Question 15

L'âme séparée du corps peut-elle faire acte d'intelligence?

 

Objections : a. Il semble que non: aucune action du composé ne demeure dans l'âme sépa­rée. Or l'intellection est une action du composé. Le Philosophe l'affirme dans le De anima[1]: dire que l'âme fait acte d'intelligence, c'est la même chose que de dire qu'elle tisse ou qu'elle construit. Donc l'intellection  ne demeure pas dans l'âme séparée.

1. Le Philosophe dit dans le De anima[2] qu'il n'y a jamais d'intellection sans images. Mais les images sont inhérentes aux orga­nes corporels. Elles ne peuvent exister dans l'âme sépa­rée. Il n'y a donc pas d'intellection dans l'âme séparée.

b. On disait que le Philosophe parle de l'âme dans son union au corps et non de l'âme sépa­rée. En sens contraire: L'âme séparée ne peut faire acte d'intelligence que par la puissance intellective...

c. Le Philosophe dit dans le De anima[3] que l'acte d'intelligence est ou bien imagination, ou bien n'est pas sans imagination. Or l'imagination n'est pas sans le corps, donc également l'intellection. Donc pas d'intellection dans l'âme séparée.

2. Le Philosophe dit dans le De anima[4] que l'intellect se rapporte aux images comme la vue par rapport aux couleurs. Mais la vue ne peut voir sans les couleurs. Donc l'intellect ne peut agir sans les images, et par conséquent sans le corps.

3. Le Philosophe dit dans le De anima[5] que l'intellection se corrompt lorsqu'il y a corrup­tion intérieure, soit du corps, soit de la chaleur naturelle; ce qui arrive en effet, une fois l'âme séparée du corps. Donc l'âme séparée du corps ne peut faire acte d'intel­ligence.

4. On disait que l'âme séparée du corps fait en vérité acte d'intelligence, mais non pas sous la modalité présente où elle le fait en abstrayant à partir des images. En sens contraire: la forme est unie à la matière non pour la matière mais pour la forme, car la forme est la fin et la perfection de la matière. Or la forme est unie à la matière pour le complément de son opération; c'est pourquoi la forme requiert telle matière: celle par laquelle l'opération de la forme puisse aboutir à son achèvement (ainsi la forme de la scie requiert comme matière le fer pour accomplir l'opération de couper). Or l'âme est la forme du corps. Elle est donc unie à tel corps pour le complément de son opération. Mais son opération propre, c'est l'intellection. Si donc elle peut l'accomplir sans le corps, c'est en vain qu'elle serait unie au corps.

5. Si l'âme séparée peut faire acte d'intelligence, elle le fera plus noblement en étant sépa­rée plutôt qu'unie au corps: car faire acte d'intelligence sans avoir besoin d'images, à l'ins­tar des substances séparées, c'est le faire sous un mode plus noble que de le faire, comme nous, par le moyen des images. Or le bien de l'âme est dans l'intellection, car la perfection de chaque subs­tance, c'est son opération propre. Donc si l'âme peut faire acte d'intelligence sans le corps, en dehors des images, il lui serait dommageable d'être unie au corps, - cela ne lui serait pas naturel.

6. Les puissances se diversifient en raison des objets. Or les objets de l'âme intellective, ce sont les images, comme il est dit dans le De anima[6]. Si donc l'âme séparée du corps connaît sans les images, il faut qu'elle dispose de puissances autres, ce qui ne se peut, car les puis­sances appartiennent à l'âme par nature, et lui sont inhérentes sans possibilité de séparation.

7. Si l'âme fait acte d'intelligence, il faut qu'elle le fasse par quelque puissance. Or les puis­sances intellectives ne sont dans l'âme qu'au nombre de deux, à savoir l'intellect agent et l'intellect possible. Or l'âme séparée ne peut faire acte d'intelligence ni par l'un ni par l'au­tre, semble-t-il, car l'opération de l'un et de l'autre regarde les images: en effet, l'intellect agent fait des images des intelligibles en acte; quant à l'intellect possible, il reçoit les espè­ces intelligibles abstraites de la matière. Il semble que d'aucune façon l'âme séparée ne puisse faire acte d'intelligence.

8. Pour une seule chose, une seule opération propre; pour la parfaire, une seule perfection. Si donc l'opération de l'âme est de faire acte d'intelligence en recevant [ses contenus] des images, il semble que son opération propre ne puisse s'exercer en dehors des images; et ainsi, une fois séparée du corps, elle n'exercera plus son intelligence.

9. Si l'âme séparée fait acte d'intelligence, il faut qu'elle le fasse par quelque médiation, car l'intellection requiert la similitude de la chose connue dans le connaissant. Or on ne peut dire que l'âme séparée connaisse par son essence: cela n'appartient qu'à Dieu, car son essence est la similitude de toutes choses, ayant d'avance en soi, parce qu'infinie, toute per­fection. Pareillement elle ne peut connaître non plus par l'essence de la chose connue: car alors elle ne connaîtrait que les choses qui sont par leur essence dans l'âme. Ni davantage par quelques espèces. Ni par des espèces innées ou con-créées: ce serait semble-t-il revenir à l'opinion de Platon, qui soutenait que toutes les sciences sont naturellement insérées en nous.

10. C'est en vain, semble-t-il, que de telles espèces seraient innées dans l'âme, puisque celle-ci ne peut connaître par leur moyen tant qu'elle est dans le corps: de fait les espèces ne semblent ordonnées à rien d'autre que de permettre l'intellection.

11. On disait que l'âme, pour ce qui la regarde, peut connaître par des espèces innées, mais qu'elle en est empêchée par le corps. En sens contraire: autant une chose est plus parfaite en sa nature, autant est-elle plus parfaite en son opération. Mais l'âme unie au corps est plus parfaite en sa nature que lorsqu'elle est séparée du corps, de même qu'une partie quel­conque est plus parfaite d'exister en son tout. Si donc l'âme séparée du corps peut connaître par des espèces innées, elle le fera beaucoup mieux par elles en étant unie au corps.

12. Rien de ce qui est naturel à une chose n'est totalement empêché par ce qui relève de sa nature. Or il appartient à la nature de l'âme d'être unie au corps, puisqu'elle en est la forme. Donc, si les espèces intelligibles sont naturellement insérées dans l'âme, rien ne l'empêche­rait de pouvoir faire par elles acte d'intelligence: ce qui est contraire à l'expérience.

13. On ne peut dire non plus, semble-t-il, que l'âme séparée connaisse par les espèces pré­alablement acquises dans le corps. En effet beaucoup d'âmes humaines demeurent à l'état séparé du corps qui n'ont acquis aucune espèce intelligible: comme le montrent les âmes des enfants, surtout de ceux qui sont morts dans le ventre maternel. Si donc les âmes sépa­rées ne pouvaient connaître que par des espèces acquises auparavant, il s'ensuivrait que toutes ne pourraient exercer l'intellection.

14. Si l'âme séparée ne connaît que par les espèces préalablement acquises, il s'ensuit, semble-t-il, qu'elle ne connaît que celles qu'elle a connues auparavant durant son union au corps. Or ceci ne paraît pas vrai: elle connaît en effet beaucoup de choses concernant les peines et les récompenses qu'à présent elle ne connaît pas. Donc l'âme séparée ne connaît pas seulement par les espèces préalablement acquises.

15. L'intellect est effectué en acte par l'espèce intelligible existant en lui. Mais l'intellect en acte, est en acte d'intelligence. Donc l'intellect en acte connaît toutes ces choses dont les espèces intelligibles sont en lui-même en acte. Il semble donc que les espè­ces intelligibles ne sont pas conservées dans l'intellect après qu'il a cessé d'être en acte d'intelligence; et ainsi elles ne demeurent pas dans l'âme après la séparation, de telle sorte qu'elles lui per­mettent de connaître.

16. Les habitus produisent en retour des actes semblables à ceux par lesquels ils sont acquis, le Philosophe le montre dans les Ethiques[7]: en construisant l'homme devient cons­tructeur, et derechef le constructeur peut construire. Mais les espèces intelligi­bles sont acquises à l'intellect par le fait pour celui-ci de se tourner vers les images. Donc il ne peut jamais connaître par elles sauf à se tourner vers les images. Donc séparée du corps, l'âme ne peut connaître par les espèces acquises, semble-t-il.

17. On ne pourrait dire non plus que l'âme connaisse au moyen d'espèces infuses par quel­que substance supérieure, car tout ce qui reçoit requiert un agent propre d'où il tient natu­rellement son aptitude à recevoir. Or s'agissant de l'intellect humain, son aptitude naturelle à recevoir est relatif aux choses sensibles. Donc il n'est pas relatif aux substances supérieu­res.

18. En ce qui concerne l'aptitude des choses à être causées par des agents inférieurs, la seule action d'un agent supérieur ne suffit pas: ainsi les animaux aptes à être engendrés de la semence ne sont pas engendrés par la seule action du soleil. Or l'apti­tude de l'âme humaine, c'est de recevoir les espèces des sensibles. Donc la seule influence des substances supérieures ne suffit pas à lui faire acquérir les espèces intelligibles.

19. L'agent doit être proportionné au patient, et le donateur au destinataire. Mais l'intelli­gence des substances supérieures n'est pas proportionnée à l'intelligence de l'âme humaine, puisqu'elles possèdent une science plus universelle et d'ailleurs incompréhensible par nous. Donc l'âme séparée ne pourra connaître par les espèces infuses des substances supérieures, sem­ble-t-il. Et ainsi ne lui reste aucun mode par lequel elle puisse connaître.

 

En sens contraire : 1. L'intellection est au plus haut degré une opération de l'âme. Si donc l'intellection ne convient pas à l'âme sans le corps, aucune autre opération ne lui convien­dra. Dans ce cas, il est impossible à l'âme d'être séparée. Or nous soute­nons le fait d'une âme séparée. Il est donc nécessaire de soutenir la possibilité de son intellection.

2. On lit dans les Ecritures que les ressuscités auront la même connaissance après qu'avant. Donc la connaissance des choses que l'homme sait en ce monde ne sera pas ôtée après leur mort. L'âme séparée peut donc faire acte d'intelligence au moyen des espèces préalable­ment acquises.

3. On trouve une similitude des choses inférieures dans les supérieures, c'est ainsi que les mathématiciens prédisent des événe­ments futurs en considérant les similitudes des choses qui, sur ce point, se passent dans les corps célestes. Or l'âme est supé­rieure en nature à toutes les choses corporelles. Donc la similitude des choses corporelles est dans l'âme, et sur un mode intel­ligible, puisque elle-même est une substance intellective. Il semble donc qu'elle puisse connaître de par sa nature tous les corps, même lorsqu'elle sera séparée.

 

Réponse : Si la question soulève le doute, c'est que notre âme, dans l'état présent, a besoin des choses sensibles pour faire acte d'intelligence. Aussi faut-il juger la vérité de cette question d'après les diverses conceptions que l'on donne de ce besoin.

Certains - les Platoniciens - ont soutenu que les sens sont nécessaires à l'âme pour connaî­tre, non par eux-mêmes, comme si la science était causée en nous à partir des choses sensi­bles, mais par accident, en tant que les sens excitent notre âme, en quelque façon, à se rap­peler ce qu'elle a connu précédemment, et dont la science lui est naturellement communi­quée. Pour comprendre cela, il faut savoir que Platon soutint que les espèces des choses étaient subsistantes à l'état séparé, intelligi­bles en acte, qu'il nomma "Idées". C'est par la participation de ces Idées et en quelque sorte grâce à leur influx, qu'il soutint que notre âme était savante et intelligente. Avant d'être unie au corps, l'âme pouvait librement utiliser cette science; mais du fait de son union au corps, elle s'est tellement alourdie et d'une cer­taine façon embourbée, qu'elle semblait avoir oublié les choses qu'elle avait sues aupara­vant et dont elle avait une science naturelle. Mais d'être en quelque sorte excitée par les sens, elle revenait à soi, et se remémorait les choses qu'elle avait connues auparavant et dont elle eut la connaissance innée - comme il nous arrive de nous souvenir clairement, sur l'observation de quelques sensibles,  des choses que nous avions oubliées. Cette position relative à la science et aux sensibles est, chez Platon, conforme à sa position concernant la génération des choses naturelles: car il soutenait que les formes des choses naturelles, par lesquelles chaque individu se range dans une espèce, pro­venait de la participation des Idées susdites, de telle sorte que les agents inférieurs n'ont d'autre rôle que de disposer la matière à la participation des espèces séparées. Et, à soutenir cette opinion, la question devient facile à résoudre, vu que l'âme, en vertu de sa nature, n'a pas besoin des sens pour connaî­tre, sinon par accident. Encore cette dernière contrainte sera-t-elle levée lorsque l'âme aura été séparée du corps: alors en effet, la pesanteur du corps ayant cessé, elle n'aura plus besoin d'être excitée, mais elle-même par elle-même sera éveillée et prête à connaître tou­tes choses.

Mais cette opinion ne permet pas, semble-t-il d'assigner une cause raisonnable à l'union de l'âme et du corps. L'union n'est pas favorable à l'âme, puisque celle-ci jouit d'une opération propre parfaite lorsqu'elle n'est pas unie au corps, alors que son opération propre est empê­chée par l'union au corps. Egalement, l'union n'est pas favorable au corps: en effet l'âme n'est pas pour le corps, mais plutôt le corps pour l'âme, puisque l'âme est plus noble que le corps; c'est pourquoi il paraît inconve­nant que l'âme, pour anoblir le corps, supporte un détriment dans son opération.

De plus, à la suite de cette opinion, il semble que l'union de l'âme au corps ne soit pas natu­relle: car ce qui est naturel à un sujet n'entrave pas son opération  propre. Si donc l'union du corps entrave l'intelligence de l'âme, il ne sera pas naturel à l'âme d'être unie au corps, mais contre nature, - ce qui paraît absurde.

Pareillement l'expérience montre que la science  ne provient pas en nous de la participation aux espèces séparées mais qu'elle est reçue des sens, car à qui fait défaut un seul sens, fait défaut la science des sensibles qui sont appréhendés par lui: ainsi l'aveugle-né ne peut avoir la science des couleurs.

Autre position: les sens sont utiles à l'âme humaine pour connaître, non par accident, comme dans l'opinion précédente, mais par soi. Non pas que nous recevions la science des sens, mais parce que le sens dispose l'âme à acquérir la science d'une autre source, - c'est l'opinion d'Avicenne[8]. Il soutient qu'il y a quelque substance séparée, qu'il appelle Intellect ou Intelligence agente, et que de celle-ci se répandent dans notre intellect les espèces intel­ligibles par lesquelles nous connaissons; mais que, par l'opération de la partie sensitive, à savoir l'imagination et autres opérations de ce genre, notre intellect est prédisposé à se tourner vers l'Intelligence agente et à recevoir d'elle l'influence des espèces intelligibles. Et ceci consonne à ce qu'il pense de la génération des choses naturelles: il soutient en effet que toutes les formes substantielles procèdent d'une Intelligence et que les agents naturels disposent seulement la matière à recevoir les formes issues de l'Intellect agent. Selon cette opinion, la question , semble-t-il, ne soulève plus guère de difficultés. Si en effet les sens ne sont pas nécessaires à l'intellection, sauf qu'ils disposent à recevoir les espèces de l'In­telligence agente en tournant notre âme vers celle-ci, quand elle sera séparée du corps, c'est par elle-même qu'elle se tournera vers l'Intelligence agente et recevra d'elle les espèces intelligibles. Les sens ne lui seront plus nécessaires pour ce faire: ainsi le navire est néces­saire au transport, mais si quelqu'un l'avait déjà effectué, il n'est plus néces­saire.

Mais cette opinion semble avoir pour conséquence que l'homme acquiert aussitôt la science de toutes choses, tant celles qu'il perçoit par les sens, que les autres. Si en effet nous connaissons grâce aux espèces qui se répandent vers nous de l'Intelligence agente, et que pour la réception de cet influx n'est requis que la conversion de notre âme vers l'Intel­ligence sus­dite, celle-ci pourrait, la conversion faite, recevoir l'influx de n'importe quelle des espèces sensibles (on ne peut dire qu'elle se convertisse quant à l'une et non quant à l'autre): ainsi un aveugle-né, en imaginant les sons, pourra recevoir la science des cou­leurs ou de tout autre sensible, - ce qui paraît faux.

De plus il est manifeste que les puissances sensibles sont nécessaires à notre intellection, non seulement dans l'acquisi­tion de la science, mais encore dans l'usage de la science déjà acquise. Car nous ne pouvons considérer les choses dont nous avons déjà la science sans nous tourner vers les images (bien qu'Avicenne dise le contraire). De là vient que, une fois lésés les organes des puissances sensibles par lesquelles sont conservées et appréhendées les images, l'exercice de l'âme se trouve empêché, même dans la considération des choses dont elle a la science.

De plus, il est manifeste que dans les révélations qui nous arrivent divinement par l'influx des substances supérieures, nous avons besoin des images. C'est pourquoi Denys dit dans la Hiérarchie céleste[9] qu'il est impossible à un rayon divin de luire pour nous autrement qu'enveloppé de la variété des voiles sacrés; ce qui ne serait pas si les images ne servaient qu'à nous tourner vers les substances supérieures.

Et ainsi il faut dire autrement: les puissances sensitives sont nécessaires à l'âme pour faire acte d'intelligence, non par accident, comme excitant d'après Platon, ou comme simple dispositif d'après Avicenne, mais comme rendant présent l'objet propre de l'âme intellec­tive: Aristote dit en effet dans le De anima[10] que les images sont à l'âme intellective comme les sensi­bles au sens. Cependant comme les couleurs ne sont visibles en acte que par la lumière, de même les images ne sont intelligi­bles en acte que par l'intellect agent. Et ceci consonne à ce que nous soutenons au sujet de la génération des choses naturelles. Voilà ce que nous soutenons en effet: de même que les agents supérieurs, par la médiation des agents inférieurs, causent les formes naturelles, de même l'intellect agent, par les ima­ges qu'il a rendu intelligibles en acte, cause la science dans notre intellect possible. On ne revient pas au propos de savoir si l'intellect agent est une substance séparée, comme quel­ques uns le soutien­nent, ou s'il est une lumière que notre âme participe à la ressemblance des substances supérieures.

Mais dans cette hypothèse il est plus difficile de voir comment l'âme séparée peut faire acte d'intellection: car il n'y aura plus d'images - celles-ci ont besoin d'organes corporels pour leur appréhension et compréhension - ; or, ôtées les images, l'âme ne peut faire acte d'in­telligence, de même que ôtées les couleurs, la vue ne peut voir.

Pour résoudre cette difficulté, il faut considérer que,  puisque l'âme est au degré le plus bas dans l'ordre des substances intellectuelles, elle participe à la lumière intellectuelle, ou à la nature intellectuelle, selon le mode le plus bas et le plus faible. Car dans la première Intel­ligence, c'est-à-dire en Dieu, la nature intellectuelle est si puissante qu'elle peut, par une unique forme intelligente, à savoir son essence, comprendre toute chose. Quant aux subs­tances intellectuelles inférieures, elles le font grâce à des espèces multiples; et autant cha­cune est élevée, autant elle a des formes en moins grand nombre et plus d'efficience à connaître toutes choses avec ce peu de formes.  Or si une substance intellectuelle inférieure disposait de formes aussi univer­selles que les supérieures, sans posséder autant d'efficience dans leur compréhension, sa science resterait incomplète, parce qu'elle ne connaîtrait les choses que dans l'universel et ne pourrait amener sa connaissance du peu de formes aux choses singu­lières. Donc l'âme humaine, qui est au plus bas degré, si elle recevait les for­mes appropriées aux substances supérieures par l'abstraction et l'universalité, comme elle dispose d'une efficience minime dans la compréhension, elle aurait une connaissance très imparfaite, vu qu'elle connaîtrait les choses dans une certaine confusion et généralité. Et ainsi, afin que sa connaissance soit rendue parfaite et distincte quant aux singuliers, il faut qu'elle recueille des choses singulières la science de la vérité, la lumière de l'intellect agent suffisant à ce que les choses qui sont dans la matière soient reçues sous un mode élevé. Donc il est néces­saire à la perfection de l'opération intellectuelle que l'âme soit unie au corps.

Il n'est pas douteux cependant que par les pulsions corporelles et l'occupation des sens, l'âme ne soit entravée dans la réception de l'influx venu des substances séparées; c'est pourquoi à ceux qui dorment et sont détachés des sens, certaines révélations surviennent qui n'arrivent pas à ceux qui usent de leurs sens. Quand donc l'âme sera totalement séparée du corps, elle pourra plus ouvertement percevoir l'influence des substances séparées, pour autant que par un influx de ce type elle com­prendra sans images, ce qu'elle ne peut à pré­sent. Toutefois, un influx de ce genre ne causera pas une science aussi parfaite et distincte quant aux singuliers que celle que nous recevons ici-bas par les sens, sauf dans les âmes qui, en plus de l'influx dit naturel, en recevront un autre, surnaturel, de grâce, pour connaî­tre toutes choses très pleinement et pour voir Dieu lui-même. De plus, les âmes séparées auront la connaissance de choses qu'elles surent auparavant ici-bas et dont les espèces intelligibles sont conservées en elles.

 

Solutions : 1. Le Philosophe parle de l'opération intellectuelle de l'âme selon qu'elle est unie au corps; alors en effet, elle n'est pas sans images, comme on l'a dit.

2. Dans l'état présent, où l'âme est unie au corps, elle ne participe pas aux espèces intelligi­bles venues des substances supé­rieures, mais seulement à la lumière intellectuelle. Et ainsi, elle a besoin des images comme des objets d'où elle tire les espèces intelligibles. Mais après la séparation, elle participera plus abondamment aux espèces intelligibles, aussi n'aura-t-elle pas besoin des objets extérieurs.

3. Le Philosophe parle d'après l'opinion de ceux qui soutiennent que l'intellect possède un organe corporel, comme le montre ce qu'il avance précédemment. Dans cette hypothèse, l'âme séparée ne pourrait absolument pas faire acte d'intelligence. Autre interprétation pos­sible: le Philosophe parle de l'intellection selon le mode par lequel nous faisons maintenant acte d'intelligence.

4. L'âme est unie au corps à cause de son opération d'intellection, non pas qu'elle ne puisse d'aucune manière faire acte d'intel­ligence sans le corps, mais parce que, selon l'ordre natu­rel, elle ne le peut parfaitement sans le corps, comme on l'a posé.

5. Même solution en réponse à la 5me objection.

6. Les images ne sont objets de l'intellect que dans la mesure où elles deviennent intelligi­bles en acte par la lumière de l'intellect agent. C'est pourquoi, quelles que soient les espè­ces intelligibles reçues par l'intellect possible, et d'où qu'elles viennent, elles n'auront pas d'autre raison formelle d'objet, formalité sous laquelle les objets diversifient les puissances.

7. L'opération de l'intellect agent et de l'intellect possible regarde les images selon que l'âme est unie au corps. Mais lorsque l'âme sera séparée du corps, par l'intellect possible elle recevra les espèces venues des substances séparées, et par l'intellect agent elle aura le pouvoir de les comprendre.

8. L'opération propre de l'âme est de connaître les intelligibles en acte. Or la nature spécifi­que de l'opération intellectuelle n'est pas diversifiée par le fait que les intelligibles soient reçues des images ou d'ailleurs.

9. L'âme séparée ne comprend pas les choses par son essence, ni par l'essence des choses connues, mais par les espèces qu'infusent les substances séparées dans l'état de séparation - et non pas au principe, quand elles commencent d'exister, comme le soutinrent les Platoni­ciens.

10. La réponse vaut pour la dixième objection.

11. Si l'âme, lorsqu'elle est unie au corps, possédait des espèces innées, elle pourrait faire acte d'intelligence par elles comme par les espèces acquises. Mais, bien qu'elle lui soit supérieure par nature, cependant, à cause des mouvements du corps et des occupations sen­sibles, elle est tirée en arrière, de telle sorte qu'elle ne peut librement se joindre aux subs­tances supérieures pour recevoir leur influx, comme après la séparation.

12. Il n'est pas naturel à l'âme de connaître par des espèces infuses, mais seulement après avoir été séparée, comme on l'a dit.

13. Les âmes séparées pourront encore faire acte d'intelligence par les espèces préalable­ment acquises dans le corps, non pas seulement par elles, mais aussi par des espèces infu­ses.

14. Même réponse à la 14me objection.

15. Quand les espèces intelligibles sont dans l'intellect possible seulement en puissance, l'homme est alors intelligent en puis­sance et a besoin de ce qui le ramène à l'acte, soit par la doctrine, soit par l'invention. Et quand elles sont en lui parfaitement en acte, alors il fait acte d'intelligence. Et quand elles sont en lui entre la puissance et l'acte, en un mode médian, à savoir comme habitus, alors il peut connaître actuellement quand il le voudra; et de cette façon, les espèces intelligibles sont acquises dans l'intellect possible quand il n'est pas en exercice d'intellection.

16. Comme on l'a déjà dit, l'opération intellectuelle ne diffère pas en sa nature spécifique, que l'intelligible en acte soit reçu des images, ou qu'il vienne d'ailleurs. En effet, l'opération de la puissance reçoit distinction et spécificité de l'objet quant à la raison formelle de ce dernier, et non pas quant à sa réalité matérielle. Et ainsi, si par les espèces intelligibles conservées dans l'intel­lect, une fois tirées des images, l'âme séparée connaît sans avoir à se tourner vers les images, l'opération causée par les espè­ces acquises et celle par laquelle les espèces sont acquises, ne seront pas spécifiquement dissemblables.

17. L'intellect possible n'est pas naturellement disposé à recevoir son objet des images, sauf dans la mesure où les images deviennent intelligibles en acte par la lumière de l'intellect agent, lequel est une certaine participation à la lumière des substances séparées; et ainsi, il n'est pas exclu qu'il puisse recevoir [des informations] des substances séparées.

18. La science est par nature causée dans l'âme par les images dans son état d'union au corps, état selon lequel elle ne peut être causée seulement par des agents supérieurs. En revanche, cela pourra arriver lorsque l'âme aura été séparée du corps.

19. De ce que la science des substances séparées n'est pas proportionnée à notre âme, il ne s'ensuit pas qu'aucune intelligence ne puisse percevoir leur influx, mais seulement qu'elle ne peut la recevoir parfaite et distincte, comme on l'a dit.



[1]  Aristote, De anima I, 408 b 11-13.

[2]  Id. ibid. III, 431 a 16-17.

[3]  Id. ibid. I, 403 a 8-9.

[4]  Id. ibid. III, 431 a 14-15.

[5]  Id. ibid. I, 408 b 24-25.

[6]  Id. ibid. III, 431 a 14-15.

[7]  Id. Eth. Nic. II, 1103 a 26 - b 22.

[8]  Avicenne, De anima V, 5.

[9]  Denys, Hiérarchie céleste I, 2.

[10] Aristote, De anima III, 431 a 14-15.