Lettres du Grand Portail

N° 57 : Jean-Baptiste 15.08.2014

 

Jean-Baptiste       Les avocats en ont un magnifique, les médecins et les savants aussi, et tant d’autres, mais il semble que les philosophes ne bénéficient d’aucun véritable saint patron. On doit, bien sûr, évoquer la figure légendaire de sainte Catherine d’Alexandrie, mais beaucoup de métiers se réclament déjà de sa protection, sans oublier les jeunes filles à marier ! Or, son existence même serait imaginaire. Sans doute a-t-elle été conçue pour faire pièce à une certaine Hypatie, prophétesse païenne presqu’aussi fabuleuse ? Toujours est-il qu’en 1969, elle disparaît du calendrier des saints. La place est donc libre.

 

Je soutiendrais volontiers la candidature de Jean-Baptiste, la voix qui crie dans le désert de préparer les chemins de Dieu et de rectifier Ses sentiers. L’essence même de la philosophie y est annoncée.

 

Contrairement aux affaires humaines, aux beaux-arts, à la littérature et même à l’ample et souveraine théologie, elle est un désert où l’aliment se réduit à de rares certitudes secrétées du fond de la nature et de l’homme, comme des sauterelles et du miel sauvage au creux des entrailles rocheuses, tandis que non loin, les compagnons du Christ se nourrissent en abondance de Sa présence.

 

La philosophie rectifie les sentiers accidentés de la pensée humaine. La première tâche de la raison, c’est, en effet, de mettre de l’ordre dans les idées, de redresser les réflexions sinueuses, de combler les ornières du savoir et de niveler les obstacles à l’intelligence. Ce faisant, elle prépare les chemins du Seigneur, car au fond, philosopher n’est rien d’autre que de chercher à connaître Dieu. À travers tout ce qui bouge comme au sein de quelques vérités essentielles. Mais prenant conscience du conflit entre son désir viscéral de fréquenter le principe de toutes choses et son impuissance à l’atteindre en personne, l’esprit philosophe reste finalement comme en suspens. Ce repos inquiet est la bonne terre où le Semeur pourra semer.

 

La dépendance des êtres passagers que nous sommes, la lueur d’éternité que nous captons dans les choses périssables, la quête de perfection qui nous habite, ainsi que le pressentiment d'une communion de destin entre tous les êtres, voilà les chemins que l’intelligence travaille pour aller à Dieu. Saint Thomas en trace cinq voies célèbres qui font antichambre à la Doctrine sacrée, au début de la Somme de théologie. La philosophie y baptise l’Esprit dans la matière ; un baptême d’eau et de conversion. Les passages ouverts par ces cinq voies confluent à l’orée de l’immensité théologique. Saint Thomas exprime tout le suc de la philosophie d’Aristote, de ses recherches sur la nature et l’être, sur l’âme et l’esprit, sur le bonheur et les raisons d’aimer. La vertu païenne entière est compressée pour proclamer et vénérer la présence d’un être tout puissant et rémunérateur, que les hommes appellent Dieu. L’intelligence qui veut emprunter le chemin vers cet océan infini, cette intelligence est prête pour le baptême dans l’Esprit et le feu. La philosophie doit alors diminuer pour que grandisse la foi.

 

Son sort est désormais lié à celui de son aînée. Elle en est le marchepied et le défenseur. Et lorsque sa sœur vient à s’éloigner, c’est la tête de la cadette qu’on réclame sur un plateau. La concupiscence et sa fille luxurieuse, peuvent alors tendre aux puissants du monde le piège qui expulse l’esprit philosophe de la vie des hommes.

 

La philosophie rejoue donc toute l’histoire de Jean-Baptiste. Ou est-ce l’inverse ? Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, et plus qu’un prophète, celui dont il est écrit « Voici que Moi, J'envoie Mon messager en avant de Toi pour préparer Ta route devant Toi », vraiment, les philosophes s’honoreraient d’un tel patron !

 

 
 
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