Question 12

L'âme est-elle identique à ses puissances?

 

Objections : 1. Il semble que oui. Il est dit en effet dans le De spiritu et anima: "L'âme pos­sède les choses qui lui sont naturelles en totalité: car ses puissances et facultés sont identi­ques à elle-même. Elle n'est pas ses accidents; elle est ses forces; elle n'est pas ses vertus: elle n'est pas en effet sa prudence, sa tempérance, sa justice, sa force."[1] En consé­quence, il semble expressément admis que l'âme soit ses puissances.

2. Il est dit dans le même livre: "L'âme est en fonction de ses tâches appelée de noms diffé­rents. On la dit âme quand elle vivifie, sens quand elle sent, esprit quand elle goûte, enten­dement quand elle pense, raison quand elle discerne, mémoire quand elle se rappelle, quand elle veut volonté. Tous ces aspects ne différent pas en substance, comme ils le font par les noms, puisque à eux tous ils sont l'âme."[2] Delà, même conclusion que précédem­ment.

3. Bernard dit: "Je vois trois choses dans l'âme: la mémoire, l'intelligence et la volonté, et ces trois sont une seule substance".[3] La même raison vaut pour les autres puissances. Donc l'âme est ses puissances.

4. Augustin dit dans le De Trinitate[4] que la mémoire, l'intelligence et la volonté sont une seule vie, une seule âme. Donc les puissances de l'âme sont identiques à son essence.

5. Nul accident n'excède son essence. Mais la mémoire, l'intelligence et la volonté excè­dent l'âme: en effet l'âme ne se souvient pas que de soi, ni ne pense et ne veut que soi, mais encore bien d'autres choses. Donc ces trois [puissances] ne sont pas des accidents de l'âme; elles sont identiques à l'essence de l'âme ainsi que, par la même raison, les autres puissan­ces.

6. En fonction de ces trois puissances se signale l'image de la Trinité dans l'âme. Mais l'âme est image de la Trinité en raison de soi, et non seulement de ses accidents. Les puis­sances susdites ne sont donc pas des accidents de l'âme. Ils relèvent de son essence.

7. L'accident est ce qui peut être présent ou absent, indépendamment de la corruption du sujet. Mais les puissances de l'âme ne peuvent en être absentes. Elles n'en sont donc pas les accidents. Ainsi, même conclusion qu'auparavant.

8. Aucun accident n'est principe d'une différence substantielle, car la différence complète la définition d'une chose en signifiant ce qu'elle est. Mais les puissances de l'âme sont prin­cipes de différence substantielle: en effet, "sensible" se dit en fonction du sens, "rationnel" en fonction de la raison. Donc les puissances ne sont pas des accidents de l'âme, elles sont l'âme même qui est forme du corps, car la forme est principe de la différence substantielle.

9. La forme substantielle a plus de vigueur que l'accidentelle. Mais la forme accidentelle agit de soi-même, et non par quelque puissance intermédiaire. A fortiori la forme substan­tielle. Puisque donc l'âme est une forme substantielle, les puissances par lesquelles elle agit ne sont pas autres qu'elle-même.

10. Identiques sont les principes d'être et les principes de l'agir. Or l'âme est par elle-même principe d'être, parce que selon son essence elle est forme. Donc selon son essence elle est principe d'agir. Mais la puissance n'est rien d'autre qu'un principe d'agir. L'essence de l'âme est donc sa puissance. 

11. La substance de l'âme, en tant qu'elle est en puissance aux intelligibles, est l'intellect possible; en tant qu'elle est en acte, l'intellect agent. Mais l'être en acte et l'être en puis­sance ne signifient rien d'autre que la réalité même qui est en puissance et en acte. Donc l'âme est l'intellect agent et l'intellect possible; et par la même raison elle est ses puissan­ces.

12. De même que la matière première est en puissance aux formes sensibles, de même l'âme intellectuelle aux formes intelligibles. Mais la matière première est sa puissance. Donc l'âme intellectuelle est sa puissance.

13. Le Philosophe dit au livre des Ethiques[5] que l'homme, c'est l'intellect. Mais il ne l'est qu'en raison de l'âme. Donc l'âme est l'intellect et, par la même raison, les autres puissan­ces.

14. Le Philosophe dit dans le De anima[6] que l'âme est acte premier, comme la science. Mais la science est le principe immédiat de l'acte second, à savoir celui de considérer. Donc l'âme est le principe immédiat de ses opérations. Or le principe immédiat de l'opéra­tion est dit puissance. Donc l'âme est ses puissances.

15. Toutes les parties sont consubstantielles au tout, car le tout est constitué de ses parties. Mais les puissances de l'âme sont ses parties, comme le montre le De anima[7]. Elles sont donc les parties substantielles de l'âme, et non ses accidents.

16. La forme simple ne peut être sujet. Or l'âme est une forme simple, comme on l'a exposé plus haut. Elle ne peut donc être sujet des accidents. Donc les puissances qui sont dans l'âme ne sont pas ses accidents.

17. Si les puissances sont les accidents de l'âme, il faut qu'ils découlent de son essence: les accidents propres sont en effet causés à partir des principes du sujet. Mais l'essence de l'âme, du fait de sa simplicité, ne peut être cause d'une aussi grande diversité d'accidents qu'il paraît dans les puissances de l'âme. Par conséquent les puissances de l'âme ne sont pas ses accidents. Reste donc que l'âme même est ses puissances.

 

En sens contraire : 1. L'essence est à l'être ce que la puissance est à l'agir. Donc, par per­mutation, l'être est à l'agir ce que l'essence est à la puissance. Mais en Dieu seul il y a iden­tité entre l'être et l'agir. Donc en Dieu seul il y a identité entre la puissance et l'essence. L'âme n'est donc pas ses puissances.

2. Nulle qualité n'est substance. Mais la puissance naturelle est une espèce de qualité, comme le montre le livre des Prédicaments. Donc les puissances de l'âme ne sont pas l'es­sence même de l'âme.

 

Réponse : Sur cette question il y a diverses opinions. Les uns disent que l'âme est identi­que à ses puissances, les autres le nient, disant que les puissances de l'âme font partie de ses propriétés. Et pour saisir la diversité de ces opinions, il faut savoir que la puissance n'est rien d'autre que le principe d'une opération, action ou passion; non pas le principe qu'est le sujet, agent ou patient, mais le principe selon quoi l'agent agit et le patient pâtit, comme l'art de construire est chez le constructeur la puissance par laquelle il construit, et la chaleur dans le feu la puissance par laquelle il chauffe, et le sec dans les bois la puissance qui les rend combustibles. Ceux qui postulent que l'âme est ses puissances, pensent donc que l'âme elle-même est le principe immédiat de toutes les opérations de l'âme. Ils disent que c'est par l'essence de l'âme que l'homme fait acte d'intellection, acte de sensation et opère de cette façon toutes les opérations de ce genre, et que c'est en fonction de la diver­sité de ces opérations qu'elle est appelée de différents noms: sens en tant que principe du sentir, intel­lect en tant que principe d'intellection, et de même pour les autres opérations - comme si, par exemple, nous nommions la chaleur du feu puissance de liquéfaction, de calorification, de dessiccation, parce qu'elle opère toutes ces actions.

Mais cette opinion ne peut tenir. D'abord parce que chacun agit selon qu'il est en acte ce que précisément il effectue. En effet le feu chauffe, non pas en tant qu'il est lumi­neux en acte, mais en tant qu'il est chaud en acte. Ce qui fait que tout agent produit du semblable à soi. C'est pourquoi il faut partir de ce qui est fait pour considérer ensuite ce par quoi il est fait. Il faut que les deux soient conformes. Delà il est dit dans les Phy­siques[8] que la forme et le géniteur sont d'espèce identique. Quand donc ce qui est fait se distingue de l'être substantiel de la chose, il est impossible que le principe par quoi il est fait se confonde avec l'essence de la chose. Ce qui apparaît manifestement dans les agents naturels: en effet, l'agent naturel de la génération agit en transmuant la matière en quelque chose d'informé - ce qui se fait premièrement par la disposition de la matière au regard de la forme, et secondement par l'acquisition de la forme selon laquelle il y a génération au terme de l'alté­ration -, il est donc nécessaire que, de la part de l'agent, ce qui agit immé­diatement soit la forme accidentelle, qui est en correspondance avec la disposition incul­quée à la matière; mais il faut que [cette] forme accidentelle agisse en vertu de la forme substantielle, comme étant son instrument, autrement l'action ne conduirait pas à la forme substantielle. C'est pourquoi n'apparaissent dans les éléments aucun autre principe d'action que les qualités actives et passives, lesquelles agissent cependant en vertu des formes substantielles; et c'est pourquoi leur action se termine, non seulement aux dispositions accidentelles, mais encore aux formes substantielles, à l'instar des œuvres artificielles où l'action de l'instrument se termine à la forme visée par l'artisan. Mais s'il y a quelque agent qui directement et immé­diatement produit par son action la substance, comme nous le disons de Dieu, qui en créant produit la substance des choses, et comme Avicenne le dit de l'Intelligence agente, par laquelle, selon lui, découlent les formes substantielles dans les réalités inférieures, un tel agent agit par son essence, de telle sorte qu'en lui la puissance active ne différera pas de son essence.

S'agissant de la puissance passive, il est manifeste qu'elle est, quant à l'acte subs­tantiel, dans le genre de la substance, et, quant à l'acte accidentel, dans le genre de l'acci­dent - par réduction - comme principe et non comme espèce complète, car chaque genre se divise en puissance et acte. C'est pourquoi la puissance homme est dans le genre de la substance, et la puissance blanc dans le genre de la qualité.

Or il est manifeste que les puissances de l'âme, qu'elles soient actives ou passives, ne se disent pas directement en référence à quelque chose de substantiel, mais à quelque chose d'accidentel: l'être de l'intellection ou de la sensation en acte est un être non pas substantiel mais accidentel, à quoi sont ordonnés l'intellect et le sens; et pareillement l'être grand ou petit à quoi est ordonnée la force de grandir; en revanche, la puissance générative et la nutritive sont ordonnées à produire ou conserver la substance, mais par transmutation de la matière, si bien qu'une telle action, comme celle des autres agents naturels, résulte de la substance par la médiation d'un principe accidentel. Il est donc manifeste que l'essence de l'âme n'est pas le principe immédiat de ses opérations, mais qu'elle opère par la média­tion de principes accidentels. Ainsi les puissances de l'âme ne sont pas l'essence même de l'âme, mais ses propriétés.

Cela ressort enfin de la diversité des actions de l'âme. Elles sont de genre divers et ne peu­vent être réduites immédiatement à un seul principe, car les unes sont des actions, les autres des passions, ou elles diffèrent par d'autres différences de ce genre: il faut donc les attribuer à divers principes. Et ainsi, puisque l'essence de l'âme est un seul et même prin­cipe, elle ne peut être le principe immédiat de toutes ses actions, mais il faut qu'elle dispose de plusieurs et diverses puissances correspondant à la diversité de ses actions. En effet, la puissance est dite puissance par référence à l'acte. D'où selon la diver­sité des actions il faut que soit la diversité des puissances. De là vient que le Philosophe dans les Ethiques[9] dit que la partie scientifique de l'âme, qui porte sur le nécessaire, et la partie calculatrice qui porte sur le contingent, sont des puissances diverses, parce que le nécessaire et le contin­gent diffèrent par le genre[10].

 

Solutions : 1. Il faut dire que ce livre De spiritu et anima n'est pas d'Augustin, mais d'un certain cistercien, il ne faut pas s'inquiéter beaucoup de ce qui s'y dit. Si l'on en tient compte cependant, on peut dire que l'âme est ses puissances ou ses facultés parce qu'elles sont ses propriétés naturelles. C'est pourquoi il est dit dans le même livre que toutes les puissances sont une seule âme, aux propriétés diverses, mais relevant d'une seule puis­sance. Façon de parler: comme si on disait que le chaud, le sec et le léger sont un seul feu.

2-4. On répondra de même aux objections 2,3 et 4.

5. L'accident n'excède pas le sujet sous le rapport de l'acte d'être; il l'excède cependant quant à l'agir: en effet la chaleur du feu chauffe les choses extérieures. En ce sens, les puis­sances de l'âme l'excèdent en tant que l'âme connaît et qu'elle aime, non seulement soi, mais les autres choses. Augustin introduit cette argumentation[11] en comparant la connais­sance et l'amour à l'esprit, non pas à l'esprit comme sujet, mais comme objet de connais­sance et d'amour. Si en effet [la connaissance et l'amour] se rapportaient à l'âme comme des accidents à leur sujet [d'existence], il s'ensuivrait que l'âme ne connaîtrait et n'aimerait que soi. De là peut-être dit-il que la connaissance et l'amour sont une seule vie, une seule essence, en ce sens que la connaissance en acte est d'une certaine façon le connu lui-même, et l'amour en acte l'aimé lui-même.

6. L'image de la Trinité est à remarquer dans l'âme en raison, non seulement de la puis­sance mais de l'essence: en effet, c'est ainsi que se représente une seule essence en trois personnes, quoique d'une manière déficiente. Or si l'âme était ses puissances, il n'y aurait pas de distinction des personnes entre elles, sauf par les noms, et ainsi ne serait pas repré­sentée convenablement la distinction des personnes en Dieu.

7. Il y a trois genres d'accidents: certains sont causés par les principes de l'espèce, comme la faculté de rire chez l'homme; certains sont causés par les principes de l'individu, et cela d'une double façon: ou bien ils ont dans le sujet une cause permanente, et ce sont des acci­dents inséparables, comme les déterminations de masculin et de féminin, et autres choses de ce genre; ou bien ils ont dans le sujet une cause intermittente, et ce sont des accidents séparables, comme s'asseoir ou marcher. Mais il y a ceci de commun à tout accident qu'il n'est pas de l'essence de la chose, et qu'ainsi il ne tombe pas dans sa définition. C'est pour­quoi nous connaissons de la chose ce qu'elle est sans connaître de ses accidents ce qu'ils sont. Mais l'espèce ne peut être connue sans les accidents qui suivent les principes de l'es­pèce; cependant elle peut être connue sans les accidents de l'individu, fussent-ils insépara­bles. En revanche, sans les accidents séparables, peuvent exister non seulement l'espèce mais encore l'individu. Or les puissances de l'âme sont des accidents à titre de propriétés. C'est pourquoi l'âme est-elle connue sans eux, mais sans eux elle n'est ni possible ni intelli­gible.

8. Le sensible et le rationnel, en tant que différences essentielles, ne se prennent pas du sens ou de l'intellect, mais de l'âme sensitive et intellective.

9. Pourquoi la forme substantielle n'est pas principe immédiat d'action chez les agents infé­rieurs, on l'a déjà montré.

10. L'âme est principe premier de l'agir, mais non principe prochain. En effet les puissan­ces agissent en vertu de l'âme, de même que les qualités des éléments agissent en vertu des formes substantielles.

11. L'âme elle-même est en puissance aux formes intelligibles elles-mêmes. Mais cette puissance n'est pas l'essence de l'âme pas plus que la puissance à devenir une statue dans l'airain n'est en l'essence de l'airain. En effet, être en acte et en puissance ne sont pas de l'essence d'une chose, puisque l'acte n'est pas de l'ordre de l'essentiel.

12. La matière première est en puissance relativement à l'acte substantiel qu'est la forme; et ainsi la puissance est comme telle son essence même.

13. L'homme est dit intellect parce que l'intellect est ce qu'il y a de supérieur en l'homme, comme on dit de la citoyenneté qu'elle est la norme supérieure de la cité. Mais cela ne dit pas que l'essence de l'âme soit la puissance même de l'intellect.

14. La similitude entre l'âme et la science tient en ce que l'une et l'autre est acte premier, mais non sous tout rapport. C'est pourquoi il ne faut pas que l'âme soit immédiatement principe des opérations de la science.

15. Les puissances de l'âme ne sont pas des parties essentielles de l'âme comme si elles constituaient son essence; ce sont des parties potentielles, parce que le pouvoir de l'âme se découvre à partir des puissances de ce genre.

16. La forme simple qui n'est pas subsistante, ou qui si elle subsiste est acte pur, ne peut être sujet de l'accident. Or l'âme est une forme subsistante, et n'est pas acte pur, si l'on parle de l'âme humaine. Et ainsi elle peut être sujet de certaines puissances, à savoir de l'intellect et de la volonté. En revanche, les puissances de la partie sensitive et nutritive sont dans le composé comme dans un sujet; parce que ce dont il y a acte est sa puissance, comme le montre le Philosophe[12].

17. Bien que l'âme soit une en essence, il y a cependant en elle puissance et acte; et ses relations aux choses sont diverses; et de diverses façons elle se compare au corps. A cause de cela, de l'unique essence de l'âme procèdent diverses puissances.



[1]  Ps.-Augustinus, De spiritu et anima, c. 13 (PL 40, 789)

[2]  Id. ibid. c.13 (PL 40, 788)

[3]  Bernard, Sermones in Cantica canticorum, sermo 11 (PL 183, 826)

[4]  Augustin, De Trinitate, X,XI 18 (PL 42,983)

[5]  Aristote, Ethic. Nic. IX, 1166 a 16-17 et 22-23; 1168 b 28-35; X, 1178 a 2.

[6]  Id. De anima II, 412 a 23.

[7]  Id. ibid. II, 413 b 13-29.

[8]  Id. Phys.  II, 198 a 24-27.

[9]  Id. Ethic. Nic. VI, 1139 a 6-15.

[10] Somme Théologique Ia, q. 79, a. 2, parlera d'une distinction de fonctions et non de facultés.  

[11] De Trinitate IX,V 8 (PL 42, 965).

[12] Aristote, De somno et vigilia, 454 a 8.