Question
18
Objections : 1. Il
semble que non. Ainsi que le dit Augustin[1], les démons connaissent beaucoup de choses
par suite d'une longue expérience qu'évidemment l'âme n'a pas peu après avoir
été séparée. Puisque le démon est d'un intellect plus perspicace que l'âme,
parce que les données naturelles demeurent chez eux claires et lucides, comme
le dit Denys dans les Noms divins[2], il semble donc que l'âme séparée ne
connaisse pas toutes les réalités naturelles.
2. Lors de leur union au corps, les âmes ne connaissent pas toutes les
réalités naturelles. Si donc les âmes séparées les connaissent toutes, il
semble que c'est après séparation qu'elles acquièrent une connaissance de cette
ampleur. Mais certaines âmes ont acquis en cette vie la science de quelques
unes des choses naturelles. Donc après séparation elles auront une double
science de ces mêmes choses, l'une acquise ici, l'autre là, ce qui paraît
impossible, car deux formes d'une même espèce n'existent pas dans le même
sujet.
3. Aucun pouvoir fini ne peut dominer des réalités infinies. Or le
pouvoir de l'âme est fini, car son essence est finie. Elle ne peut donc dominer
des réalités infinies. Mais les réalités naturelles connues sont infinies, car
les espèces des nombres et des figures et des proportions le sont. Donc l'âme
séparée ne connaît pas toutes les réalités naturelles.
4. Toute connaissance se fait par l'assimilation du connaissant et du
connu. mais il semble impossible que l'âme séparée, étant immatérielle, soit
assimilée aux choses naturelles, puisque celles-ci sont matérielles. Il est
donc impossible que l'âme séparée connaisse les réalités naturelles.
5. L'intellect possible se rapporte aux intelligibles comme la matière
première aux sensibles. Or la matière première, sous un unique rapport, n'est
réceptrice que d'une forme unique. Donc, comme l'intellect possible séparé
n'est apte qu'à un mode unique de référence[3], puisqu'il n'est pas tiré par les sens à
divers [objets], il semble qu'il ne puisse recevoir qu'une unique forme; et
ainsi il ne peut connaître toutes les formes naturelles, mais rien qu'une
seule.
6. Les choses qui sont spécifiquement diverses ne peuvent être unies et
rendues semblables au même selon la nature spécifique. Or la connaissance se
fait par assimilation de l'espèce intelligible. Donc une seule âme séparée ne
peut connaître toutes les réalités naturelles, puisqu'elles sont diverses selon
la nature spécifique.
7. Si les âmes séparées connaissent toutes les réalités naturelles, il
faut qu'elles aient en elles les formes qui en sont les similitudes. Ou bien
similitude seulement quant aux genres et aux espèces: et alors elles ne
connaissent pas les individus ni par conséquent toutes les réalités naturelles,
parce que ce qu'il y a de plus évident dans la nature, ce sont les individus;
ou bien encore similitude quant aux individus, et alors, comme les choses
individuelles sont infinies, il s'ensuivrait que leurs similitudes seraient
infinies, ce qui paraît impossible. Donc l'âme séparée ne connaît pas toutes
les réalités naturelles.
8. Il a été dit que dans l'âme séparée il y a seulement similitude des
genres et des espèces, mais qu'en les appliquant aux singuliers, elle peut
connaître les singuliers. En sens contraire: l'intellect ne peut appliquer la
connaissance universelle en sa possession qu'aux particuliers qu'il a déjà
appréhendés: car si je sais que toute mule est stérile, je ne puis appliquer
mon savoir qu'à cette mule que je connais. La connaissance des particuliers précède
naturellement l'application de l'universel au particulier: en effet une
application de ce genre ne peut être la cause de la connaissance des
particuliers. Et ainsi les particuliers demeureront ignorés de l'âme séparée.
9. Partout où il y a connaissance, il y a relation ordonnant le
connaissant au connu. Mais les âmes des damnés ne sont nullement ordonnées: il
est dit en effet en Job qu'il n'y a là, c'est-à-dire en enfer, aucun ordre mais
un horrible désordre. Donc pour le moins, les âmes des damnés ne connaissent
pas les réalités naturelles.
10. Augustin dit dans le livre Des
soins à apporter aux morts[4] que les âmes des morts sont là où ils ne
peuvent en rien savoir ce qui se passe ici. Or les réalités naturelles se
passent ici. Donc les âmes des morts ne connaissent pas les réalités
naturelles.
11. Tout ce qui est en puissance est mis en acte par ce qui est en
acte. Or il est manifeste que l'âme humaine, tant qu'elle est unie au corps,
est en puissance au regard ou de toutes, ou de plusieurs des choses qui peuvent
naturellement être sues: car elle ne sait pas toutes les choses en acte. Donc
si après la séparation, elle connaît toutes les choses naturelles, il faut
qu'elle soit mise en acte par quelque agent. Or celui-ci ne peut être que
l'intellect agent par lequel sont produits tous les intelligibles, comme il est
dit dans le De anima[5]. Mais par l'intellect agent [l'âme humaine]
ne peut être mise en acte de tous les intelligibles qu'elle ne connaît pas: en
effet le Philosophe[6] compare l'intellect agent à la lumière et les
images aux couleurs; or la lumière ne suffit pas à rendre la vue en acte de
tous les visibles, si les couleurs font défaut. Donc l'intellect agent ne
pourra pas rendre l'intellect possible en acte au regard de tous les
intelligibles, puisque les images ne peuvent se présenter à l'âme séparée: en
effet elles n'existent que dans les organes corporels.
12 . On disait que l'âme humaine n'est pas mise en acte de toutes les
réalités naturellement connaissables par l'intellect agent, mais par quelque
substance supérieure. En sens contraire: chaque fois que quelque chose est mise
en acte par un agent extérieur qui n'est pas de son genre, une telle opération
n'est pas naturelle: par ex. si un malade est guéri par l'art ou par une force
divine, la guérison sera artificielle ou miraculeuse, mais non pas naturelle;
car naturelle elle ne l'est que lorsque la guérison se fait en vertu d'un
principe intrinsèque. Or l'agent propre et connaturel au regard de l'intellect
possible, c'est l'intellect agent. Si donc l'intellect possible est mis en acte
par quelque agent supérieur et non par l'intellect agent, la connaissance dont
nous parlons maintenant ne sera pas naturelle, et donc ne s'exercera pas chez
toutes les âmes séparées qui, elles, n'ont en commun que leur nature propre.
13. Si l'âme séparée est mise en acte de toutes les [formes]
naturellement intelligibles, ce sera ou par Dieu, ou par un ange. Or ce n'est
pas par un ange, semble-t-il, parce que l'ange n'est pas cause de la nature
même de l'âme et, par conséquent, la connaissance naturelle de l'âme ne semble
par provenir de l'action de l'ange. Pareillement, il ne semble pas convenable
que les âmes des damnés reçoivent de Dieu après la mort une si grande
perfection qu'elles connaissent toutes les réalités naturelles. Donc en aucune
façon il ne semble que l'âme séparée connaisse toutes les réalités naturelles.
14. La perfection ultime de ce qui n'existe encore qu'en puissance est
d'être mis en acte relativement à toutes les choses auxquelles il est en puissance.
Mais l'intellect possible humain n'est naturellement en puissance que de tous
les intelligibles naturels, c'est-à-dire qui peuvent être connus d'une
connaissance naturelle. Si donc l'âme séparée connaît toutes les réalités
naturelles, il semble que toute âme séparée tienne, du seul fait de la
séparation, son ultime perfection, qui est la félicité. Sont donc vaines les
aides apportées pour atteindre à la félicité, si la seule séparation du corps
peut l'accorder à l'âme, ce qui ne paraît pas convenir.
15. La conséquence du savoir, c'est la délectation. Si donc toutes les
âmes séparées connaissent toutes les réalités naturelles, il semble que les
âmes des damnés jouissent de la plus grande joie, ce qui paraît inconvenant.
16. Sur cette parole d'Isaïe: "Abraham ne nous a pas connus"
(Is. 63,16), la Glose dit: "les morts ne savent pas, fussent-ils des
saints, ce que font les vivants, même pas leurs fils". Mais tout ce qui se fait entre les vivants
sont choses naturelles. Donc les âmes séparées ne connaissent pas toutes les
réalités naturelles.
En sens contraire :
1. L'âme séparée connaît les substances séparées. Mais dans les substances
séparées sont les espèces intelligibles de toutes les réalités naturelles, Donc
l'âme séparée connaît toutes les réalités naturelles.
2. On disait qu'il est pas nécessaire que celui qui voit la substance
séparée voit toutes les espèces qui sont dans son intellect. En sens contraire:
Grégoire dit: " Que ne voient pas ceux qui voient celui qui voit toutes
choses?"[7]. Donc ceux qui voient Dieu voient ce que
Dieu voit. Donc, par la même raison, ceux qui voient les anges voient ce que
les anges voient.
3. L'âme séparée connaît la substance séparée en tant qu'intelligible;
en effet elle ne la voit pas par la vue corporelle. Or de même qu'est
intelligible la substance séparée, de même l'espèce intelligible qui est en
son intellect. Donc l'âme séparée non seulement connaît la substance séparée,
mais encore les espèces intelligibles existant en elle.
4. L'objet d'intellection en acte est forme du sujet connaissant et ne
fait qu'un avec lui. Si donc l'âme séparée connaît une substance séparée ayant
l'intelligence de toutes les réalités naturelles, il semble qu'elle connaisse
elle-même toutes les réalités naturelles.
5. Qui connaît le plus intelligible, connaît aussi le moins
intelligible, comme il est dit dans le De
anima[8]. Si donc l'âme séparée connaît les
substances séparées, qui sont très intelligibles, comme on l'a dit plus haut,
il s'ensuit, semble-t-il, qu'elle connaisse tous les autres intelligibles.
6. Si une chose est en puissance à diverses possibilités, elle est mise
en acte à toutes celles-ci par un principe actif qui les possède toutes en
acte: par ex. la matière, qui est en puissance chaude et sèche, devient en
acte chaude et sèche par le feu. Mais l'intellect possible de l'âme séparée est
en puissance à tous les intelligibles; or le principe actif dont il reçoit
l'influence, à savoir la substance séparée, est en acte au regard de tous
ceux-là. Donc, ou bien il fait passer l'âme de la puissance à l'acte par
rapport à tous ces intelligibles, ou bien il ne le fait par rapport à aucun.
Mais il est manifeste que la seconde hypothèse ne joue pas, car les âmes
séparées connaissent certaines choses qu'elles n'ont pas connues ici-bas. C'est
donc par rapport à toutes les réalités naturelles intelligibles que l'âme
séparée fait acte d'intelligence.
7. Denys dit dans les Noms divins[9] que chez les étants supérieurs sont les
exemplaires des inférieurs. Or les substances séparées sont supérieures aux
choses naturelles. Elles sont donc exemplaires des choses corporelles; et ainsi
les âmes séparées, par l'observation des substances séparées, connaissent,
semble-t-il, toutes les réalités naturelles.
8. Les âmes séparées connaissent les choses par des formes infuses.
Mais les formes infuses sont dites formes de l'ordre de l'univers. Donc les
âmes séparées connaissent tout l'ordre de l'univers; et ainsi connaissent-elles
toutes les réalités naturelles.
9. Tout ce qui est dans la nature inférieure se retrouve en totalité
dans la supérieure. Mais l'âme séparée est supérieure aux choses corporelles.
Donc toutes les réalités naturelles sont d'une certaine façon dans l'âme, donc
elle connaît toutes les réalités naturelles.
10. Ce qui est raconté de Lazare et du riche n'est pas une parabole,
mais une histoire réelle, au dire de Grégoire[10], ce qui ressort du fait que la personne est
nommée par son nom. Or il est dit que le riche situé dans l'enfer connaît
Abraham qu'auparavant il ne connaissait pas. Donc, pour la même raison, les
âmes séparées, y compris celles des damnés, connaissent certaines choses
qu'elles n'ont pas connues en ce monde, et il semble ainsi qu'elles connaissent
toutes les réalités naturelles.
Réponse : En un
sens, l'âme séparée connaît toutes les réalités naturelles, mais non pas
absolument. Pour le montrer, il faut considérer que l'ordre des choses entre
elles est tel que tout ce que l'on trouve dans la nature inférieure, se
retrouve en plus éminent dans la nature supérieure; ainsi, les qualités qui
sont dans les individus soumis à génération et corruption, se trouvent sous un
mode plus noble dans les corps célestes comme en leurs causes universelles: en
effet le chaud et le froid et autres [qualités] de ce genre sont dans les
natures inférieures comme des qualités et formes particulières alors qu'elles
sont dans les corps célestes comme des forces universelles, d'où elles sont
dérivées dans les inférieurs. Pareillement tout ce qui se trouve dans la nature
corporelle se retrouve en plus éminent dans la nature intellectuelle: en
effet, les formes des réalités corporelles sont en celles-ci matériellement et
particulièrement, en revanche elles sont dans les substances intellectuelles
immatériellement et sous un mode universel; c'est pourquoi il est dit dans le
livre De causis[11] que chaque Intelligence est pleine de
formes. Plus avant: toute perfection présente dans la nature est plus éminente
en Dieu même: dans les créatures les formes des choses sont démultipliées et
divisées, mais elles sont en Dieu ramenées à la simplicité et l'unité. Ce
triple être des choses est signifié
dans la Genèse par le fait d'être
exprimé d'une triple façon dans la production des choses. Car Dieu a dit
premièrement: "qu'il y ait un firmament", par quoi on entend que l'être des choses est dans le Verbe.
Deuxièmement, il est dit: "et Dieu fit le firmament", et par là on
entend que l'être du firmament est
dans l'intelligence angélique. Troisièmement, il est dit: "et il en fut
ainsi", et par là on entend que l'être
du firmament est dans sa nature propre, comme l'expose Augustin[12]. Il en va pareillement des autres créatures.
Au surplus, de même que les choses découlent de la sagesse divine pour
subsister dans leur nature propre, de même les formes des choses découlent de
la même sagesse dans les substances intellectuelles où elles leur
permettraient de connaître les choses.
De là faut-il considérer que le mode par lequel quelque chose relève de
la perfection de la nature est le mode par lequel elle appartient à la
perfection intelligible. Car les singuliers ne relèvent pas de la perfection
de la nature pour eux-mêmes mais pour une autre [fin]: pour que soit sauvées
les espèces, à quoi tend la nature. En effet la nature tend à engendrer l'homme,
non cet homme (c'est-à-dire en tant
que l'homme ne peut être sauf à être cet
homme). De là vient que le Philosophe dit, au livre Des animaux[13], que
dans l'assignation des causes concernant les accidents de l'espèce il nous faut
revenir à la cause finale; en revanche, concernant les accidents de l'individu,
à la cause efficiente ou matérielle - comme si ce qui relève uniquement de
l'espèce était de l'intention de la nature. C'est pourquoi connaître les
espèces des choses appartient à la perfection intelligible, mais non la connaissance
des individus, sauf peut-être par accident.
Cette perfection intelligible, bien qu'elle soit présente à toutes les
substances intellectuelles, elle ne l'est pas cependant de la même façon. Car
dans les substances supérieures les formes intelligibles sont davantage
unifiées et universelles; dans les
inférieures en revanche elles sont davantage démultipliées et moins
universelles dans la mesure où elles s'éloignent davantage d'un premier unique et simple et s'approchent de la
particularité des choses matérielles. Cependant, parce que dans les substances
supérieures la capacité d'intellection est plus vigoureuse, elles obtiennent la
perfection intelligible en un petit nombre de formes universelles pour
connaître la nature des chose jusque dans leurs déterminations ultimes. Or, à
supposer que dans les substances inférieures les formes fussent non moins
universelles que dans les supérieures, du fait qu'elles ont une moindre
capacité intellective, elles ne tireraient pas des formes de ce genre l'ultime
perfection intelligible pour connaître les choses jusque dans les
déterminations indivisibles, mais leur connaissance demeurerait dans une
certaine universalité et confusion, signe d'une connaissance imparfaite. Il
est manifeste en effet que l'intellect aura été d'autant plus efficace, qu'il
aura pu rassembler le multiple dans le peu: le signe en est que pour les gens
frustres et lents il faut tout exposer en détail et venir aux singuliers par
des exemples particuliers.
Il est manifeste que l'âme humaine est la plus humble parmi toutes les
substances intellectuelles. Par suite sa capacité naturelle est de recevoir
les formes des choses conformément aux choses matérielles. Et ainsi l'âme
humaine est unie au corps afin de recevoir selon l'intellect possible les
espèces intelligibles tirées des choses matérielles. Il n'y a pas en elle de
capacité naturelle pour penser supérieure à celle qui, selon les formes de la
nature ainsi déterminées, la rend parfaite dans la connaissance intelligible.
Et c'est pourquoi la lumière intelligible à laquelle elle participe,
c'est-à-dire l'intellect agent, a pour opération de rendre en acte les espèces
intelligibles de ce genre.
Ainsi, tant que l'âme est unie au corps, elle a, de par son union même
au corps, le regard tourné vers les [substances] inférieures, desquelles elle
reçoit les espèces intelligibles proportionnées à sa capacité intellectuelle
et c'est ainsi qu'elle s'accomplit en
[matière de] science. Mais lorsqu'elle aura été séparée du corps, elle aura le
regard tourné vers les [substances] supérieures, d'où elle reçoit les espèces
intelligibles universelles. Et bien que celles-ci soient reçues en elle-même
d'une façon moins universelle qu'elles ne le sont dans les substances supérieures,
cependant l'efficacité de sa capacité intellectuelle n'est pas si grande que
par la connaissance des espèces intelligibles de ce genre elle puisse atteindre
à une connaissance parfaite, en discernant chaque réalité d'une façon spéciale
et déterminée, mais [en opérant] seulement dans une certaine généralité et
confusion, comme lorsque les choses sont connues dans les principes universels.
Cette connaissance, les âmes séparées l'acquièrent subitement, par mode
d'infusion, et non successivement, par mode d'instruction, comme l'affirme
Origène[14].
Ainsi donc il faut dire que les âmes séparées connaissent toutes les
réalités naturelles d'une connaissance naturelle sous un mode universel, mais
non pas chaque chose de façon spéciale. Mais au sujet de la connaissance que
les âmes des saints ont par grâce, c'est une autre question, car selon cette
connaissance, elles égalent les anges, pour autant qu'elles voient toutes
choses dans le Verbe.
Solutions aux deux séries d'objections :
1. D'après Augustin[15] les démons disposent d'une triple
connaissance des choses. Les unes sont
connues par révélation des bons anges, à savoir celles qui sont au dessus de la
connaissance naturelle, comme les mystères du Christ et de l'Eglise, et autres
choses de ce genre; les autres par la pénétration de leur propre intellect, à
savoir celles qui sont naturellement connaissables; les autres enfin par une
expérience de longue durée, à savoir les événements des futurs contingents
dans les [affaires] singulières. lesquels n'appartiennent pas par soi à la
connaissance intelligible, comme on l'a dit (il n'est donc pas question de
cette dernière connaissance).
2. Chez ceux qui ont acquis en cette vie la science de quelques unes
des choses naturelles susceptibles d'être connues, demeure une connaissance
déterminée dans sa spécificité de ce qui a été acquis en ce monde, mais des
autres une connaissance universelle et confuse. Par conséquent la science
précédemment acquise ne leur sera pas inutile. Et il n'y a pas d'inconvénient
à ce que l'une et l'autre science des mêmes choses connaissables soient présentes,
puisque l'une et l'autre ne relève pas
du même point de vue.
3. Cette objection ne relève pas de notre propos, parce que nous
n'affirmons pas que l'âme séparée connaît toutes les réalités naturelles
jusqu'en leur spécificité; c'est pourquoi l'infinité des espèces propres aux
nombres, figures et proportions ne répugne pas à leur connaissance. Mais parce
que le raisonnement pourrait argumenter contre la connaissance angélique, il
faut dire que les espèces des figures et des nombres et autres choses de ce
genre ne sont pas infinies en acte, mais en puissance seulement. Et il n'y a
pas d'inconvénient à ce que la capacité de la substance intellectuelle finie
s'étende à des infinis de ce genre, parce que la capacité d'intellection est
d'une certaine façon infinie (en tant qu'elle n'est pas limitée par la
matière); c'est par là qu'elle peut connaître l'universel qui est en quelque
sorte infini en tant qu'il appartient à sa raison de contenir virtuellement les
infinis.
4. Les formes des choses matérielles sont dans les substances
immatérielles sous un mode immatériel. C'est ainsi que l'assimilation entre les
unes et les autres se fait quant aux raisons des formes, non quant à leur mode
d'être.
5. La matière ne se rapporte aux formes que de deux façons: ou bien en
puissance pure, ou bien en acte pur, parce que les formes naturelles, aussitôt
qu'elles sont dans la matière, ont leurs opérations, sauf empêchement - c'est
ainsi, parce que la forme naturelle ne se rapporte qu'à une seule opération
déterminée. C'est pourquoi, aussitôt que la forme du feu est dans la
matière, elle le meut vers le haut.
Quant à l'intellect possible, il se rapporte aux espèces intelligibles d'une
triple façon: tantôt en puissance pure, par ex. avant d'apprendre; tantôt en
acte pur, quand il considère en acte; tantôt sur un mode intermédiaire, quand
la science est à l'état d'habitus et non en acte. La forme intellective se compare donc à l'intellect possible comme
la forme naturelle à la matière première, pour autant qu'elle est connue en
acte, et non pas sous mode d'habitus. De là vient que de même que la matière
première n'est informée dans le même temps et la même fois que par une forme
unique, de même l'intellect n'a pour objet d'intellection qu'un unique
intelligible; il peut cependant savoir de multiples choses sous mode
d'habitus.
6. A la substance d'une sujet connaissant, une chose peut être
assimilée de deux façons: ou bien selon l'être naturel, et ainsi ne lui sont
pas assimilées des réalités spécifiquement diverses puisque cette substance
est spécifiquement une; ou bien selon l'être intelligible, et ainsi, selon les
diverses espèces intelligibles qu'elle a, peuvent lui être assimilées diverses
réalités selon l'espèce.
7. Les âmes séparées connaissent non seulement les espèces
intelligibles mais les individus; non pas tous cependant, mais quelques uns;
et ainsi il ne faut pas qu'il y ait en elles des espèces en nombre infini.
8. L'application de la connaissance universelle aux singuliers n'est
pas la cause de la connaissance des singuliers, elle la suit. Comment l'âme
séparée connaît les singuliers, la question sera posée plus loin.
9. Puisque le bien consiste dans le mode, l'espèce et l'ordre au dire
d'Augustin dans le livre De la nature du bien[16], pour autant que l'on trouve en quelque chose
de l'ordre, pour autant on y trouve du bien. Or chez les damnés il n'y a pas le
bien de la grâce mais de la nature; aussi n'y a-t-il pas l'ordre de la grâce
mais de la nature, laquelle suffit à une connaissance de ce type.
10. Augustin parle des
singuliers qui arrivent en ce monde, au sujet desquels il est dit qu'ils
n'appartiennent pas à la connaissance des intelligibles.
11. L'intellect possible ne peut être porté en acte à la connaissance
de toutes les réalités naturelles par la seule lumière de l'intellect agent,
mais par une substance supérieure où la connaissance de toutes les réalités
naturelles est présente en acte. Et si, à bien considérer le problème,
l'intellect agent, selon ce que le Philosophe enseigne[17], n'actualise pas directement l'intellect
possible, mais plutôt les images qu'il rend intelligibles en acte, images par
lesquelles l'intellect possible passe à l'acte quand son regard incline, en
raison de son union au corps, vers les choses inférieures. Et pour la même
raison, quand son regard se porte vers les réalités supérieures à cause de la
séparation d'avec le corps, il est mis en acte par les espèces intelligibles qui,
en acte dans la substance supérieure, exercent quasiment la causalité d'un
agent propre, et ainsi une telle connaissance reste naturelle.
12. La solution vaut pour l'objection 12.
13. Les âmes séparées reçoivent ce type de perfection de Dieu par la
médiation des anges. En effet, bien que la substance de l'âme soit créée
immédiatement par Dieu, cependant les perfections intelligibles proviennent de
Dieu dans l'âme par la médiation des anges, non seulement les naturelles mais
encore celles qui ressortissent aux aides de la grâce, comme il apparaît chez
Denys dans la Hiérarchie céleste[18].
14. L'âme séparée, ayant une connaissance universelle des réalités
naturelles susceptibles d'être connues, n'atteint pas à la perfection de
l'acte, parce que connaître quelque chose de façon universelle, c'est la
connaître en puissance: c'est pourquoi elle n'atteint pas à la félicité même
naturelle. Par conséquent, les autres aides par lesquelles elle parvient à la
béatitude, ne sont pas superflues.
15. Les damnés s'attristent même de ce bien qu'est leur connaissance,
en tant qu'ils savent qu'ils sont destitués au bien suprême, à quoi ils étaient
ordonnés par les autres biens.
16. La Glose parle des choses particulières qui n'appartiennent pas à
la perfection intelligible, comme on l'a dit.
Solutions des objections contraires :
1. L'âme séparée ne comprend pas parfaitement la substance séparée; et
ainsi il s'en faut qu'elle connaisse tout cela dont elle a en elle-même la
similitude intelligible.
2. La parole de Grégoire est vraie quant à l'efficience de l'objet
intelligible que Dieu est, pour autant que cet objet représente de soi tous les
intelligibles. Il n'est cependant pas nécessaire que quiconque voit Dieu sache
tout ce que lui-même connaît, sinon il le comprendrait comme lui-même se
comprend.
3. Les espèces qui sont dans l'intellect de l'ange sont intelligibles
pour l'intellect dont elles sont les formes, non pour l'intellect de l'âme
séparée.
4. Bien que l'objet d'intellection soit la forme de la substance intelligente,
il ne faut pas cependant que l'âme séparée, faisant intellection de la
substance séparée, connaisse ce même objet d'intellection [de façon identique à
celle de la substance séparée], parce qu'elle n'en pas une compréhension
exhaustive.
5. Bien que l'âme séparée connaisse en quelque façon les substances
séparées, il ne s'ensuit pas cependant qu'elle connaisse parfaitement toutes
les autres réalités, car elle ne connaît pas parfaitement les substances
séparées elles-mêmes.
6. L'âme séparée est mise en acte de toutes les réalités intelligibles
naturelles imparfaitement, mais sous un mode universel, comme on l'a dit.
7. Bien que les substances séparées soient en quelque sorte [causes]
exemplaires de toutes les réalités naturelles, il ne s'ensuit pas cependant
que, une fois connues, toutes les réalités le soient, sinon les substances
séparées seraient elles-mêmes parfaitement comprises.
8. L'âme séparée connaît les formes intelligibles infuses, lesquelles
ne sont pas cependant les formes spécifiques de l'ordre de l'univers, comme
dans les substances supérieures, mais seulement les formes en général, comme
on l'a dit.
9. Les choses naturelles sont en quelque façon et dans les substances
séparées et dans l'âme, mais dans les substances séparées en acte, dans l'âme
en puissance, pour autant qu'elle est en puissance d'intellection de toutes les
formes naturelles.
10. L'âme d'Abraham était une substance séparée; c'est pourquoi l'âme du riche pouvait la connaître, au même titre que les autres substances séparées.
[1] Augustin, De divinatione daemonum, c.3 n.7. (PL 40, 584).
[2] Denys, Des noms divins IV, 23..
[3]
La solution 5
dira référence à l'Acte pur.
[4] Augustin, De cura pro mortuis gerenda, c. XIII 16 (PL 40, 604-606).
[5]
Aristote, De
anima III, 430 a 15.
[6]
Id. ibid.
430 a 14-17.
[7] Grégoire (Pseudo ?), Dial. IV 34 n.5 (PL 77 376 B)
[8]
Aristote, De
anima III, 429 b 3-4.
[9] Denys, Des noms divins V, 9.
[10] Grégoire, Exposition sur l'évangile de Luc VIII, 13 (PL 15, 1768 D)
[11] Liber De causis, prop. 9 [10].
[12] Augustin, Sur la Genèse II, 8 (PL 34, 269).
[13] Aristote, De la génération des animaux, V 778 a 29 b 1.
[14] Origène, Des principes I, 6, 3.
[15] Cf. note 1.
[16] Augustin, De la nature du bien, c. 3 (PL 42, 553).
[17] Aristote, De anima III, 430 a 15.
[18] Denys, Hiérarchie céleste IV, 2.