'elle s'accorde à l'opération de cette forme: ainsi la matière de la scie sera le fer, parce qu'elle s'accorde à l'œuvre de la scie en vertu de sa dureté. Puisque donc l'âme est capable de diverses opérations à cause de la perfection de son efficience, il est nécessaire que sa matière soit un corps constitué de parties, appelées organes,  adaptés aux diverses opérations de l'âme: c'est pour cette raison que le corps tout entier, à quoi correspond l'âme comme forme, est organisé. Or les parties sont pour le tout. Par conséquent, ce qui correspond à l'âme, ce n'est pas telle partie du corps, tenue pour le sujet propre et principal qu'elle aurait à parfaire, mais c'est la partie en tant qu'ordonnée au tout. Par conséquent, il ne faut pas qu'une partie quelconque du corps soit le corps organisé, même si l 'âme en est la forme.

2. Puisque la matière est pour la forme, la forme donne l'être spécifique à la matière de façon à l'accorder à l'opération de l'âme. Et parce que le corps, que l'âme actualise, requiert une diversité dans ses parties afin de s'accorder aux diverses opérations de l'âme, ainsi l'âme, bien qu'elle soit une et simple selon son essence, actualise diversement les parties du corps.

3. Puisque l'âme est dans telle partie du corps de la façon qu'on a dite, rien de l'âme n'est en dehors de l'âme présente en la dite partie du corps. Il ne s'ensuit pas cependant que rien de l'âme ne soit en dehors de cette partie du corps,  mais que rien de l'âme ne soit étranger à la totalité du corps dont elle est, à tire principal, la perfection.

4. Le Philosophe parle ici de l'âme quant à sa puissance motrice. En effet le principe du mouvement du corps est dans une partie du corps, à savoir dans le cœur, et par cette partie il meut le corps tout entier. C'est manifeste par l'exemple du gouvernant qu'il propose.

5. Le moteur du ciel n'est pas circonscrit au lieu quant à sa substance. Mais le Philosophe veut montrer où il se situe du point de vue où il est principe du mouvement. Et, de cette façon, quant au principe du mouvement, l'âme est dans le cœur.

6. Même dans les plantes, il est dit que l'âme est au milieu du haut et du bas, en tant qu'elle est principe de certaines opérations; il en va de même chez les animaux.

7. Aucune partie de l'animal n'est l'animal alors que chaque partie du feu est du feu, parce que toute les opérations du feu sont sauvegardées en chaque partie du feu, tandis que les opérations de l'animal ne le sont pas en chacune de ses parties, surtout chez les animaux supérieurs.

8. Le raisonnement conclut que l'âme n'est pas tout entière en chaque partie du corps quant à son efficience, il est vrai de le dire.

9. Les parties de l'animal sont prises par le Philosophe, non pas quant à l'essence de l'âme, mais quant à son pouvoir. Il dit ainsi[10] que de même que l'âme est dans le corps tout entier, de même une partie de l'âme dans une partie du corps. Car de même que tout le corps organisé a pour tâche de servir à toutes les opérations de l'âme exercées par le corps, de même un organe donné celle de servir à telle opération déterminée.

10. Les puissances de l'âme s'enracinent dans l'essence de telle sorte que là où est quelque puissance de l'âme, là est l'essence de l'âme. Que donc le Philosophe dise que, dans le cas où l'œil serait l'animal, la vue serait son âme, n'est pas à comprendre de la puissance de l'âme abstraction faite de son essence; à l'inverse, l'âme est la forme du corps tout entier par son essence, non par la puissance sensitive.

11. Etant donné que l'âme opère au moyen d'une partie première dans les autres parties du corps, que d'autre part le corps est adapté à l'âme du fait qu'elle en est la cause efficiente, comme dit le Philosophe au  De anima[11], il est nécessaire que la disposition des autres par­ties, dans la mesure où elles sont perfectibles par l'âme, dépende de la partie première. Et pour autant la vie des autres parties dépend du cœur, car après qu'une disposition due cesse d'être dans une partie quelconque, l'âme ne lui est plus unie comme forme. Il n'en reste pas moins que l'âme est immédiatement la forme de chaque partie du corps.

12. L'âme n'est ni mue ni ne repose quand le corps est en mouvement ou en repos, si ce n'est par accident. Or il n'y a pas d'inconvénient à être mû par accident par des mouvements contraires: par exemple si quelqu'un se déplace dans le navire à l'encontre de la direction du navire.

13. Bien que toutes les puissances de l'âme s'enracinent dans son essence, néanmoins cha­que    partie du corps la reçoit suivant son mode; l'âme est ainsi dans les diverses parties du corps selon ses diverses puissances, et il n'est pas nécessaire qu'elle soit dans une seule partie selon toutes ses puissances.

14. Quand on dit que l'un est dans l'autre selon le mode du récepteur, c'est à entendre quant au mode de capacité de ce dernier, mais non quant à sa nature. Il ne faut pas que ce qui est dans un autre prenne la nature et la propriété de ce qui le reçoit, mais qu'il soit reçu en lui à mesure de sa capacité: il est évident que l'eau ne prend pas la nature de l'amphore. Par conséquent il ne faut pas que l'âme prenne quelque chose de la nature du corps, de telle sorte que là où est l'une de ses parties, l'autre n'y soit pas.

15. Les animaux annélides vivent une fois coupés, non seulement parce que l'âme est en chaque partie du corps, mais parce que leur âme, étant imparfaite et de peu d'actions, requiert peu de diversité dans les parties, et ce peu se retrouve dans la partie coupée vivante. C'est pourquoi, comme cette dernière conserve la disposition qui fait que tout le corps est perfectible par l'âme, l'âme demeure en elle. Mais il en va autrement chez les animaux supérieurs.

16. La forme d'une maison, comme toute autre forme artificielle, est une forme acciden­telle. C'est pourquoi elle ne donne pas l'être spécifique au tout et à chaque partie; ni le tout n'est simplement "un", mais "un" par agrégation. Or l'âme est la forme substantielle du corps, donnant l'être spécifique au tout et aux parties; et le tout constitué des parties est "un" absolument. Il n'y a donc pas de similitude.

17. L'âme, bien qu'elle soit une et simple en son essence, a cependant pouvoir d'exercer diverses opérations. Et parce que naturellement elle donne l'être spécifique à ce qu'elle actualise en tant qu'elle est la forme du corps selon son essence, que d'autre part tout ce qui est par nature est pour la fin, il faut que l'âme constitue dans le corps la diversité des parties dans la mesure où celles-ci concourent aux diverses opérations. A cause en vérité d'une diversité de ce genre, dont la raison vient de la fin et non de la forme seulement, il apparaît que dans la constitution des vivants la nature opère en vue d'une fin mieux que dans les autres réalités physiques, dans lesquelles une seule forme actualise uniformément tout ce qui est à parfaire.

18. La simplicité de l'âme et de l'ange n'est pas à juger sur le modèle du point, avec son site déterminé dans le continu, car alors il est impossible au simple d'être simultanément en diverses parties du continu. Mais l'ange et l'âme sont dits simples du fait qu'il sont dépour­vus tout à fait de la quantité et ainsi ne sont pas liés au continu, sauf au point touché par l'efficience. C'est pourquoi le tout corporel touché par l'efficience est corrélatif de l'ange (lequel ne lui est pas uni comme forme) comme unité de lieu, et à l'âme (laquelle lui est unie comme forme) en tant qu'unité à parfaire. Et de même que l'ange est tout entier en chaque partie du corps localisé, de même l'âme est tout entière en chaque partie de ce qu'elle doit parfaire.



[1]  Aristote, De anima II, 412 a 27-28.

[2]  Id., La cause des mouvements des animaux X, 703 a 29-b 2.

[3]  Id., Physiques VIII, 267 b 6-9.

[4]  Id., De la jeunesse et de la vieillesse II, 467 b 30 - 468  a 5.

[5]  Id., De anima II, 412 b 22-25.

[6]  Id., De anima II, 412 b 18-19.

[7]  Augustin, De Trinitate VI, VI 8, PL 42,929.

[8]  Aristote, De anima II, 412 b 19-22.

[9]  Id., ibid. II, 413 b 16-22.   

[10]  Id., ibid. I, 402 b 1-2.

[11]  Id., ibid. II, 415 b 8-12.