Lettres du Grand Portail

N° 67 : Chanter 10.06.2016

Chanter      La philosophie est aux sciences contemporaines ce que le chant est à la musique instrumentale. Alors que les cordes du violon sont travaillées par l’archet de l’artiste et que le pianiste met en jeu toute une machinerie subtile pour produire ses gammes, le chanteur, lui, n’a besoin d’aucun instrument pour charmer l’oreille de son entourage. Et tout comme lui, Socrate s’est dispensé de matériel pour réfléchir au milieu de ses disciples. Leur art s’exerce directement de personne à personne, de bouche à oreille.

 

      C’est pourquoi, tout le monde peut chanter, et tout autant philosopher. Ce sont des activités naturelles, pour lesquelles, il est vrai, tous ne sont pas également doués, mais qu’on parvient à corriger en quelques leçons pour un résultat acceptable ; peu de cas semblent désespérés. Il en va de même, nous dit Aristote, des philosophes amateurs : avoir un minimum de culture générale, mesurer le degré de certitude qui s’attache aux différentes matières, connaître les méthodes propres à chaque discipline, suffit à pressentir la vérité sur nombre de sujets. Alors que la science, au contraire, se méfie spontanément de ce qu’elle qualifie de “pensée triviale”. Elle ne garde rien qui n’ait été quantifié, calibré et reproduit dans le cadre d’un protocole expérimental rigoureux, au sein de laboratoires spécialisés. Parfois, les sommes d’argent et le volume des instruments qu’elle manipule donnent le vertige. Comme certains orchestres symphoniques.

 

      Toutes les ressources du corps humain sont mises à contribution pour chanter. La voix, bien sûr, mais aussi le nez, le ventre, les muscles du cou et de la face, et même la position du dos ou des jambes. Aux dires des adeptes, voilà une gymnastique des plus complètes, qui exige le contrôle de toute la personne. Certes, la philosophie est moins physique. Mais qu’on ne l’imagine pas non plus confinée dans le cerveau. L’acuité des sens, la puissance de la mémoire, la noblesse des sentiments, les expériences heureuses et malheureuses de l’existence, une hygiène de vie morale et corporelle, ont toutes leur mot à dire dans les verdicts de l’intelligence. Saint Thomas va même jusqu’à penser que la qualité des jugements n’est pas indifférente à la tendresse des chairs.

 

      En réalité, la philosophie sollicite toute l’âme et toute la vie de celui qui s’y adonne et ne le laisse jamais en repos. Pas même lors d’une sieste à l’ombre des palmiers tropicaux, où s’offre encore l’occasion de cogiter, d’admirer et de jouir de la Création, autant d’activités hautement métaphysiques. Le philosophe, au contraire du scientifique, ne connaît pas de séparation entre l’exercice de sa discipline et sa vie personnelle, tant les deux se confondent. Le chanteur non plus, d’ailleurs, puisqu’il est incapable de se distraire des mélodies qui hantent son esprit et qu’il fredonne jusque dans son sommeil. Il ne peut remettre son oreille dans l’étui.

 

      Mais si chanter juste avec une jolie voix est un heureux don du berceau, nos aptitudes naturelles nous font vite sentir leurs limites. Plus grave, la répétition d’erreurs d’autodidacte, ou les leçons de mauvais maîtres, engendrent des dégâts irréparables dont l’intéressé ne prend parfois jamais conscience. Alors s’impose à celui qui veut progresser, le nécessaire travail sous la direction d’un vrai professeur. L’inlassable répétition des exercices de respiration, de vocalises et tant d’autres, est le passage obligé pour mériter le nom de “chanteur”. Chacun pressent plus ou moins l’immense effort qui se cache derrière l’aisance d’interprétation d’un virtuose, mais seuls ceux qui s’y sont essayés savent combien il faut mille et mille fausses notes pour en produire une juste, en recommençant et recommençant encore jusqu’à épuisement. Il en va de même de la philosophie, où les gammes s’appellent “syllogismes”. La pratique assidue de la logique fait la différence entre le simple penseur, fut-il génial, et le vrai philosophe, car seule sa maîtrise offre à l’intelligence la perfection de son acte, comme la voix exercée garantit un son pur.

 

      Et le miracle peut se produire. Plus la technique du chant, ou celle du raisonnement, avance en perfection et plus elle effectue son retour au naturel. Les acquis du travail deviennent spontanés et comme innés depuis toujours. Il paraît si simple alors au profane, si aimable, d’être lyrique ou intelligent à brûle-pourpoint ! Maître de son art, l’homme peut enfin exprimer à pleins poumons la profondeur de sa contemplation. La voix devient, comme le disait Aristote, l’authentique “timbre de l’âme” et l’intelligence, le verbe de la vérité.

 
 
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