Lettres du Grand Portail

n° 68 Les Innocentes 05.08.2016

 

Les Innocentes      L’intuition du film est passionnante : toutes les idéologies du 20e siècle se confrontent en un même lieu – un couvent de bénédictines polonaises – et à une même époque – la déroute du 3e Reich en 1945. Dans la Pologne de ce temps, le mal cède la place au mal et les barbares nazis aux soudards soviétiques. La tragédie peut s’avancer.  

 

      L’histoire est vraie. Les troupes soviétiques vassalisent la Pologne, dans leur avancée victorieuse contre les allemands. Un bataillon russe force les portes d’un couvent polonais, et abuse des sœurs durant deux jours. Certaines deviennent enceintes et accouchent dans l’incompréhension et la solitude, voire dans le déni ou le reniement. Une jeune médecin volontaire française est contactée pour les aider. Elle sollicite le soutien de son responsable d’hôpital. Elle-même risque d’ailleurs de se faire violer par ces soldats. Les circonstances dramatiques de cette rencontre sont à l’origine d’une amitié croissante entre ces femmes de cultures si contradictoires. Il faut aussi mentionner la figure de la mère supérieure dont la foi usée est submergée par les événements.

 

      L’antique catholicisme de ces religieuses ascétiques et spirituelles est violé durant deux jours par le communisme porcin des hordes slaves. Deux visions finissantes entrent en collision ; le stalinisme, au bord de la faillite avant la guerre, se régénère en martyrisant une religion hors d’âge et hors du monde. Cette chair, niée avec violence par les bénédictines qui y voient le diable, leur chair est soudainement mise à nu et forcée dans sa vérité abrupte. Sept enfants doivent le jour à cette confrontation entre le ciel et le feu. Et l’un d’eux périt par la volonté de la supérieure, aux yeux de qui les réalités du monde font obstacle aux réalités d’en haut. Chaque sœur ayant enfanté doit affronter sa nouvelle situation à sa façon. Chacune voit ses croyances bouleversées par la force des sentiments charnels combattus jusque-là. Une première révolution s’annonce : c’est la fin des Deux Cités d’Augustin ; la vie surnaturelle est sommée de s’enraciner désormais dans l’âpreté du sol terrestre.

 

      A proximité, une jeune interne, d’idées communistes et de mœurs libérées, exerce dans un hôpital de la Croix-Rouge Française. Appelée au secours, elle découvre sous la conduite de la prieure, un monde qu’elle détestait sans le connaître. Mais soigner la souffrance finit toujours par rendre humain, d’où qu’on vienne ; la jeune athée se prend d’amitié pour la jeune consacrée. Toutes deux essayent d’ouvrir leur esprit, au-delà de leur aversion. Les femmes l’emportent sur les hommes pour cette vertu. Sans se comprendre, elles s’estiment à cause de l’exigence de leur idéal, pourtant si opposé. C’est une deuxième révélation : l’inconsistance des certitudes acquises en temps de paix.

 

      Mais le rêve communiste occidental va bientôt virer au cauchemar en affrontant le bolchevisme réel. Lors d’un de ses aller-retours au couvent, l’interne est prise à partie par la compagnie russe qui contrôle la zone. Les soldats entendent bien réaffirmer sur elle leur pouvoir bestial ; elle y échappe de peu. Son idéologie naïve prend soudain connaissance des monstruosités de sa mise en œuvre parmi les hommes. Troisième leçon : derrière le sourire séducteur de l’utopie libertaire, se tapit toujours à l’affût l’horreur de la domination sanguinaire.

 

      Le médecin chef est juif ; il a perdu sa famille dans les camps. Très vite, il est obligé de participer aux soins apportés aux sœurs. Le juif n’aime pas les catholiques parce qu’ils sont antisémites, surtout en Pologne, et qu’ils blasphèment sa foi. Les polonais comme les catholiques n’aiment pas les juifs pour des raisons à peu près symétriques. Surmontant sa rancune, il s’avance vers les religieuses et perçoit soudain leur haut-le-cœur en apprenant son origine. Comment des êtres humains qui ont presque autant souffert que lui peuvent-ils encore le repousser lorsqu’il vient les sauver ? Le quatrième bouleversement vient de saint Paul aux Galates : “Il n’y a plus ni juifs ni grecs”.

 

      Il n’y eut pas vraiment de miracle, et chacun est reparti dans sa vie après la guerre. Mais le conflit mondial fut un creuset dans les mains de Dieu pour purifier tout ce qui ne venait pas de Lui. L’état d’esprit des belligérants fut définitivement altéré. Le communisme entame sa longue mort. Le martyre des juifs que nombre de catholiques ont partagé interdit désormais les haines réciproques. Il en va de même des chrétiens et des communistes solidaires dans les maquis. De toutes parts, le tranchant des dogmes s’est émoussé sur la pierre des réalités meurtrières. La foi catholique cesse d’opposer le Ciel et la Terre ; elle cherche aussi davantage à cohabiter dans l’amitié qu’à convertir. Toutes les intuitions du futur Concile sont en gestation.

 

      Et saint Thomas, dans tout cela, me direz-vous ? Il habite l’esprit et le cœur d’une polonaise surdouée, de peu leur ainée. Elle a vécu à cette même époque, une transfiguration spirituelle tout à fait comparable aux héroïnes du film. C’est un signe prophétique supplémentaire de la volonté de Dieu pour les temps futurs. Elève d’Edmund Husserl, juif de naissance et devenu luthérien, elle est aussi la condisciple du jeune aryen Heidegger, qui fut un temps novice jésuite avant de finir agnostique. Elle-même, pieuse enfant juive, se convertit adulte au catholicisme après une phase d’athéisme, et consacre sa vie intellectuelle au dialogue entre la phénoménologie et Thomas d’Aquin. Finalement interdite d’exercice par le pouvoir nazi, elle entre au Carmel de Cologne, et se réfugie ensuite dans un carmel hollandais. Elle finira ses jours martyrisée à Auschwitz “pour son peuple”.

 

      A elle seule, Edith Stein incarne la révolution spirituelle qui ébranla notre médecin athée et qui sauvera le 21e siècle … avec Vatican II et Thomas d’Aquin sous le bras.

 

 
 
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