Question 21
Objections : 1. Il semble que non. Rien ne peut pâtir qu'à la condition d'être en puissance. Or l'âme séparée n'est en puissance que selon l'intellect, puisque les puissances sensitives ne demeurent pas en elle, comme on l'a montré. Donc l'âme séparée ne peut pâtir du feu corporel que selon l'intellect, à savoir par l'intellection qu'il en a. Or cette activité n'est pas pénale, mais plutôt délectable. Donc l'âme ne peut pâtir de la peine du feu corporel.
2. Agent et patient communiquent dans la matière, comme il est dit dans le De la génération[1]. Or l'âme, puisqu'elle est immatérielle, ne communique pas dans la matière avec le feu corporel. Donc l'âme ne peut pâtir du feu corporel.
3. Ce qui n'entre pas en contact n'agit pas. Mais le feu corporel ne peut venir au contact de l'âme, ni selon l'extrémité d'une quantité, puisque l'âme est incorporelle, ni pas le contact d'une efficience, puisque l'efficience d'un corps ne peut rien imprimer dans une substance incorporelle, ce serait plutôt le contraire. Donc l'âme séparée ne peut en aucune façon pâtir du feu corporel.
4. Pâtir se dit de quelque chose en deux sens: ou bien comme sujet, ainsi le bois pâtit du feu; ou bien comme contraire, ainsi le feu du froid. Mais l'âme ne peut pâtir du feu corporel comme sujet du pâtir, car il faudrait que la forme du feu devienne intérieure à l'âme, et alors il s'ensuivrait que l'âme s'échaufferait ou brûlerait, ce qui est impossible; et pareillement on ne peut dire que l'âme pâtit du feu corporel comme le contraire d'un contraire, car d'une part rien n'est contraire à l'âme et, d'autre part, il s'ensuivrait la destruction de l'âme par le feu, ce qui est impossible. Donc l'âme ne peut pâtir du feu corporel.
5. Entre l'agent et le patient il faut une proportion quelconque. Mais entre l'âme et le feu corporel il n'y a pas de proportion, semble-t-il, puisqu'ils relèvent de genres divers. Donc l'âme ne peut pâtir du feu corporel.
6. Tout ce qui pâtit est mû. L'âme n'est pas mue, puisqu'elle n'est pas un corps. Donc l'âme ne peut pâtir.
7. L'âme est plus digne que la quintessence du corps. Or celle-ci est totalement impassible. Donc à plus forte raison, l'âme.
8. Augustin dit dans le Commentaire littéral sur la genèse[2] que l'agent est plus noble que le patient. Mais le feu corporel n'est pas plus noble que l'âme. Il ne peut donc agir sur l'âme.
9. Il était dit que le feu n'agit pas sur l'âme en vertu de son efficience propre et naturelle, mais en tant qu'instrument de la divine justice. En sens inverse: l'art du sage est d'utiliser les instruments convenables en vue de leur fin. Or le feu ne semble pas un instrument convenable pour punir l'âme, car cela ne lui convient pas en raison de sa forme. C'est par la forme qu'un instrument est adapté à son effet, comme la hache pour hacher et la scie pour scier: de fait l'artisan n'agirait pas sagement en utilisant la scie pour hacher et la hache pour scier. Donc Dieu agirait encore beaucoup moins sagement, lui qui est très sage, s'il utilisait le feu corporel pour punir l'âme.
10. Dieu étant auteur de la nature, il ne fait rien contre la nature, comme le dit la glose sur Rm. 11. Or il est contre nature que le corporel agisse sur l'incorporel. Donc Dieu ne fait pas cela.
11. Dieu ne peut faire que les contraires soient simultanément vrais. Mais cela se produirait s'il retirait de quelque chose ce qui relève de son essence: par ex. si l'homme n'était pas rationnel, il s'ensuivrait qu'il serait simultanément homme et non-homme. Donc Dieu ne peut faire qu'une chose quelconque manque de ce qui lui est essentiel. Or l'impassibilité est essentielle à l'âme: cela lui revient en raison de son immatérialité. Donc Dieu ne peut faire que l'âme pâtisse du feu corporel.
12. Chaque chose a le pouvoir d'agir selon sa nature. Une chose ne peut donc recevoir un pouvoir d'agir qui ne lui appartient pas, mais qui appartient plutôt à une autre chose, à moins d'être changée de sa propre nature en une autre; ainsi l'eau ne chauffe pas sauf à être transformée par le feu. Mais avoir le pouvoir d'agir sur les choses spirituelles n'appartient pas à la nature du feu corporel, comme on l'a montré. Si donc le feu tient de Dieu le pouvoir d'agir sur l'âme séparée, à titre d'instrument de la divine justice, il ne s'agit plus, semble-t-il, d'un feu corporel, mais d'une autre nature.
13. Ce qui produit du fait de l'efficience divine a raison propre et véritable de réalité existant dans la nature. En effet, lorsque l'aveugle est illuminé par l'efficience divine, il reçoit la vue selon la raison propre et véritable de la vue, telle qu'elle existe dans la nature. Si donc l'âme pâtit en vertu de l'efficience divine du feu pour autant qu'il est l'instrument de la divine justice, il s'ensuit que l'âme pâtit selon la raison propre de la passion. Or pâtir se dit en deux sens: ou bien pâtir signifie seulement recevoir, comme l'intellect pâtit de l'intelligible, et le sens du sensible; ou bien pâtir signifie que quelque chose est retranché de la substance du patient, comme lorsque le bois pâtit du feu. Si donc l'âme pâtit du feu en vertu de l'efficience divine au sens où la passion consiste dans la seule réception, comme le reçu est dans le recevant selon le mode de ce dernier, il s'ensuit que l'âme reçoit ce qui vient du feu selon son mode à elle, c'est-à-dire de façon immatérielle et incorporelle. Une telle réception ne punit pas l'âme, elle la parachève. Donc cela n'apportera pas de peine à l'âme. Pareillement encore l'âme ne peut pâtir du feu au sens où la passion retire quelque chose de la substance, car alors la substance de l'âme serait corrompue. Donc il est impossible que l'âme pâtisse du feu corporel, même au sens d'instrument de la divine justice.
14. Aucun instrument n'agit instrumentalement si ce n'est en exerçant son opération propre: ainsi la scie agit instrumentalement à la confection d'un coffre en sciant. Mais le feu ne peut agir sur l'âme en vertu de son action propre et naturelle: il ne peut en effet chauffer l'âme. Donc il ne peut agir sur l'âme en tant qu'instrument de la divine justice.
15. Il était dit que le feu agit sur l'âme par une action propre d'une autre nature, à savoir en tant qu'il la détient comme lui étant attachée. En sens contraire: si l'âme est enchaînée au feu et détenue par lui, il faut qu'elle lui soit unie en quelque manière. Mais elle ne peut lui être unie comme forme, parce que l'âme serait alors la vie du feu; ni comme moteur, parce qu'alors le feu pâtirait de l'âme plutôt que le contraire. Or il n'est pas d'autre façon pour une substance d'être unie au corps. Donc, l'âme séparée ne peut être enchaînée par le feu corporel ni détenue par lui.
16. Ce qui est attaché à quelque chose ne peut en être séparé. Mais les esprits damnés sont parfois séparés du feu corporel infernal: car on dit que les démons habitent dans les ténèbres; de même les âmes des damnés sont apparues de temps en temps à quelques-uns. Donc l'âme séparée n'est pas punie par attachement au feu corporel.
17. Ce qui est lié à quelque chose et détenue par elle, est empêché par ce fait d'exercer son opération propre. Or l'opération propre de l'âme est de faire acte d'intelligence, ce dont elle ne peut être empêchée par un lien à quelque chose de corporel, car elle possède en soi ses [objets] intelligibles, comme il est dit dans le De anima[3]; par conséquent elle n'a pas à les rechercher hors de soi. Donc l'âme séparée n'est pas punie par attachement au feu corporel.
18. De même que le feu peut détenir l'âme de la façon qu'on a dite, de même les autres corps et d'autant mieux qu'ils sont plus grossiers et plus lourds. Si donc l'âme n'est punissable que par détention et attachement, sa peine ne saurait être attribuée de préférence au seul feu, mais davantage aux autres corps.
19. Augustin dit dans le Commentaire littéral sur la Genèse[4] qu'il ne faut pas croire que la substance des réalités inférieures soit matérielle, elle est spirituelle. Damascène dit aussi que le feu de l'enfer n'est pas matériel. Il semble donc que l'âme ne pâtit pas du feu corporel.
20. Comme Grégoire le dit dans les Moralia[5], le serviteur délinquant est puni par le Maître en vue de sa correction. Mais ceux qui sont damnés en enfer sont incorrigibles. Donc ils ne sauraient être punis par le feu corporel infernal.
21. Les peines arrivent par le contraire. Mais l'âme a péché en se subordonnant par l'affection aux choses corporelles. Donc elle ne doit pas être punie par des choses corporelles, mais plutôt par la séparation des choses corporelles.
22. De même que les peines sont retournées aux pécheurs par la divine justice, de même les récompenses aux justes. Mais aux justes sont retournées non pas des récompenses corporelles mais seulement des spirituelles; par conséquent, si des récompense corporelles à rendre aux justes sont rapportées dans les Ecritures, elles sont à comprendre métaphoriquement, comme il est dit en Luc 22, 30: "De sorte que vous mangiez et buviez" etc. Donc aux pécheurs aussi ne sont pas infligées des peines corporelles, mais seulement des spirituelles; et tout ce qui est dit des peines corporelles dans les Ecritures seront à comprendre métaphoriquement. Et ainsi l'âme ne pâtit pas du feu corporel.
En sens contraire : C'est par le même feu que sont punis les corps des damnés et les démons, comme il ressort de Mt. 25, 41: "Allez maudits" etc. Il est donc nécessaire que les corps des damnés soient punis par un feu corporel. Pour une pareille raison les âmes séparées sont punies par le feu corporel.
Réponse : Au sujet de la passion de l'âme par le feu, de multiples opinions se sont exprimées. Certains ont dit que l'âme ne pâtit pas la peine du feu corporel, mais que son affliction spirituelle est désignée métaphoriquement dans les Ecritures du nom de feu, et ce fut l'opinion d'Origène. Mais pour autant ceci ne paraît pas suffisant, parce que, comme le dit Augustin dans La Cité de Dieu[6], il faut comprendre que le feu par lequel seront torturés les corps des damnés, est corporel; c'est par ce même feu que sont torturés et les démons et les âmes selon le jugement du Seigneur.
C'est ainsi que d'autres virent dans le feu quelque chose de corporel, mais que l'âme ne pâtit pas la peine immédiatement de lui mais de sa similitude, en fonction d'une vision imaginaire: comme il arrive aux dormeurs d'être vraiment affligés de la vision de choses terrifiantes dont ils croient souffrir, bien que les choses par lesquelles ils sont affligés ne soient pas de vrais corps, mais leurs similitudes. Mais cette position ne peut tenir, car on a montré plus haut que les puissances de la partie sensitive, parmi lesquelles la faculté imaginative, ne demeurent pas dans l'âme séparée.
Et ainsi il faut dire que l'âme séparée pâtit du feu corporel lui-même. Mais comment? Il paraît difficile de le lui imputer. En effet, certains ont dit que l'âme pâtit le feu par le seul fait de le voir; ce que touche Grégoire, en disant dans les Dialogues: " L'âme pâtit le feu par le seul fait de le voir"[7]. Mais comme "voir" est pour le voyant un accomplissement, toute vision, comme telle, est délectable. Par conséquent rien de ce qui est proprement "vu" n'est affligeant, sauf à être tenu pour nocif.
C'est pourquoi d'autres ont dit que l'âme, en voyant le feu et le tenant pour nocif, en est affligée. C'est à quoi se réfère Grégoire dans le livre des Dialogues[8] en disant que l'âme, du fait de s'apercevoir qu'elle brûle, brûle. Mais reste à considérer si le feu est nocif selon la vérité du réel, ou non. S'il ne l'est pas, il s'ensuit que l'âme est abusée dans son estimation en l'appréhendant comme nocif. Conséquence inadmissible, semble-t-il, en ce qui concerne les démons, qui jouissent d'une grande pénétration d'esprit dans la connaissance de la nature des choses. Il faut donc dire que le feu corporel est nocif à l'âme selon la vérité du réel. C'est pourquoi Grégoire conclut en disant: "Nous pouvons recueillir des dits évangéliques que l'âme pâtit l'incendie non seulement en le voyant, mais en l'expérimentant"[9].
Pour chercher en quel sens le feu corporel serait nuisible à l'âme ou au démon, il faut considérer que le nocif ne s'applique pas à quelque sujet dans le fait pour celui-ci de recevoir ce qui l'accomplirait, mais dans le fait d'être entravé par son contraire. Par conséquent la passion de l'âme par le feu ne découle pas de la seule réception, comme l'intellect pâtit de l'intelligible et le sens du sensible; mais elle découle de la passion qu'exerce un autre agent par voie de contrariété ou d'obstacle. Ce qui arrive de deux façons. En premier lieu, une chose est empêchée par son contraire quant à l'être qui est sien selon une forme inhérente quelconque, et ainsi quelque chose pâtit de son contraire par altération et corruption, comme le bois se consume par le feu. En second lieu, quelque chose est empêchée quant à ce qui entrave ou contrarie son inclination: par ex. l'inclination naturelle de la pierre la porte vers le bas, mais elle en est empêchée par ce qui lui fait obstacle ou violence, violence qui l'oblige à rester en repos ou à être déplacée.
Or ni l'un ni l'autre mode de passion n'est proprement pénale pour un sujet dépourvu de connaissance, car où ne peut exister douleur ou tristesse, la raison d'affliction ne se vérifie pas. Mais pour celui qui dispose de la connaissance, affliction et peine sont consécutives à l'un et l'autre mode de passion, quoique diversement. Car la passion qui résulte de l'altération d'un contraire, apporte affliction et peine suivant une douleur sensible, comme lorsque l'excès de stimulation corrompe l'harmonie du sens: c'est ainsi que de tels excès, surtout tangibles, infligent une douleur sensible; en revanche les mélanges bien dosés apportent délectation parce qu'ils sont proportionnés au sens. Mais l'autre mode de passion n'apporte pas de peine selon une douleur sensible, mais selon une tristesse intérieure: elle naît chez l'homme ou l'animal de ce qu'une résistance, par une certaine violence intérieure, est appréhendée alors qu'elle lutte contre la volonté ou un appétit quelconque. C'est pourquoi ce qui est contraire à la volonté ou à l'appétit afflige, et parfois plus que ce qui est douloureux au sens; en effet, il en est qui préféreraient être battus de verges et gravement affligés dans leur sensibilité, plutôt que de supporter les blâmes et autres contrariétés de ce genre, qui répugnent à la volonté.
Donc selon le premier mode de passion, l'âme ne peut pâtir la peine du feu corporel: il lui est impossible en effet d'être altérée ou corrompue par lui; et ainsi elle ne peut être affligée de cette façon, de telle sorte qu'elle subisse de lui une douleur sensible. Mais l'âme peut pâtir du feu corporel suivant le second mode de passion dans la mesure où par un feu de ce genre elle est entravée dans son inclination ou volonté. Ce qui se manifeste ainsi: effectivement l'âme, comme toute substance incorporelle, n'est pas liée, quant à sa nature, à quelque lieu, puisqu' elle transcende tout l'ordre des choses corporelles. Donc le fait d'être attachée à l'une de ces choses et fixée à quelque lieu par une contrainte quelconque va contre sa nature et contrarie son appétit naturel. Je ne dis cela que pour autant qu'elle est conjointe au corps dont elle est la forme naturelle, et dans lequel elle poursuit un certain accomplissement.
Or qu'une substance spirituelle soit liée à quelque corps ne vient pas du pouvoir de ce corps à détenir une substance incorporelle, mais du pouvoir de quelque substance incorporelle supérieure qui conjoint la substance spirituelle à tel corps. De même encore, c'est par le pouvoir des démons supérieurs que, en vertu d'artifices magiques, avec la permission divine, certains esprits sont enchaînés à certains éléments, ou bagues amulettes, soit images, soit réalités de ce genre. Et c'est de cette façon que les âmes et les démons sont attachés pour leur peine, par un pouvoir divin, au feu corporel. C'est pourquoi Augustin dit dans La Cité de Dieu: "Pourquoi ne dirions-nous pas que, d'une manière étonnante, mais cependant vraie, même les esprits incorporels peuvent être affligés par la peine d'un feu corporel, puisque les esprits humains, eux-mêmes incorporels assurément, ont pu être enfermés à présent dans des membres corporels et pourront être enchaînés indissolublement par les liens de leurs corps? Bien qu'incorporels, les esprits-démons seront donc attachés pour leurs supplices à des feux corporels, recevant leur châtiment de ces feux, mais sans donner la vie aux feux"[10].
Et ainsi, il est vrai que ce feu, dans la mesure où par le pouvoir divin il détient l'âme enchaînée, agit sur l'âme comme instrument de la divine justice; et, pour autant que l'âme appréhende ce feu comme lui étant nuisible, elle est affligée d'une tristesse intérieure, laquelle en vérité est maximale quand elle se considère soumise aux réalités les plus basses, elle qui fut appelée à jouir de son union à Dieu. Donc l'affliction maximale (suprême) des damnés viendra de leur séparation d'avec Dieu; mais l'affliction secondaire viendra de leur soumission aux choses corporelles, et ce en un lieu très bas et très abject.
Solutions : 1-7. Devient manifeste par là la solution aux 7 premières objections: nous ne disons pas en effet que l'âme pâtit du feu corporel, soit en le recevant, soit par altération d'un contraire, comme procèdent les objections susdites.
8. L'instrument n'agit pas en vertu de son efficience propre, mais en vertu de l'agent principal; et puisque le feu agit sur l'âme comme instrument de la divine justice, il faut être attentif, non pas à la dignité du feu, mais à celle de la divine justice.
9. Les corps sont les instruments adéquats pour punir les damnés; il convient en effet à ceux qui n'ont pas voulu se soumettre à leur supérieur, c'est-à-dire à Dieu, d'être soumis par la peine aux réalités inférieures.
10. Dieu, bien qu'il ne fasse rien contre la nature, opère en dépassant la nature tandis qu'il fait ce que ne peut la nature.
11. Ne pouvoir subir l'altération d'une chose corporelle revient à l'âme en raison de son essence; mais elle ne pâtit pas l'efficience divine par mode d'altération, comme on l'a dit.
12. Le feu, compte tenu de sa puissance d'agir, n'agit pas sur l'âme en vertu de son efficience propre, comme ceux qui agissent naturellement, mais il le fait instrumentalement; et ainsi il ne s'ensuit pas que sa nature soit changée.
13. L'âme ne pâtit du feu corporel par aucun de ces modes, comme on l'a dit.
14. Le feu corporel, sans chauffer l'âme, dispose cependant d'une autre opération ou rapport envers l'âme, rapport que les corps sont aptes à entretenir avec l'esprit, à savoir pour celui-ci de leur être uni en quelque façon.
15. L'âme n'est pas unie au feu qui la punit en tant que forme, car elle ne lui donne pas la vie, comme le dit Augustin; mais elle lui est unie à la façon dont l'esprit est attaché aux lieux corporels, par le contact de leur efficience, sans être pour autant leur moteur.
16. Comme on l'a déjà dit, l'âme est affligée par le feu en tant qu'elle l'appréhende comme lui étant nocif par mode d'attachement et de détention. Or cette appréhension peut affliger, en dehors même de sa réalisation, du seul fait que l'âme s'appréhende comme destinée à cet enchaînement. C'est pourquoi les démons sont dits porter avec eux la géhenne partout où ils vont.
17. Bien que l'âme ne soit pas entravée par un tel lien de produire son opération intellectuelle, elle est empêchée cependant de jouir de cette liberté naturelle qui l'affranchit de toute astreinte à un lieu corporel.
18. La peine de la géhenne concerne non seulement les âmes, mais aussi les corps; c'est pourquoi le feu est tenu pour la peine suprême de la géhenne, car le feu est l'affliction suprême des corps. Néanmoins d'autres corps seront sources d'affliction, selon les mots du Psaume 10,7: "Feu, souffre" etc. En outre, il correspond à l'amour désordonné principe du péché: de même que le ciel empyré répond au feu de l'amour, le feu de l'enfer répond à la convoitise désordonnée.
19. Augustin a dit cela, non pas sous forme de conclusion, mais sous forme d'hypothèse, ou s'il l'a donnée pour son opinion, il l'a révoquée expressément dans La Cité de Dieu[11]. Ou bien l'on peut dire que la substance des choses infernales est spirituelle quant à la cause prochaine de l'affliction, laquelle est l'appréhension du feu comme nuisible par mode de détention et d'attachement.
20. Grégoire introduit ceci à titre d'objection de la part de ceux qui croyaient que toutes les peines qui sont infligées par Dieu étaient purifiantes, et qu'aucune n'était perpétuelle, ce qui est faux en vérité. En effet, certaines peines sont imposées par Dieu, ou bien en cette vie, ou bien après cette vie, en vue de l'amendement ou de la purification; certaines autres par contre en vue de la damnation ultime. De telles peines ne sont pas infligées par Dieu parce que lui-même se délecterait dans les peines, mais parce qu'il se délecte dans sa justice, selon laquelle la peine est due aux pécheurs. Il en va de même chez les hommes: certaines peines sont infligées en vue de la correction de celui qui est puni, comme lorsque le père fouette son fils; mais d'autres le sont en vue de la condamnation finale, comme lorsque le juge fait pendre le voleur.
21. Les peines sont subies par mode de contrariété quant à l'intention du pécheur, car le pécheur vise à satisfaire sa volonté tandis que la peine est contraire à sa volonté. Mais parfois la peine procède de la sagesse divine de telle sorte que ce en quoi le pécheur cherche à combler sa volonté, lui soit retourné en contraire; ainsi est-il dit dans le livre de la Sagesse 11,16: "Le pécheur est châtié par où il pèche ". C'est pourquoi, parce que l'âme pèche en s'attachant aux choses corporelles, il appartient à la sagesse divine de la punir par les choses corporelles.
22. L'âme est récompensée par le fait de jouir de ce qui est au-dessus d'elle, mais elle est punie par le fait d'être soumise à ce qui est au dessous d'elle; et ainsi, il convient que les récompenses des âmes ne soient comprises que spirituellement, mais que les peines peuvent l'être corporellement.
[1] Aristote, De generatione I, 324 a 34-35.
[2] Augustin, De gen. ad. litt. XII, 16 (PL 34, 467).
[3] Aristote, De anima II, 417 b 23-24.
[4] Augustin, De gen ad litt. XII, 32 (PL 34, 481).
[5] Grégoire, Moralia XXXIV, 19 (PL 76,738).
[6] Augustin, De civitate Dei XXI, 10 (PL 41, 724-725).
[7] Grégoire, Dial. IV, 29 (PL 77, 368 A).
[8]
Id. ibid. IV, 30 ( PL 77, 368
A)
[9]
Id. ibid.
[10] Cf. note 6.
[11] Cf. note 6.