Question 11

Chez l'homme, l'âme rationnelle, sensible et végétative est-elle une unique substance?

 

Objections : 1. Il semble que non. Là où est l'acte de l'âme, là est l'âme. Or dans l'embryon l'acte de l'âme végétative précède l'acte de l'âme sensible; et l'acte de l'âme sensible, l'acte de l'âme rationnelle. Donc, en ce qui est conçu, l'âme végétative est antérieure à l'âme sen­sible, et l'âme sensible antérieure à l'âme rationnelle; et ainsi elles ne sont pas identiques en substance.

2. On disait que l'acte de l'âme végétative et sensible n'est pas chez l'embryon le fait d'une âme immanente à l'embryon, mais d'une efficience existant en lui par l'âme d'un parent. A l'inverse: aucun agent fini n'agit par son efficience au-delà d'une distance déterminée, comme le manifeste le mouvement du lancer: le lanceur en effet projette à un lieu déter­miné mesuré par sa force. Mais dans l'embryon apparaissent les mouvements et les opéra­tions de l'âme quelque grand que soit l'éloignement du parent, dont l'efficience est cepen­dant finie. Donc les opérations de l'âme chez l'embryon ne sont pas causées par l'efficience de l'âme du parent.

3. Le Philosophe dit, au livre De la génération des animaux[1], que l'embryon est animal avant d'être homme. Mais il n'y a pas d'animal sans l'âme sensible; or l'homme est homme par l'âme rationnelle. Donc l'âme sensible - et non seulement son efficience - est dans l'em­bryon antérieure à l'âme rationnelle.

4. Vivre et sentir sont des opérations qui ne peuvent venir que d'un principe intrinsèque. Or ce sont des actes de l'âme. Comme l'embryon vit et sent avant d'avoir l'âme rationnelle, vivre et sentir ne procèdent pas de l'âme du parent extérieur, mais de l'âme existant à l'inté­rieur.

5. Le Philosophe dit dans le De anima[2] que l'âme est cause du corps vivant, non seulement comme forme, mais comme cause efficiente et finale. Mais elle ne serait pas cause effi­ciente du corps si elle ne lui était pas présente au moment de sa formation. Or le corps est formé avant l'infusion de l'âme rationnelle. Donc avant cet événement il y a dans l'embryon une âme, et pas seulement l'efficience de l'âme.

6. On disait que la formation du corps vient de l'âme, non pas de celle immanente à l'em­bryon, mais de l'âme du parent. A l'inverse: les corps vivants se meuvent de leur propre mouvement. Or la croissance d'un corps vivant est une sorte de mouvement qui lui est pro­pre, puisque son principe propre est un pouvoir de croissance. C'est donc par ce mouve­ment que la chose vivante se meut elle-même. Mais celui qui se meut lui-même est com­posé d'un moteur et d'un mû, comme le prouve le livre des Physiques[3].  Donc le principe de la croissance, qui forme le corps vivant, c'est l'âme immanente à l'embryon.

7. Il est manifeste que l'embryon croît. Or la croissance est mouvement local, comme il est dit dans les Physiques[4]. Donc puisque l'animal se meut localement, il se mouvra aussi selon la croissance, et ainsi il faut que soit dans l'embryon le principe d'un tel mouvement et qu'il ne tienne pas celui-ci d'une âme extérieure.

8. Le Philosophe dit expressément dans le livre De la génération des animaux[5], qu'on ne peut pas dire qu'il n'y ait point d'âme dans l'embryon: en lui il y a d'abord l'âme nutritive, puis la sensitive.

9. On disait, d'après le Philosophe, que dans l'embryon l'âme n'est pas en acte, mais en puissance. A l'inverse: rien n'agit que pour autant qu'il est en acte. Mais c'est dans l'em­bryon que sont les actions de l'âme: c'est donc là que l'âme est en acte. Reste par consé­quent qu'elle n'est pas une seule substance.

10. Il est impossible que le même soit de l'extérieur et de l'intérieur. Or l'âme rationnelle vient chez l'homme de l'extérieur, l'âme végétative et sensible de l'intérieur, c'est-à-dire d'un principe immanent à la semence, comme le montre le Philosophe[6]. Donc chez l'homme, l'âme rationnelle, la sensible et la végétative ne sont pas identiques en substance.

11. Il est impossible que ce qui est substance en l'un soit accident en l'autre; c'est pourquoi le Commentateur dit[7] que la chaleur n'est pas la forme substantielle du feu, puisqu'elle est ailleurs un accident. Mais l'âme sensible est substance chez les animaux brutes. Elle n'est donc pas seulement puissance chez l'homme, puisque les puissances sont des propriétés et accidents de l'âme.

12. L'homme est un animal plus noble que les animaux brutes. Mais "animal" est dit en raison de l'âme sensible. Donc l'âme sensible est plus noble chez l'homme que chez les animaux brutes. Mais chez ceux-ci, elle est une substance, et non seulement une puissance de l'âme. A plus forte raison est-elle en l'homme une sorte de substance par soi.

13. Impossible qu'une même chose soit en substance corruptible et incorruptible. Mais l'âme rationnelle est incorruptible; en revanche, l'âme sensible et végétative sont corrup­tibles. Il est donc impossible que l'âme rationnelle, la sensible et la végétative soient iden­tiques en substance.

14. On disait que chez l'homme l'âme sensible est incorruptible. A l'inverse: corruptible et incorruptible diffèrent selon le genre comme dit le Philosophe[8]. Or l'âme sensible est chez les animaux brutes corruptible. Si donc chez l'homme l'âme sensible est incorruptible, elle ne sera pas du même genre pour l'homme et pour le cheval; et ainsi, puisqu'on parle de l'animal en raison de l'âme sensible, l'homme et le cheval ne seront pas dans le même genre animal, ce qui est manifestement faux.

15. Impossible qu'une même chose soit en substance rationnelle et irrationnelle, car la contradiction ne se vérifie pas au sujet du même. Mais l'âme sensible et la végétative sont irrationnelles. Elles ne peuvent s'identifier en substance avec l'âme rationnelle.

16. Le corps est proportionné à l'âme. Mais dans le corps sont les divers principes des opé­rations de l'âme, appelés membres principaux. Il n'y a donc pas une seule âme, mais plu­sieurs.

17. Les puissances de l'âme découlent naturellement de son essence. Or de l'un ne procède naturellement que de l'un. Si donc l'âme était simplement une en l'homme, ne procéderaient pas d'elle des facultés, dont les unes sont incorporées aux organes, les autres non.

18. Le genre est pris de la matière, mais la différence de la forme. Or le genre de l'homme, c'est l'animal; la différence, c'est le rationnel. Donc, puisque l'animal se prend de l'âme sensible, il semble que non seulement le corps mais encore l'âme sensible se rapportent à l'âme rationnelle sous la modalité de matière. Donc l'âme rationnelle et l'âme sensible ne sont pas identiques en substance.

19. L'homme et le cheval se rejoignent dans le fait d'être animal. Animal se dit de l'âme sensible. Ils se rejoignent donc dans le fait d'être une âme sensible. Mais l'âme sensible chez le cheval n'est pas rationnelle. Elle ne l'est donc pas non plus chez l'homme.

20. Si l'âme rationnelle, la sensible et la végétative sont identiques en substance chez l'homme, il faut que dans chaque partie où se trouve l'une d'entre elles, les autres y soient. Mais c'est faux, car dans les os se trouve l'âme végétative, car ils se nourrissent et grandis­sent, mais non l'âme sensible, car ils sont privés de sens. Par conséquent, elles ne sont pas identiques en substance.

 

En sens contraire : Il est dit dans le De ecclesiasticis dogmatibus: "Il n'y a pas deux âmes en un seul homme, comme l'écrivent Jacques et d'autres syriens, l'une animale par laquelle le corps est animé, l'autre rationnelle au service de la raison; mais nous disons qu'il y a une seule et même âme dans l'homme: elle vivifie le corps par son union (association?), elle dispose d'elle-même par la raison"[9].

 

Réponse : Sur cette question il y a diverses opinions, chez les modernes comme chez les anciens. Platon soutenait en effet qu'il y a plusieurs âmes dans le corps. Et ceci s'accordait à ses principes: il postulait en effet que l'âme est unie au corps à titre de moteur et non de forme, disant qu'elle était dans le corps comme le pilote dans le navire.

Mais où apparaissent des actions de genre divers, il faut poser des moteurs divers: ainsi dans le navire, autre est celui qui gouverne, autre celui qui rame; mais leur diversité ne nuit pas à  l'unité du navire, car de même que les actions sont ordonnées, de même les moteurs existant dans le navire sont-ils respectivement ordonnés l'un à l'autre. Pareillement il ne semble pas répugner à l'unité de l'homme ou de l'animal qu'il y ait plusieurs âmes en un seul corps, de telle sorte que des moteurs soient ordonnés entre eux selon l'ordre des opé­rations.

Mais en conséquence, comme du moteur et du mobile ne résulte pas ce qui est simplement un par soi, l'homme ne serait pas absolument un par soi, ni l'animal; et il n'y aurait pas de génération ou de corruption, absolument, quand le corps reçoit l'âme ou la perd. C'est pourquoi il faut dire que l'âme est unie au corps non seulement comme moteur, mais comme forme, ainsi qu'il est d'ailleurs manifeste par ce qui précède.

Cela posé, il suit encore des principes de Platon qu'il y a plusieurs âmes chez l'homme et chez l'animal. Les  platoniciens soutinrent en effet que les universaux sont des formes séparées qui sont affirmées des sensibles en tant elles sont participées par eux: par exemple Socrate est dit animal en tant qu'il participe à l'idée d'animal; et homme en tant qu'il parti­cipe à l'idée d'homme. Reste en fin de compte qu'autre par essence est la forme suivant laquelle Socrate est dit animal, autre la forme suivant laquelle il est dit homme. D'où cette conséquence que l'âme sensible et la rationnelle diffèrent en substance chez l'homme.

Mais cela ne peut tenir, car si les prédicats de formes diverses sont affirmés d'un sujet, l'un d'eux sera affirmé de l'autre par accident: par exemple on affirmera de Socrate qu'il est blanc en raison de la blancheur, et musicien en raison de la musique, mais c'est par acci­dent qu'on dire du blanc qu'il est musicien. Si donc Socrate est dit homme et animal selon l'une et l'autre forme, il s'ensuit que la proposition "l'homme est animal" est une proposi­tion accidentelle et que l'homme n'est pas vraiment ce qu'est un animal. Il arrive pourtant qu'une prédication concernant des formes diverses soit faite par soi quand celles-ci sont ordonnées entre elles: par exemple si l'on dit "ce qui a telle surface est coloré", car la cou­leur est dans la substance par la médiation de la surface. Mais ce mode de prédication par soi ne vient pas de ce que le prédicat est posé dans la définition du sujet, mais plutôt l'in­verse. En effet, la surface est posée dans la définition de la couleur comme le nombre dans celle du pair. Si donc la prédication de l'homme et de l'animal était sous ce mode du "par soi", comme l'âme sensible est ordonnée à l'âme rationnelle quasi matériellement (à suppo­ser qu'elles soient diverses), il s'ensuivrait que le prédicat "animal" ne sera pas affirmé par soi de l'homme, mais plutôt l'inverse.

Suit encore un autre inconvénient. De plusieurs choses existant en acte, ne résulte pas ce qui est absolument "un" à moins qu'il n'y ait un facteur d'union susceptible de les lier en quelque façon. Ainsi donc, si Socrate était animal et rationnel en raison de formes diverses, ces deux-là auraient besoin pour être unies absolument d'un principe qui les ferait "un". Par conséquent, comme ce principe n'a pas à être invoqué ici, il restera que l'homme n'est "un" que par agrégation, comme le tas, qui est "un" d'un point de vue relatif mais "multiple" absolument, simplement; et ainsi l'homme ne sera pas absolument "étant", car chacun est "étant" pour autant qu'il est "un".

Suit de plus un autre inconvénient. Le genre étant un prédicat substantiel, il faut que soit substantielle la forme selon laquelle l'individu substance reçoit l'attribution du genre et qu'ainsi l'âme sensible, selon laquelle Socrate est dit animal, soit une forme substantielle en lui; voilà comment il est nécessaire qu'elle donne l'être au corps purement et simplement et le constitue en "ce quelque chose". Donc l'âme rationnelle, si elle est autre selon la subs­tance, ne fait pas le "ce quelque chose" ni l'être absolument, mais seulement un certain être, puisqu'elle advient à une chose déjà subsistante. Par conséquent, elle ne sera pas forme substantielle, mais accidentelle; et ainsi, elle ne donnera pas l'espèce à Socrate, puis­que l'espèce est aussi bien un prédicat substantiel.

Reste donc que dans l'homme il y ait seulement une seule âme selon la substance, qui est rationnelle, sensible, végétative. Et ceci est la conséquence de ce que nous avons montré dans la question précédente au sujet de l'ordre des formes substantielles: aucune forme substantielle n'est unie à la matière par la médiation d'une autre forme substantielle, mais la forme plus parfaite donne à la matière tout ce que donnait la forme inférieure, et bien plus encore. Par conséquent, l'âme rationnelle donne au corps humain tout ce que donne l'âme végétative aux plantes, et tout ce que donne l'âme sensible aux brutes, et quelque chose en plus. Pour cette raison elle est en l'homme et végétative et sensible et rationnelle. Atteste encore cela le fait que lorsque l'opération d'une puissance aura été intense, elle empêche une autre d'opérer, et encore qu'il y a redondance d'une puissance sur l'autre, ce qui n'arri­verait pas si toutes les puissance ne s'enracinaient dans l'unique essence de l'âme.

 

Solutions : 1. Supposé qu'il n'y ait qu'une unique substance de l'âme dans le corps humain, divers sont les arguments apportés par les divers auteurs. Les uns disent que dans l'em­bryon il n'y a pas d'âme avant l'âme rationnelle, mais une certaine efficience procédant de l'âme des parents, et que de cette efficience, appelée pouvoir formateur, proviennent les opérations qui apparaissent dans l'embryon. Mais ceci ne peut être tout à fait vrai, parce que dans l'embryon apparaît non seulement la formation du corps, qui pourrait être attri­buée au pouvoir susdit, mais encore d'autres opérations qui ne peuvent être attribuées qu'à l'âme, comme croître, sentir, et autres opérations de ce genre. On pourrait cependant soute­nir cette position si le principe actif évoqué était dit dans l'embryon pouvoir de l'âme, et non âme, pour autant que l'âme n'est pas parfaite, ni l'embryon un parfait animal. Mais alors la même difficulté demeure. D'autre auteurs disent donc que, sans doute l'âme végé­tative précède la sensible, et la sensible la rationnelle, mais il ne s'agit pas d'une autre âme, puis d'une autre encore; en vérité, la semence est d'abord amenée à l'acte de l'âme végéta­tive par le principe actif immanent à la semence; laquelle âme en vérité est conduite, au cours du temps, à une perfection ultérieure plus grande par le processus de génération et devient elle-même âme sensible; laquelle en vérité est conduite à une perfection plus grande par un principe externe, et survient alors l'âme rationnelle. Mais, selon cette posi­tion, il s'ensuivrait que la substance de l'âme rationnelle procéderait d'un principe actif immanent à la semence, même si à la fin quelque perfection lui advient d'un principe externe; il s'ensuivrait alors que l'âme rationnelle soit en substance corruptible: car ne peut être incorruptible ce qui est causé par une vertu immanente à la semence.

C'est pourquoi il faut résoudre autrement la question: la génération de l'animal n'est pas une genèse une et simple, mais que pour ce faire de multiples générations et corruptions se succèdent les unes aux autres: on dira par exemple qu'il prend d'abord la forme de la semence, deuxièmement la forme du sang, et ainsi de suite jusqu'à ce que la génération soit parachevée. De la sorte, comme génération et corruption ne vont pas sans abandon et addi­tion de forme, il faut que la forme imparfaite, d'abord inhérente, soit abandonnée, et qu'une plus parfaite soit induite, et cela jusqu'à ce que l'animal conçu acquiert la forme parfaite. Et ainsi, on doit dire que l'âme végétative est d'abord dans la semence, qu'elle est abandonnée dans le processus de la génération, et qu'une autre lui succède, qui est âme non seulement végétative mais sensible, laquelle, étant à nouveau abandonnée, une autre est ajoutée qui est à la fois végétative, sensible et rationnelle.

2. L'efficience qui dans la semence vient du père, est une efficience permanente intrinsè­que, ne découlant pas d'une source externe, telle l'efficience du moteur dans les projectiles, et ainsi, quelque grand que soit l'éloignement du père, l'efficience immanente à la semence opère. (Celle-ci ne peut venir de la mère, quoiqu'en disent certains, parce que la femme est dans la génération un principe, non pas actif, mais passif). Il y a cependant quelque chose de semblable: en effet, de même que la vigueur du lanceur, qui est finie, meut d'un mou­vement local jusqu'à une distance déterminée, de même l'efficience du générateur meut du mouvement de la génération jusqu'à une forme déterminée.

3. Cette efficience a raison d'âme, comme on l'a dit; et ainsi par elle l'embryon peut être dit animal.

4-8. La solution vaut pour les objections 4 à 8.

9. De même que l'âme est dans l'embryon en acte, mais en acte imparfait, de même elle opère, mais par des opérations imparfaites.

10. Bien que l'âme sensible vienne chez les brutes d'un principe intrinsèque, cependant chez l'homme la substance de l'âme, qui est tout à la fois végétative, sensible et rationnelle, vient d'un principe transcendant.

11. L'âme sensible n'est pas un accident chez l'homme puisqu'elle est identique en subs­tance avec l'âme rationnelle; par contre la puissance sensitive est un accident chez homme, comme chez les autres animaux.

12. L'âme sensible est plus noble chez l'homme que chez les autres animaux parce qu'elle est non seulement sensible mais encore rationnelle.

13. L'âme sensible chez l'homme est en substance incorruptible, puisque sa substance est la substance de l'âme rationnelle; quoique peut-être les puissances sensitives, étant les actes d'un corps, ne demeurent pas après le corps, comme il paraît à certains.

14. Si l'âme sensible chez les brutes et l'âme sensible chez les hommes relevaient de soi du genre ou de l'espèce, elles ne seraient pas du même genre, à moins peut-être de parler selon la logique du sens commun. Car ce qui est proprement dans le genre ou l'espèce, c'est le composé qui, dans l'un et l'autre cas, est corruptible.

15. L'âme sensible n'est pas chez l'homme une âme irrationnelle, mais elle est simultané­ment sensible et rationnelle. Il est vrai que certaines puissances de l'âme sensible sont irra­tionnelles en soi, mais elles participent à la raison dans la mesure où elles lui obéissent. Les puissances de l'âme végétative sont, elles, tout à fait irrationnelles, parce qu'elles n'obéissent pas à la raison, comme le montre le Philosophe dans les Ethiques[10].

16. Bien qu'il y ait plusieurs membres principaux dans le corps où se manifestent les prin­cipes de certaines opérations de l'âme, cependant tous dépendent du cœur comme du pre­mier principe corporel.

17. De l'âme humaine, en tant qu'elle est unie au corps, découlent les facultés liées aux organes; toutefois, en tant qu'elle excède par son efficience la capacité du corps, découlent d'elle des facultés non liées aux organes.

18. Comme il apparaît par les questions antérieures, d'une même et unique forme la matière reçoit divers degrés de perfection; et selon que la matière est actualisée par un degré de perfection inférieur, elle reste encore matière pour un degré de perfection plus haut. Et ainsi, selon que le corps est actualisé dans l'être sensible par l'âme humaine, il demeure encore matière au regard d'une perfection ultérieure. Pour cette raison, "animal", qui est le genre, est pris de la matière, et "rationnel", la différence, est pris de la forme.

19. De même que l'animal, en tant que tel, n'est ni rationnel ni irrationnel, mais que l'ani­mal rationnel lui-même est l'homme et que l'animal irrationnel est l'animal brute, de même l'âme sensible, en tant que sensible, n'est ni rationnelle ni irrationnelle, mais l'âme sensible elle-même est chez l'homme rationnelle, et chez l'animal irrationnelle.

20. Bien que l'âme sensible et la végétative soit une, il ne faut pas cependant que partout où apparaît l'opération de l'une, apparaisse l'opération de l'autre, à cause des dispositions diverses des parties; de là vient encore que toutes les opérations de l'âme ne sont pas exer­cées par une seule partie, mais la vue par l'œil, l'ouïe par l'oreille, et ainsi des autres opéra­tions.



[1]  Aristote, De la génération des animaux II, 736 a 35 - b 5.

[2]  Id. De anima II, 415 b 7-12.

[3]  Id. Phys. VIII, 257 b 12.

[4]  Id. ibid. IV, 211 a 14-17.

[5]  Id. De la génération des animaux II, 736 a 32-35.

[6]  Id. ibid. II, 736 b 21-29.

[7]  Averroès, In Metaph. VII, 5.

[8]  Aristote, Metaph. X, 1058 b 26-29.

[9]  Gennadius, De ecclesisticis dogmatibus, c. 15 (PL 42,1216).

[10] Aristote, Ethic. Nic. I, 1102 b 28 - 1103 a 3.