Question 20

 

L'âme séparée connaît-elle les singuliers?

 

Objections : 1. Il semble que non: parmi les puissances de l'âme, seul l'intel­lect demeure dans l'âme séparée. Or l'objet de l'intellect, c'est l'universel et non le singulier: en effet la science porte sur les universels, tandis que le sens porte sur les singuliers, comme il est dit dans le De anima[1]. Donc l'âme séparée ne connaît pas les singuliers, mais seulement les universels.

2. Si l'âme séparée connaît les singuliers, elle le fait ou bien par les formes précédemment acquises pendant qu'elle était dans le corps, ou bien par des formes infuses. Ce n'est pas par les formes acquises auparavant, car au sujet des formes que l'âme acquiert quand elle est dans le corps, certaines sont des intentions [cognitives] qui sont conservées dans les puis­sances de la partie sensitive, aussi ne peuvent-elles demeurer dans l'âme séparée, puisque des puissances de ce genre ne demeurent pas en elle, comme on l'a montré; certai­nes autres sont des intentions [cognitives] qui sont dans l'intellect, et celles-là seules peuvent demeu­rer, - mais par les intentions universelles on ne peut connaître les singuliers. Donc l'âme séparée ne peut connaître les singuliers par les idées[2] acquises autrefois dans le corps. Pareil­lement elle ne le peut par les idées infuses, parce que les idées de ce genre se rappor­tent également à tous les singuliers: il s'ensuivrait que l'âme séparée connaîtrait tous les singu­liers - ce qui, semble-t-il, n'est pas vrai.

3. La connaissance de l'âme séparée est empêchée par la distance du lieu: Augustin dit en effet dans le livre Des soins à donner aux morts[3] que les âmes des morts sont là où elles ne peuvent absolument pas savoir ce qui arrive ici-bas. Mais la distance du lieu n'empêche pas la connaissance qui vient par les espèces infuses. Donc l'âme séparée ne connaît pas les singuliers par les idées infuses.

4. Les idées infuses se rapportent également au présent et au futur, car l'infu­sion des espè­ces infuses n'est pas soumise au temps. Si donc l'âme séparée connaît les singuliers par des idées infuses, il semble que non seulement elle connaît le présent et le passé, mais encore le futur. Cela ne peut être, semble-t-il, puisque connaître le futur est exclusivement le pro­pre de Dieu. Il est dit en effet dans Isaïe (41,23): "Annoncez ce qui doit arriver dans le futur, et nous dirons que vous êtes des dieux!".  

5. les singuliers sont en nombre infinis. Les idées infuses ne sont pas infinies. Donc l'âme séparée ne peut connaître les singuliers par les idées infuses.

6. Ce qui est indistinct ne peut être le principe d'une connaissance distincte. Or la connais­sance des singuliers est distincte. Comme les formes infuses sont indistinctes, il semble que par les idées infuses l'âme séparée ne puisse connaître les singuliers.

7. Tout ce qui est reçu en un sujet est reçu en lui selon le mode du recevant. Or l'âme sépa­rée est immatérielle. Donc les formes infuses sont reçues en elle de façon immatérielle. Mais ce qui est immatériel ne peut être principe de la connaissance des singuliers, qui sont individués par la matière. Donc l'âme séparée ne peut connaître les singuliers par les for­mes infuses.

8. Il a été dit que par les formes infuses on peut connaître les singuliers, bien qu'elles soient immatérielles, parce qu'elles sont les similitudes des raisons idéales par lesquelles Dieu connaît et les universels et les singuliers. En sens inverse: Dieu par les raisons idéales connaît les singuliers en tant qu'elles sont productrices de la matière, qui est principe d'in­dividuation. Mais les formes infuses de l'âme séparée ne sont pas productrices de la matière parce qu'elles ne sont pas créatrices: cela en effet n'appartient qu'à Dieu. Donc l'âme sépa­rée ne peut connaître par les formes infuses les singuliers.

9. La similitude de la créature à Dieu ne peut être de relation univoque mais seulement de relation analogique. Or la connaissance qui procède par la simi­litude de l'analogie est très imparfaite: par exemple si quelque chose était connue par une autre en tant qu'elle a en commun avec elle d'être étant. Si donc l'âme séparée connaît les singuliers par les idées infuses, en tant que semblables aux raisons idéales, il semble qu'elle connaisse les singu­liers très imparfaitement.

10. Il a été dit précédemment que l'âme séparée ne connaît pas les réalités naturelles par les formes infuses, si ce n'est dans une certaine confusion et de façon universelle. Mais ceci n'est pas connaître les singuliers. Donc l'âme séparée ne connaît pas les singuliers par les espèces infuses.

11. Ces idées infuses, par lesquelles on affirme que les âmes connaît les sin­guliers, ne sont pas causées par Dieu immédiatement: parce que selon Denys la loi de la divinité consiste à reconduire [à leur principe] les choses les plus basses par des intermédiaires; elles ne sont pas non plus causées par l'ange: parce que l'ange ne peut causer des idées de ce genre, ni en les créant, puisqu'il n'est créateur d'aucune chose, ni en les transmettant, parce qu'il y fau­drait quel­que intermédiaire transporteur. Il semble donc que l'âme séparée n'ait pas d'idées infuses par lesquelles elles connaisse les singuliers.

12. Si l'âme connaît les singuliers par des idées infuses, cela ne peut se faire que de deux façons: ou bien par application des idées aux singuliers, ou bien par conversion aux idées elles-mêmes. Si par application aux singuliers, il est évident qu'une application de ce genre ne se fait pas en recevant quelque chose des singuliers, puisqu'elle ne dispose pas des puis­sances sensitives sus­ceptibles de recevoir [quelque stimulation] des singuliers. Reste donc que cette application se fasse en affirmant quelque chose à propos des singuliers; et ainsi elle ne connaît pas les singuliers eux-mêmes, mais cela seulement qu'elle affirme à propos des singuliers. Mais si c'est par conversion à ces idées infuses qu'elle connaît les singuliers,  il s'ensuivrait qu'elle ne connaît les sin­guliers que pour autant  qu'ils sont dans les idées elles-mêmes. Or dans les idées susdites les singuliers ne sont que sur un mode universel. Donc l'âme séparée ne connaît les singuliers que dans l'universel.

13. Rien de fini n'a pouvoir sur les infinis. Mais les singuliers sont infinis. Puisque donc le pouvoir de l'âme séparée est fini, il semble que l'âme séparée ne connaît pas les singuliers.

14. L'âme séparée ne peut rien connaître sans vision intellectuelle. Mais Augustin dit[4] que par la vision intellectuelle on ne connaît ni les corps ni leurs similitu­des. Comme donc les singuliers sont des corps, il semble que l'âme séparée ne puisse les connaître. 

15. Là où la nature est identique, identique est le mode d'opération. Mais l'âme séparée est de même nature que l'âme conjointe au corps. Comme cette der­nière ne peut connaître les singuliers par l'intellect, il semble que non plus l'âme séparée.

16. Les puissances se distinguent par leurs objets. Mais le pourquoi de chaque chose, voilà ce qu'il y a de plus important. Les objets sont donc plus distincts que les puissances. Mais la sensibilité ne devient jamais l'intellect. Donc le singulier qu'est le sensible jamais ne devient l'intelligible.

17. La puissance cognitive d'ordre supérieur est moins démultipliée au regard de ce qu'elle peut connaître que la puissance cognitive d'ordre inférieur: en effet le sens commun est capable de connaître tous les objets qui sont appré­hendés par les cinq sens extérieurs; et pareillement l'ange, par une puissance cognitive unique, à savoir par l'intellect, connaît les universels et les singu­liers, que l'homme appréhende par les sens et l'intellect. Mais jamais une puis­sance d'ordre inférieur ne peut appréhender ce qui se distingue d'elle par sa supé­riorité, ainsi la vue [à la différence du sens commun] ne peut jamais appréhender l'objet de l'ouïe. Donc l'intellect de l'homme ne peut jamais appréhender le singulier, qui est l'objet du sens, quoique l'intellect de l'ange connaisse l'un et l'autre.

18. Dans le livre De causis[5] il est dit que l'Intelligence connaît les choses en tant qu'elle est leur cause et les régit. Mais l'âme séparée ne cause ni ne régit les singuliers. Donc elle ne les connaît pas.

 

En sens contraire : Former des propositions n'appartient qu'à l'intellect. Or l'âme, bien que conjointe au corps, forme une proposition dont le sujet est le singulier et le prédicat l'uni­versel, comme lorsque je dis: "Socrate est homme"; ce qu'il ne peut faire sans connaître le singulier et la comparaison de celui-ci à l'universel. Donc l'âme séparée selon l'intellect connaît les singuliers.

2. L'âme est inférieure selon la nature à tous les anges. Or les anges d'un rang inférieur re­çoivent des illuminations sur des effets singuliers; et ils se distin­guent en cela des anges de rang intermédiaire, qui reçoivent des illuminations selon les raisons universelles relative­ment à ces mêmes effets, et des anges du rang le plus élevé, qui reçoivent des illuminations selon les raisons universel­les existant dans la Cause. Puisque donc la connaissance est d'autant plus par­ticularisée que la substance connaissante est d'ordre inférieur, il semble que l'âme séparée connaisse d'autant mieux les singuliers.

3. Tout ce que peut un pouvoir inférieur, un pouvoir supérieur le peut. Mais le sens peut connaître les singuliers, alors qu'il est inférieur à l'intellect. Donc l'âme séparée peut aussi connaître, selon l'intellect,  les singuliers.

 

Réponse : Il est nécessaire de dire que l'âme séparée connaît quelques uns des singuliers, mais non pas tous. Elle connaît d'abord certains singuliers dont elle a reçu connaissance auparavant durant le temps qu'elle était dans le corps: autrement elle ne se rappellerait rien de ce qu'elle a accompli dans sa vie, et ainsi disparaîtrait de l'âme séparée le ver de la cons­cience. Elle connaît de plus certains singuliers dont elle reçoit connaissance après la sépa­ration du corps, autrement elle ne s'affligerait pas du feu de l'enfer et des autres peines cor­po­relles que l'on dit présentes en enfer. Mais que l'âme séparée ne connaisse pas tous les singuliers d'une connaissance naturelle, c'est manifeste du fait que les âmes des morts ne savent pas ce qui se passe ici-bas, comme le dit Augustin.

Cette question recèle donc deux difficultés, l'une commune, l'autre pro­pre. La diffi­culté commune vient du fait que notre intellect ne semble pas être capable de connaître les sin­guliers, mais seulement les universels. C'est pour­quoi, comme pour Dieu, les anges et l'âme séparée il n'est aucune autre puis­sance de connaître que l'intellect, il paraît difficile que leur soit présente la connaissance des singuliers.

Par suite, certains allèrent si loin dans l'erreur qu'ils refusèrent à Dieu et aux anges la connaissance des singuliers. Ce qui est tout à fait impossible car, à le supposer, et la pro­vidence divine serait exclue du [gouvernement] des choses, et le jugement de Dieu concer­nant les actes humains serait supprimé; seraient écartés également les services des anges, ceux-là mêmes que nous croyons être sollicités au sujet du salut des hommes, selon le mot de l'apôtre: "Tous sont des esprits destinés à servir, envoyés en service pour ceux qui doi­vent hériter du salut" (Heb 1,14).

C'est pour cette raison que d'autres ont dit que Dieu, les anges, et même les âmes séparées, connaissent les singuliers par la connaissance des causes universelles de tout l'or­dre de l'univers. En effet, il n'est rien dans les choses singulières qui ne dérive de ces causes uni­verselles. Ils avancent un exemple: quelqu'un connaîtrait-il tout l'ordre du ciel et des étoi­les, leur mesure et leur mouvement, il saurait par l'intellect toutes les éclipses futures, com­bien, en quels lieux et en quels temps elles devraient être. Mais cela ne suffit pas à la connaissance vraie des singuliers. Il est manifeste en effet que si grande soit la collection des universels, jamais de leur collection le singulier ne sortira comme tel. Par exemple, si je dis un homme blanc, musicien et que j'ajouterai n'importe quelle qualification de ce genre, il ne sera pas encore un singulier: il est possible en effet que toutes ces qualifications une fois réunies conviennent à plusieurs. C'est pourquoi celui qui connaît toutes les causes dans l'universel,  jamais de ce fait ne connaîtra proprement quelque effet singulier; non plus celui qui connaît tout l'ordre du ciel ne connaît cette éclipse en tant qu'elle est cette éclipse: en effet bien qu'il connaisse que l'éclipse devra arriver en tel site du soleil et de la lune, et à telle heure, et si grandes soient les observations faites sur les éclipses, il reste possible cependant qu'une telle éclipse arrive plusieurs fois.

Aussi d'autres ont-ils dit, pour attribuer une vraie connaissance des singu­liers dans les anges et les âmes séparées, que ceux-ci reçoivent des sin­guliers eux-mêmes une connais­sance de ce genre. Mais cela ne convient absolument pas. Comme il y a en effet une dis­tance maximale entre l'être intelligible et l'être matériel sensible, la forme de la chose maté­rielle n'est pas reçue sur le champ par l'intellect, mais elle est conduite vers lui par de multi­ples intermédiaires. Par exemple, la forme d'un sensible quelconque passe par un milieu transmetteur où elle est plus intentionnelle qu'elle ne l'était dans la chose sensible; et ensuite dans l'organe du sens; et de là, elle dérive vers l'ima­gination et les autres facultés intérieures; et en fin de compte elle parvient à l'intellect. Or de tels intermédiaires, il n'est pas possible de les attribuer aux anges et à l'âme séparée, ni même de les leur imaginer.

Il faut donc dire autrement: les idées des choses par lesquelles l'intellect connaît, s'y rap­portent de deux façons. Les unes sont productrices des choses alors que les autres sont reçues des choses. Celles qui sont en vérité productri­ces des choses conduisent à la connaissance de la chose pour autant qu'elles la font: c'est ainsi que l'artisan, en transmet­tant à son oeuvre forme et disposition de la matière, connaît par la forme de l'art son oeuvre à la mesure de ce qu'il cause en elle. Et parce qu'aucun art humain ne cause la matière, mais la reçoit comme étant déjà préexistante - elle qui est principe d'individuation-, l'artisan, le constructeur par exemple, connaît la maison dans l'universel, mais non cette maison en tant que cette maison, sauf pour ce qu'il en reçoit de connaissance par les sens. Or Dieu, par son intellect, non seulement produit la forme, d'où se prend la raison universelle, mais encore la matière, laquelle est principe d'in­dividuation; c'est pourquoi par son art il connaît et les universels et les singu­liers. Or de même que de l'art divin découlent les choses matérielles de telle sorte qu'elles subsistent dans leurs propres natures, ainsi de ce même art divin éma­nent dans les substances intellectuelles séparées les similitudes intelligi­bles des choses par lesquelles elles connaissent les choses en tant que produi­tes par Dieu. Et ainsi les substan­ces séparées connaissent non seulement les universels, mais encore les singuliers, en tant que les espèces intelligibles, émanées en elles de l'art divin, sont les similitudes des choses et selon la forme et selon la matière. Il n'y a pas d'inconvénient à ce que la forme, qui est pro­ductrice de la chose, soit, bien qu'immatérielle, la similitude de la chose et quant à la forme et quant à la matière: parce que toujours ce qui est en position plus élevée est plus simple qu'il ne l'est en la nature inférieure. C'est pourquoi, bien que dans la nature sensible autre soit la forme et autre la matière, cepen­dant ce qui est plus élevé et cause de l'une et de l'autre, se rapporte à titre d'unique principe à l'une et l'autre: en raison de quoi les substan­ces supérieures connaissent les réalités matérielles sur un mode immatériel et plus synthé­tique que les réalités composées, comme le dit Denys dans les Noms divins[6]. Quant aux formes intelligibles reçues des choses, elles le sont en vertu d'une certaine abstraction de ces choses; par suite elles ne conduisent pas à la connaissance de la chose comme à ce d'où vient l'abstraction, mais seulement comme à ce qui est abstrait. Et ainsi, comme les formes reçues des choses sont abstraites de la matière et des conditions de la matière, elles ne conduisent pas à la connaissance des singuliers, mais seulement de l'universel. C'est la rai­son pourquoi les substances séparées peuvent connaître les singuliers par l'intellect alors que notre intelligence ne connaît que les universels.

Maintenant, concernant la connaissance des singuliers, autre est la façon dont se comporte l'intellect de l'ange, autre celle de l'intellect de l'âme séparée. Nous avons dit plus haut que l'efficience du pouvoir de connaître propre aux anges est proportionnée à l'univer­salité des formes intelligibles existant en eux; et ainsi, par les formes universelles de ce genre, ils connaissent tout ce à quoi elles s'étendent. Par conséquent, de même qu'ils connaissent toutes les idées des choses naturelles comprises sous les genres, de même ils connaissent tous les singuliers des choses naturelles qui sont comprises sous les idées. Mais l'efficience du pouvoir de connaître de l'âme séparée n'est pas propor­tionnée à l'uni­versalité des formes infuses, mais plutôt aux formes reçues des choses, parce qu'il est natu­rel à l'âme d'être unie au corps; en raison de quoi a-t-il été dit plus haut que l'âme séparée ne connaît pas toutes les réalités natu­relles, même quant à leur espèce, d'une façon déter­minée et complète, mais dans une certaine universalité et confusion. Par suite, les idées infuses ne suf­fisent pas non plus en elles à la connaissance des singuliers, de telle sorte que les âmes puissent connaître tous les singuliers comme les anges les connais­sent. Cepen­dant, les idées infuses de ce genre sont limitées dans l'âme à la connaissance de quelques singuliers envers lesquels l'âme entretient une rela­tion spéciale ou inclination, comme à ceux qu'elle souffre ou pour lesquels elle s'affecte, ou dont certaines impressions ou traces demeurent en elles: en effet tout ce qui est reçu est déterminé dans le recevant selon le mode d'être de celui-ci. Par là se découvre pourquoi l'âme séparée connaît les singuliers, non pas tous cependant, mais quel­ques uns.

 

Solutions : 1. Notre intellect connaît à présent par les idées reçues des choses, idées qui sont abstraites de la matière et de toutes les conditions matérielles; et ainsi il ne peut connaître les singuliers, dont le principe est la matière, mais seulement les universels; quant à l'intellect de l'âme séparée, il dispose des formes infuses par lesquelles il peut connaître les singuliers, pour la raison déjà dite.

2. L'âme séparée ne connaît pas les singuliers par les idées précédem­ment acquises dans le temps qu'elle était unie au corps, mais par les idées infu­ses; il ne s'ensuit pas cepen­dant qu'elle connaisse tous les singuliers, comme on l'a montré.

3. Les âmes séparées ne sont pas empêchées de connaître les choses qui sont ici-bas à cause de la distance du lieu, mais parce qu'il n'y a pas en leur pouvoir une efficience telle qu'elles  puissent, par les idées infuses, connaître tous les singuliers.

4. Même les anges ne connaissent pas tous les futurs contingents: en effet, par les idées infuses ils connaissent les singuliers en tant qu'ils participent de l'es­pèce. C'est pourquoi les futurs qui, en tant que futurs, ne participent pas encore de l'espèce, ne sont pas connus par eux, mais ils le sont seulement pour autant qu'ils sont présents dans leur cause.

5. Les anges qui connaissent les réalités naturelles singulières n'ont pas autant d'espèces intelligibles qu'il y a de singuliers connus par eux, mais, par une seule idée, ils en connais­sent plusieurs, comme on l'a montré plus haut; en revanche l'âme séparée ne connaît pas tous les singuliers. Donc, en ce qui les concerne, l'argument ne conclut pas.

6. La solution manque.

7. L'idée infuse, bien qu'immatérielle, est cependant exemplaire de la chose, et quant à la forme et quant à la matière, comme on l'a exposé.

8. Bien que les formes intelligibles ne soient pas créatrices des choses, elles sont cependant semblables aux formes créatrices, non pas en vérité par le pou­voir de créer, mais par celui de représenter les choses créées: en effet l'artisan peut transmettre l'art de faire quelque chose à qui cependant fait défaut le pou­voir de la parfaire.

9. Parce que les formes infuses ne ressemblent que par analogie aux raisons idéales imma­nentes à l'esprit divin, ces raisons idéales ne peuvent être connues parfaitement par les for­mes de ce genre. Il ne s'ensuit pas cependant que soient connues imparfaitement par elles les choses qui participent des raisons idéales: en effet les choses en cause ne l'emportent pas en excellence sur les formes infuses, c'est bien plutôt le contraire:. C'est pourquoi ces mêmes choses peuvent être parfaitement comprises par les formes infuses.

10. Les formes infuses sont limitées à la connaissance de certains singuliers dans l'âme séparée, - limitées en fonction de la disposition de l'âme, comme on l'a dit.

11. Les espèces infuses sont causées dans l'âme séparée par Dieu moyennant la médiation des anges. (Nonobstant que certaines âmes sont supérieures à certains anges; en effet, nous ne parlons pas à présent de la connaissance de gloire, selon laquelle l'âme est ou égale ou supérieure aux anges; mais nous parlons de la connaissance naturelle, où l'âme accuse un déficit par rapport à l'ange). Or de telles formes sont causées dans l'âme séparée par l'ange, non par mode de création, mais à la manière où ce qui est en acte mène de la puissance à l'acte une chose relevant de son genre. Et comme une action de ce type n'est pas localisée, il ne faut pas chercher un lieu où s'exerce ce milieu transporteur.  Mais l'ordre de la nature [intellective] opère ici de la même façon que l'ordre du site dans les corps.

12. L'âme séparée connaît les singuliers par les idées infuses en tant qu'elles sont les simi­litudes des singuliers, selon le mode déjà dit. Mais l'application et la conversion, dont il est fait question dans l'objection, accompagnent une connaissance de ce genre plutôt qu'elles ne la causent.

13. Les singuliers ne sont pas infinis en acte, ils le sont en puissance. Et rien n'empêche les intellects de l'ange et de l'âme séparée de connaître les singu­liers infinis un à un, puisque le sens le peut et que notre intellect connaît de cette manière les espèces infinies des nombres: de même que l'infini n'est en effet dans la connaissance que successivement et selon un acte mêlé de puis­sance, de même aussi affirme-t-on que l'infini est dans les choses natu­relles.

14. Augustin n'a pas l'intention de dire que les corps et les similitudes des corps ne sont pas connus par l'intellect, mais que l'intellect n'est pas, comme les sens, stimulé  dans sa vision par les corps, ni, comme l'imagination, par les similitudes des corps, mais par la vérité intelligible.

15 Bien que l'âme séparée soit de même nature que l'âme jointe au corps, cependant, à cause de la séparation du corps, elle dispose d'une libre relation aux substance séparées, de telle sorte qu'elle puisse recevoir d'elles l'influx des formes intelligibles par lesquelles elle connaît les singuliers, ce qu'elle ne peut faire tant qu'elle est unie au corps, comme on l'a montré plus haut.

16. Le singulier, pour autant qu'il est sensible, c'est-à-dire l'effet d'une muta­tion corporelle, jamais ne devient intelligible, mais il le devient pour autant que la forme immatérielle peut le représenter lui-même, comme on l'a montré.

17. L'âme séparée reçoit les idées par son intellect à la manière de la substance supérieure: celle-ci, moyennant de telles idées, connaît par un unique pouvoir ce que l'homme connaît par deux pouvoirs, à savoir par le sens et l'intellect; et ainsi l'âme séparée peut connaître l'un et l'autre.

18. L'âme séparée, bien qu'elle ne régit ni ne cause les choses, possède pour­tant des formes semblables à celle de l'agent qui cause et régit; en effet celui qui cause et régit ne connaît pas ce qui est causé et régi, sinon du fait qu'il en possède la similitude.

 

Solutions aux objections contraires aboutissant à des conclusions erro­nées: 1. L'âme conjointe au corps connaît les singuliers, non pas directement, mais par une certaine réflexion, à savoir: du fait qu'elle appréhende son objet intelligible, elle en revient à consi­dérer son acte, puis l'idée qui est au principe de son opération, puis l'origine de cette même idée. Et ainsi elle en vient à la considération des images, et des singuliers dont elles sont les images. Mais cette réflexion ne peut aboutir que par l'adjonction du pouvoir de la cogita­tive et de l'imagination, lesquelles n'existent pas dans l'âme séparée: c'est pourquoi l'âme séparée ne connaît pas les singuliers de cette manière.

2. Les anges de hiérarchie inférieure sont illuminés sur les raisons concernant les effets singuliers, non par des idées singulières, mais par des raisons univer­selles, à partir des­quelles ils peuvent connaître les singuliers à cause de l'effi­cience de leur pouvoir de connaître, et sur ce point ils surpassent l'âme sépa­rée. Et bien que les raisons perçues par eux soient purement et simplement universelles, on les dit pourtant particulières par com­paraison aux raisons plus universelles que perçoivent les anges supérieurs.

3. Ce que peut un pouvoir inférieur, un pouvoir supérieur le peut, mais d'une façon plus éminente; c'est pourquoi les mêmes choses que le sens perçoit matériellement et singuliè­rement, l'intellect le connaît immatériellement et universellement.



[1]  Aristote, De anima II, 417 b 22-23.

[2]  Je traduis par "idée" la species intellligibilis ou forma intelligibilis: celles-ci sont des qualités de l'intellect acquises par abstraction des réalités matérielles ou communiquées par une substance supérieure. Terme d'abstraction ou de communication, de telles qualités sont au principe de l'opération intellectuelle aboutissant au concept ou verbe (Cf. De potentia, q. 8, a. 1 et q.9, a.5). On connaît d'autre part la relation entre la species latine, ou "belle apparence" et l'idéa platonicienne.

[3]  Augustin, De cura pro mortuis gerenda, c. 13 (PL 40, 605).

[4]  Augustin, De Gen. ad litteram XII, 24 (PL 34, 474).

[5]  Liber de causis prop. 7 [8].

[6]  Denys, Des noms divins VII, 2.