Question
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Objections : 1. Il semble que non. En effet, plus parfaite est la substance, plus parfaite l'opération. Or l'âme unie au corps est plus parfaite que l'âme séparée, semble-t-il, car chaque partie est plus parfaite d'être unie au tout que d'en être séparée. Si donc l'âme unie au corps ne peut connaître les substances séparées, il semble qu'elle ne le puisse une fois séparée du corps.
2. Supposé que notre âme connaisse les substances séparées, elle le peut ou par nature ou par grâce. Si par nature, comme il est naturel à l'âme d'être unie au corps, elle ne serait pas empêchée de par son union au corps de connaître les substances séparées; mais si c'est par grâce, comme les âmes séparées n'ont pas toutes la grâce, il s'ensuit au minimum que les âmes séparées n'aient pas toutes connaissance des substances séparées.
3. L'âme est unie au corps pour être menée en lui à la perfection par les sciences et les vertus. Or la plus grande perfection de l'âme consiste dans la connaissance des substances séparées. Si donc elle les connaissait par le seul fait d'être elle-même séparée du corps, c'est en vain que l'âme serait unie au corps.
4. Si l'âme connaît une substance séparée, il faut qu'elle la connaisse ou par l'essence ou par une espèce de cette dernière. Or ce n'est pas par l'essence, car l'essence de la substance séparée ne fait pas un avec l'âme séparée; ni par une espèce, car on ne peut abstraire une espèce des substances séparées en raison de leur simplicité. Donc l'âme séparée ne connaît en aucune façon les substances séparées.
5. Si l'âme connaît la substance séparée, elle la connaît ou par le sens ou par l'intellect. Or il est manifeste qu'elle ne la connaît pas par le sens, car les substances séparées ne sont pas sensibles; et non plus par l'intellect, car l'intellection ne porte pas sur les singuliers, et les substances séparées sont des substances singulières. Donc l'âme séparée ne connaît en aucune façon la substance séparée.
6. L'intellect possible de notre âme est plus éloignée de l'ange que notre imagination de l'intellect possible, car l'imagination et l'intellect possible se rejoignent dans la même substance de l'âme. Mais l'imagination ne peut en aucune façon connaître l'intellect possible. Donc l'intellect possible ne peut en aucune façon connaître la substance séparée.
7. La volonté se rapporte au bien, comme l'intellect au vrai. Mais la volonté de quelques unes des âmes séparées, à savoir les damnés, ne peut être ordonnée au bien. Et donc leur intellect ne peut en aucune façon être ordonné au vrai, que par dessus tout l'intellect poursuit dans la connaissance de la substance séparée. Donc n'importe quelle âme séparée ne peut connaître la substance séparée.
8. La félicité ultime selon les philosophes se situe dans l'intellection des substances séparées, comme on l'a dit. Or si l'âme des damnés connaît les substances séparées, que nous ne pouvons connaître ici-bas, ils semble que les damnés soient plus proches de la félicité que nous-mêmes, - ce qui ne convient pas.
9. C'est par le mode de sa substance qu'une intelligence en connaît une autre, comme il est dit dans le livre De causis[1]. Mais l'âme séparée ne peut connaître sa substance, semble-t-il, car l'intellect possible ne se connaît que par une espèce reçue des images, comme il est dit dans le De anima[2]. Donc l'âme séparée ne peut connaître les autres substances séparées.
10. Il existe un double mode de connaissance. L'un selon lequel nous allons des connaissances conséquentes aux antécédentes: et ainsi les choses de soi plus intelligibles sont connues par celles qui sont de soi moins intelligibles. L'autre qui va des antécédentes aux conséquentes: et ainsi les choses qui sont de soi plus intelligibles sont connues par nous en priorité. Dans l'âme séparée le premier mode de connaissance est impossible: en effet, le mode qui nous revient, c'est de recevoir la connaissance des sens. Donc l'âme séparée connaît selon le second, à savoir en allant des antécédentes aux conséquentes; et ainsi les choses qui sont de soi plus intelligibles lui sont connues en priorité. Or ce qu'il y a de plus intelligible est la substance divine. Si donc l'âme séparée connaît naturellement les substances séparées, il semble que par les seules forces naturelles elle puisse voir l'essence divine, en quoi consiste la vie éternelle: ce qui est contraire à la parole de l'apôtre: "la vie éternelle est grâce de Dieu" (Rom. 6,23).
11. Une substance inférieure en connaît une autre par l'impression d'une substance supérieure sur l'inférieure. Or l'impression d'une substance supérieure ne se fait dans l'âme que de façon déficiente. Donc celle-ci ne peut la connaître.
En sens contraire : Le semblable est connu par le semblable. Or l'âme séparée est une substance séparée. Elle peut donc connaître les substances séparées.
Réponse : D'après ce que tient la foi, il semble convenable de dire que les âmes séparées connaissent les substances séparées. Sont appelées ainsi les anges et les démons, à la société desquelles sont destinées les âmes séparées des hommes, des bons ou des mauvais. Or il semble improbable que les âmes des damnés ignorent les démons, à la société desquels elles sont assignées et dont on dit qu'ils sont terribles aux âmes. Mais encore plus improbable que les âmes des bons ignorent les anges dans la société desquels ils se réjouissent.
Que, d'autre part, les âmes séparées connaissent les substances séparées, quelle qu'en soit la manière, l'éventualité est raisonnable. En effet, il est manifeste que l'âme humaine unie au corps a, du fait de cette union, le regard dirigé vers les réalités inférieures. Elle n'atteint par conséquent sa perfection que par les informations qu'elle reçoit de celles-ci, à savoir par les espèces abstraites des images. C'est pourquoi, ni dans la connaissance de soi-même, ni dans celle des autres, ne peut-elle progresser qu'en étant menée par les espèces susdites, comme on l'a dit plus haut. Mais dès lors que l'âme sera séparée du corps, son regard ne sera plus ordonné aux réalités inférieures pour en recevoir quelque chose, mais il en sera délié, pouvant recevoir l'influence des substances supérieures sans avoir à observer les images - celles-ci seront alors totalement absentes - et par cette influence l'âme sera mise en acte. Et ainsi, elle se connaîtra elle-même directement, en voyant son essence intuitivement, et non a posteriori, comme à présent. De fait son essence appartient au genre des substances séparées intellectuelles, elle en a le même mode de subsister (bien qu'elle soit la plus basse en ce genre): toutes en effet sont des formes subsistantes. Ainsi de même que pour les autres substances séparées, l'une connaît l'autre en voyant sa propre substance, (en tant qu'existe en elle quelque similitude de l'autre substance à connaître, par cela qu'elle reçoit l'influence de celle-ci ou de quelque autre substance plus élevée, cause commune de l'une et de l'autre), de même l'âme séparée, en voyant directement son essence propre, connaît les substances séparées en raison de l'influence qu'elle reçoit d'elles ou d'une cause supérieure, à savoir de Dieu. Cependant, elle ne connaît pas les substances séparées d'une connaissance naturelle avec la perfection que celles-ci se connaissent entre elles, parce que l'âme est parmi elles la plus basse, et c'est sur le mode le plus bas qu'elle reçoit l'émanation de la lumière intelligible.
Solutions : 1. L'âme unie au corps est d'une certaine façon plus parfaite que la séparée, à savoir quant à la nature de l'espèce; mais, quant à l'acte intelligible, elle possède, étant séparée du corps, quelque perfection qu'elle ne peut avoir tant qu'elle est unie au corps. Il n'y a pas d'inconvénient à cela, car l'opération intellectuelle revient à l'âme selon qu'elle dépasse la mesure du corps. En effet l'intellect n'est l'acte d'aucun organe corporel.
2. Nous parlons de cette connaissance de l'âme séparée qui lui appartient de par sa nature (car s'agissant de la connaissance qui lui est donnée par grâce, elle égale celle des anges en qualité de connaissance). Quant à cette connaissance, qui lui fait connaître selon le mode susdit, elle lui est naturelle, non pas dans l'absolu, mais pour autant qu'elle est séparée.
3. L'ultime perfection de la connaissance naturelle de l'âme humaine est de connaître les substances séparées. Mais quant à l'obtention de cette connaissance, elle peut y parvenir plus parfaitement en s'y disposant dans [son union au] corps par l'étude et surtout par le mérite. Par conséquent elle n'est pas unie au corps en vain.
4. L'âme séparée ne connaît pas par son essence les substances séparées, mais par une espèce et similitude de celles-là. Il faut savoir cependant que l'espèce par laquelle quelque chose est connue n'est pas toujours abstraite de la chose connue, mais seulement quand le connaissant reçoit l'espèce de la chose: alors cette espèce reçue est plus simple et plus immatérielle dans le connaissant que dans la chose connue. Dans le cas contraire, à savoir quand la chose connue est plus immatérielle et plus simple que le connaissant, alors l'espèce de la chose connue dans le connaissant n'est plus dite abstraite, mais plutôt imprimée ou infuse. Il en est ainsi dans notre thèse.
5. Le singulier ne répugne pas à la connaissance de notre intellect si ce n'est en raison de son individuation par telle matière: il faut en effet que les espèces de notre intellect soient abstraite de la matière. Si donc existaient des singuliers dans lesquels la nature de l'espèce n'est pas individuée par la matière mais que chacun d'eux soit une certaine nature spécifique subsistant immatériellement, chacun d'eux sera par soi intelligible. Les substances séparées sont des singuliers de ce genre.
6. L'imagination et l'intellect possible humain se rejoignent par le sujet plus que l'intellect possible humain et l'intellect angélique, lesquels se rejoignent cependant par l'espèce et la raison d'être, puisque l'un et l'autre appartiennent à l'être intellectuel. Car l'action tire sa forme de la nature de l'espèce et non du sujet. C'est pourquoi, quant à la conjonction dans l'action, ce qui doit retenir l'attention, c'est la conjonction de deux formes de même espèce dans des substances diverses plutôt qu'à celle de formes différentes par l'espèce dans le même sujet.
7. Les damnés se sont détournés de la fin ultime. Par conséquent leur volonté n'est pas bonne en conformité à cet ordre; elle tend cependant à quelque bien (car même les démons, comme dit Denys dans le De divinis nominibus, "convoitent le bien et le meilleur: être, vivre, connaître"[3]; mais ce bien ne les réfère au bien le plus élevé, aussi leur volonté est-elle perverse. C'est pourquoi rien n'empêche que les âmes des damnés connaissent beaucoup de choses vraies, mais non pas ce premier vrai, c'est-à-dire Dieu, dont la vision les rendraient bienheureux.
8. La félicité ultime de l'homme ne consiste pas dans la connaissance de quelque créature, mais seulement dans la connaissance de Dieu. C'est pourquoi Augustin dit dans le livre des Confessions: "Bienheureux celui qui t'a connu, même s'il ignore celles-ci (à savoir les créatures); malheureux s'il les connaît mais t'ignore. Mais qui t'a connu, toi et ces créatures, n'est pas plus heureux par celles-ci, mais bienheureux à cause de toi seul"[4]. Donc, bien que les damnés savent certaines choses que nous ignorons, ils sont pourtant plus éloignés que nous de la vraie béatitude, puisque nous pouvons parvenir jusqu'à elle alors qu'eux ne le peuvent pas.
9. Autre la manière dont l'âme humaine se connaît elle-même lorsqu'elle sera séparée, autre la manière dont elle le fait à présent.
10. Les âmes séparées, bien que leur revienne le mode de connaissance par quoi les choses qui sont de soi plus intelligibles sont mieux connues par elles, il ne s'ensuit pas cependant que l'âme séparée, ni quelque autre substance séparée, puisse, par ses forces naturelles et par son essence, voir Dieu: en effet de même que les substances séparées sont d'un autre mode d'être que les substance matérielles, de même Dieu possède un être d'un autre mode que les substances séparées. En effet dans les substances matérielles trois choses sont à considérer, dont aucune n'est l'autre, à savoir l'individu, la nature spécifique, et l'être. En effet il est impossible de dire que cet homme est son humanité, car l'humanité consiste seulement dans les principes de l'espèce; et cet homme ajoute aux principes spécifiques principes individuants, selon que la nature de l'espèce est reçue et individuée dans la matière[5]. Pareillement l'humanité n'est-elle pas l'être de l'homme. Mais dans les substances séparées, parce qu'elles sont immatérielles, la nature spécifique n'est pas reçue en quelque matière individuante, mais elle est la nature elle-même subsistant par soi. C'est pourquoi il n'y a pas en elle d'altérité entre ce qui a la quiddité et la quiddité elle-même; mais cependant autre est en elle l'être et autre la quiddité. Mais Dieu est son être subsistant. C'est pourquoi en connaissant les quiddités matérielles nous ne pouvons connaître les substances séparées, et de même les substances séparées ne peuvent, par la connaissance de leur substance, connaître l'essence divine.
11. Par le fait que les impressions des substances séparées sont reçues dans l'âme séparée de façon déficiente, il ne suit pas qu'elle ne puisse les connaître en aucune façon, mais qu'elle les connaît imparfaitement.
[1] De causis, Prop. 7.
[2] Aristote, De anima III, 430 a 2-9.
[3] Denys, De divinis nominibus IV,23.
[4] Augustin, Confessions V, 4, 7 (PL 32, 708).
[5] La solution présente n'exclut pas que l'âme soit pour chaque homme un principe d'individuation, puisqu'elle est une forme subsistante (Cf. qu. 1). Mais s'il est vrai que chaque individu spirituel est individué par l'âme, ce qui explique l'autonomie d'existence et d'action de l'individu-âme, il n'en reste pas moins que l'âme soit individuée par un second principe d'individuation, le corps, ce qui explique qu'on l'on puisse parler d'une espèce humaine.