Lettres du Grand Portail

N° 56 : La logique est tout un art 20.01.2014

 

La logique est tout un art      L'image du pêcheur, dressé à la pointe de sa pirogue, dans le rougeoiement de l'aube et la blondeur des eaux lacustres, et dont tout l'être se tord pour déployer son filet dans le ciel, cette image nous fascine. La pêche est un métier et c'est un art ; une vie. Rien ne sert d'un manuel ni d'un attirail flambant neuf pour s'y frotter. Elle ne s'offre qu'à une patiente tradition sous l'égide des anciens. Il faut du temps pour apprendre à sentir l'eau et ses hôtes, et flairer les lunes propices. L'art gracieux que le touriste admire bouche bée, est la rançon d'innombrables expériences douloureuses. Combien de nœuds trempés, de mailles déchirés, de chutes glaciales et d'heures vides, pour ce geste miraculeux ?

 

       Retombant ensuite en mantille à la surface des flots où elle trace un cercle d'écume, la nasse inexorable piège une à une ses proies dans sa descente au fond. Si l'instinct du pêcheur est éprouvé et son lancer assuré avec aisance, alors la récolte sera prometteuse. L'homme n'aura plus qu'à remonter lentement son filet vers lui et ramasser le poisson prisonnier. Grâce à son art parfait, il a gagné, pour lui et les siens, la liberté de vivre rassasié.

 

       L'intelligence pêche, elle aussi, la vérité à l'épervier ! Son premier geste s'appelle "division". Elle doit apprendre à lancer en cercle autour de l'essence des choses, une problématique sans échappatoire, pour envelopper à coup sûr le vrai parmi le faux. Et puis descendre l'alternative jusqu'en bas, pour immobiliser sa prise. C'est alors qu'il lui faut manier l'art logique en renfort de son instinct de vérité. Une longue expérience, en effet, lui indique les lieux probables de l'essence, mais son savoir-faire doit la guider dans sa stratégie d'enserrement.

 

       Aristote nous en donne un grand exemple avec les huit livres des Leçons sur la nature. Passionné de l'univers et de la vie, familier des savants qui l'ont précédé, il ressent intimement la précarité native des réalités qui l'entourent. Mais platonicien, il sait aussi qu'elles renferment un éclat d'éternité. C'est à la résolution de ce paradoxe apparent que sont dédiées les Leçons. Ce sens de la nature, il l'expose dans les deux premiers livres, et conclut à la nécessité de l'étude du mouvement pour expliquer l'être.

 

       C'est alors que son intuition est corroborée par l'art de diviser. Le philosophe énumère les traits caractéristiques du changement : il est continu, à la fois limité et infini, mesuré dans le temps et dans l'espace. Puis il oppose le changement accidentel au devenir substantiel, et distribue l'accidentel en trois espèces : qualitatif, quantitatif et spatial (c'est l'objet des livres trois et quatre, et de la première moitié du cinquième). Aristote a jeté ses rets, il lui reste à les relever.

 

       Car une fois le filet couché au fond, l'intelligence doit le refermer. C'est son deuxième geste, la "composition". Moins spectaculaire, il est autrement délicat. Elle doit mettre en œuvre toute sa souplesse pour couler sa remontée dans les accidents entre deux eaux, sans accrocher ni secouer, avec la bonne accélération. Il s'agit de réunir les extrémités de l'épervier à son centre, pour lier une composition fermée qui déversera sa vivace conclusion sur le plancher de la barque. Une fois rejetées par-dessus bord les scories de l'erreur, La vérité reprend alors son calme dans le vivier du pêcheur philosophe, heureux d'avoir encore réussi.

 

       C'est ce que fait Aristote dans la deuxième partie du livre cinq et le livre six. Un paysage passant des ténèbres à la lumière, par exemple, va d'un instant de départ "A" où il est encore entièrement nocturne, à un instant d'arrivée "Z" où il est enfin totalement lumineux. Il traverse, entre temps, une infinité de nuances de ciels pour accomplir ce devenir. À un instant quelconque "I", sa couleur est dans un certain état intermédiaire de gris, mais différent de l'état "I-1" plus sombre, et de l'état "I+1" plus clair (car sinon, il n'aurait pas changé). À cet instant "I" précis, considéré en lui-même, rien n'indique cependant que cette semi-obscurité doive s'éclaircir par la suite.

 

      Bien au contraire, deux éventualités se présentent alors : soit, pour une raison quelconque, la levée du jour s'interrompt et une luminosité voilée s'installe ; l'atmosphère reste définitivement dans la grisaille pour la journée ; soit elle se poursuit, et dès sa parution, le ciel gris se dissipe pour laisser la place à un autre, plus blanc. Mais le fait que ce mouvement puisse s'arrêter en "I" prouve que cet état instantané de gris n'est en rien la cause de l'état suivant. Rien, en "I" pris en lui-même, n'annonce "I+1", ni n'évoque "I-1". L'instantané fige la vie, tous les chasseurs d'images le savent, et la photographie de notre pêcheur a interrompu son histoire à jamais. Nul ne saura si son lancer fut fructueux ou non. Dans l'instant, il n'y a pas de mouvement.

 

       Et pourtant les sens et l'intelligence l'attestent à celui qui veut immortaliser un lever de soleil, l'évolution est constante de "A" à "Z" – de nuit à jour – en passant par "I-1", "I" et "I+1", c'est-à-dire par toutes les couleurs de l'azur. Tel est le mystère du mouvement de l'être : il ne s'agit pas d'une succession d'états statiques, mais au contraire d'un essor continu. Il persiste dans sa nature, car la coloration du ciel ne se transforme pas en variation sonore, par exemple, (il n'y a pas de changement de changement). Il ne connaît pas de rupture temporelle, car un moment de halte créerait deux mouvements successifs de la nuit à la brume, puis de la brume au jour. Il ne connaît pas de saccades dans son déroulement, enfin, car le changement est lissé ; le passage de la nuit au midi ne néglige aucune des infinies nuances de l'aube.

 

      Néanmoins, ce dynamisme, durable dans sa nature, dans le temps et dans son déploiement, si nous le fixons mentalement à un instant précis, ne trouve pas d'explication au sein même de ce qui change et demande donc une cause extérieure. L'état "I" n'est pas la cause de l'état "I+1", nous l'avons vu. Voilà le centre autour duquel Aristote rassemble ses divisions, et le nœud lui permettant de démontrer, dans les deux derniers livres, la nécessité d'un agent supérieur pour rendre compte de la continuation d'un mouvement jusqu'à son terme. L'unité de continuité, lâche et fragile, est le point de ralliement entre contingence et éternité dans l'être naturel.

 

       Une longue fréquentation du monde et des hommes donne à qui veut devenir philosophe, l'instinct des essences, l'instinct des principes. Mais c'est de ses pères, qu'il étudiera l'ordre et la facilité à coup sûr, tant dans la division que la composition. Alors, il se saura fort dans son art. Voilà sa marque de fierté, en face de génies capables parfois d'intuitions magnifiques, mais grâce à une main heureuse, qui se montre capricieuse et impuissante à la longue. La maîtrise de la logique fait la différence entre le simple penseur, fut-il splendide, et le vrai philosophe, même banal. Ce dernier est libre et comblé, l'autre reste à jamais inquiet. Ayant démontré la présence d'éternité dans la précarité des êtres de passage, Aristote est prêt à la rencontre métaphysique de la Divinité.

 

 
 
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