Lettres du Grand Portail

n° 69 Pourquoi philosopher ? 16.12.2016

Pourquoi philosopher ? Voici les premières lignes du Commentaire du Livre des Causes, écrites par Saint Thomas d’Aquin : « Le bonheur parfait, nous enseigne le vieil Aristote, réside dans le plein épanouissement des facultés les plus nobles de l’homme. Or, rien n’a autant de valeur qu’une intelligence qui cherche à comprendre les réalités les plus élevées »

 

Ce passage fait référence à l’Ethique à Nicomaque, où Aristote s’interroge sur le bonheur humain. Thomas d’Aquin s’en sert d’introduction pour expliquer un texte considéré de son temps comme le sommet de la métaphysique.

 

Autrement dit, pour nous initier à la philosophie, c’est de notre bonheur que saint Thomas veut nous parler ! Voilà qui est inattendu. Mais nous ne sommes pas au bout des surprises : l’auteur choisit de commenter un traité fort obscur, le Livre des Causes, qui fut écrit 4 siècles avant lui, par un arabe inconnu (encore aujourd’hui) vivant à Bagdad, lequel s’inspira de Proclus, penseur païen réputé de la basse antiquité.

 

Un curieux mélange s’offre donc à nos yeux ! Aristote, peut-être le plus grand philosophe de la Grèce antique, au quatrième siècle avant J.C, suivi de Proclus, maître néo-platonicien du 5e siècle après J.C., très hostile au christianisme, puis de l’anonyme musulman du 9e siècle et enfin de Thomas d’Aquin, docteur catholique du 13e siècle, tous réunis dans ce bref passage. Ces quatre auteurs, malgré leurs divergences d’époque, de civilisation et de religion, malgré leurs antagonismes aussi, offrent donc une leçon commune qui a franchi les siècles pour rejoindre notre temps. Comme un message éternel adressé à tous les hommes. Tous les quatre sont, en effet, d’accord sur ce point : le bonheur parfait réside dans « la connaissance des réalités les plus élevées ».

 

Mais comment ne pas s’étonner de cette affirmation ? A la question : « Qu’est-ce que le bonheur ? », les bras en tombent d’avance à celui qui voudrait mener l’enquête. Autant d’interlocuteurs, autant d’opinions différentes, et tant que nous sommes épargnés par l’adversité nous ne nous soucions pas plus de savoir ce qu’il est. C’est, en revanche, lorsque le malheur s’annonce, que nous ressentons le besoin pressant de réfléchir aux bonnes décisions et de ne pas nous tromper. Devoir choisir est la preuve du rôle décisif de l’intelligence dans l’orientation heureuse de toute une vie.

 

Or, les grandes options ne sont pas en nombre infini. On pense d’abord à l’argent, bien sûr, qui est une nécessité première tant que nous en manquons cruellement, mais qui tourne assez vite à l’avarice lorsque l’on se fixe sur elle. Prenant un peu de recul, on peut vouloir jouir des biens et des plaisirs matériels qu’offre cette richesse. Eux-aussi, pourtant, déçoivent à terme et engendrent la lassitude et la dégradation de la santé. Précisément, la santé, si on la prolonge par le culte du corps et du bien-être, ne procurerait-elle pas ce bonheur si prisé de nos jours ? Toutefois, nous en ressentons assez vite la vacuité, qui nous invite à aller encore au-delà vers une quête plus spirituelle (aux accents souvent orientaux), quand elle ne nous rend pas hypocondriaque. Au-delà, ce pourrait être ce que saint Thomas appelle le culte des honneurs, et que nous traduirions aujourd’hui par le besoin de reconnaissance sociale dans notre vie et notre travail, jusqu’à l’idolâtrie du star-system et de la peopolisation.

 

Mais loin de donner la paix, cette notoriété est souvent le moyen privilégié pour atteindre le pouvoir, véritable fin poursuivie, et qui permet, à la fin, d’obtenir toutes les autres et le bonheur en prime. Pourtant, ce pouvoir, lorsqu’il n’a de visée que pour lui-même, vire irrésistiblement à l’autocratie et son cortège de corruption, de censure et de répression. La tyrannie est toujours fauteuse de rébellion et de sang, au point qu’Aristote conseille au dictateur qui veut durer d’imiter au mieux la vertu et le bien.

 

Deux autres voies, plus élitistes, se présentent aussi à nous. Celle du stoïcisme, profane ou religieux, qui est une volonté de dépassement de soi à travers des pratiques et des combats extrêmes, afin de prétendre dominer la nature, sources du malheur. Ou encore, celle des arts et des sciences, à la recherche du vrai et du beau, mais avec cette éternelle insatisfaction qui pousse à toujours aller plus loin.

 

Au total, quels que soient nos choix de vie, la médiocrité des aspects matériels nous invite à chaque fois à nous élever vers davantage d’humanité et de spiritualité, pour éviter de sombrer dans l’excès caricatural si prisé des auteurs comiques. Molière et ses semblables ne font rien d’autre que de moquer les hommes qui ont placé leur bonheur là où il ne pouvait pas être.

 

Il est révélateur à cet égard, de voir nos athées officiels : Ferry, Sponville et Onfray s’efforcer de couronner leur philosophie d’une “spiritualité sans Dieu”. Veulent-ils remédier à la frustration d’une pensée seulement profane ? Est-ce jalousie des élévations mystiques ? Ou l’espoir vain d’un véritable bonheur terrestre ? Ce ne sont encore que des enfants comparés à leur illustre ancêtre Auguste Comte. Grand polytechnicien et philosophe matérialiste devant l’Éternel, il finit en fondateur d’une Église dédicacée à la “Religion de l’humanité”, dont il s’institue pontife souverain, et sa défunte épouse, déesse suprême ! Nos trois compères auront-ils, eux aussi, leur statue en place de Sorbonne ? Les humoristes vont tailler leur plume.

 

Le désir de transcendance est tellement inscrit dans nos gènes que notre cœur demeure inquiet tant qu’il stagne dans les basses eaux de l’hommerie. Essayer de vivre à de brefs instants, de la vie même de Dieu qui est Esprit, incarnait le bonheur suprême pour le païen Aristote ; et l’étroite voie qui s’offrit à lui, fut sa quête intellectuelle dont il tint le journal dans sa Métaphysique. Le paganisme n’est pas l’athéisme, il le toise de très haut.

 

Mais poursuivons la lecture de notre texte de départ : « Ces réalités les plus élevées sont aussi les moins accessibles pour nous. En face d’elles, notre intelligence est comme une chouette aveuglée par le soleil ; leur vérité est trop forte. Pourtant, le bonheur suprême offert à l’homme en cette vie jaillit de la contemplation des causes premières, car le peu que nous pouvons saisir d’elles surpasse infiniment tous les savoirs terrestres déjà accumulés »

 

C’est pourquoi saint Thomas ajoute, dans la droite ligne de sa recherche de théologien et de croyant : « C’est après la mort que cette connaissance atteint sa perfection, car l’homme possède alors le bonheur parfait de la vision de Dieu, selon cette parole de l’Evangile : “En cela consiste la vie éternelle qu'ils Te connaissent Toi, le Dieu unique et vrai”. »

 

Et il conclut : « Aussi, l’esprit philosophe, en scrutant toutes les réalités de l’Univers, ne cherche-t-il au fond qu'à connaître leur cause première ». La conscience de l’homme trouve sa raison d’être et sa joie dans la fréquentation des réalités les plus élevées. Les grimaces des athées le démontrent par l’absurde.

 
 
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