Lettres du Grand Portail

N° 76 Théologie 03.11.2019

      Les cours de théologie n'ont jamais connu autant de succès qu'aujourd'hui auprès d'un public de tous âges et de toutes conditions, avide d'approfondir une foi souvent demeurée enfantine. Inévitablement le meilleur côtoie le pire. Peut-être n'est-il pas inutile de faire un point rapide sur ce qu'on entend par "théologie". Le terme vient des mots grecs "Theos" et "Logos" qui signifient "Dieu" et "discours". La théologie est un discours de Dieu autant qu'un discours sur Dieu. Or, Dieu parle de Lui sous trois formes : par son Verbe, par sa Création et par sa Révélation, ce qui donne lieu à quatre sortes de théologies.

 

      Saint Jean nous annonce la première au début de son Évangile : « Au commencement était le Verbe (Logos) … et le Verbe était Dieu (Theos) ». Thomas d'Aquin à la suite d'Augustin, voit dans la personne du Verbe, la science même de Dieu sur Dieu. Il est le premier "Theos - logos", venu sur terre pour enseigner les hommes. Car, « La vie éternelle… », poursuit saint Jean, « …c'est qu'ils Te connaissent, Toi, le seul vrai Dieu ».

 

      La seconde sorte de théologie prend donc la forme de la Révélation, d'abord par la bouche des prophètes puis par le Christ en personne et ses apôtres. Saint Thomas nomme cette Révélation "Doctrine Sacrée" ou "Écriture Sainte" ; en général, nous l'appelons "Bible" (prolongée par le magistère de l'Église). Elle a Dieu pour inspirateur et pour unique sujet et nous dévoile Sa nature et Son salut, car ces mystères dépassent tellement nos capacités intellectuelles que jamais, nous n'aurions pu les découvrir si Dieu ne nous les avait fait connaître. Dans la foi, cette Doctrine Sacrée surpasse en élévation et en sûreté tous les savoirs humains les plus scientifiques et les plus efficaces, puisqu'elle s'appuie sur le Verbe même de Dieu.

 

      La Révélation est un enseignement ; Dieu y fait preuve d'une très patiente pédagogie aux moyens d'expression très variés. Certains auteurs sacrés comme Paul n'hésitent pas à se servir de démonstrations rationnelles ou même d'un philosophe païen comme Aratos de Soles, mais la plupart font largement appel à toutes sortes de styles littéraires, de l'histoire à la parabole et la poésie, car la révélation du salut est pour tous et non pas pour quelques esprits supérieurs. Les auteurs veulent nous conduire à l'intelligence de Dieu au-delà de ce qu'ils ont matériellement écrit, surtout lorsqu'ils nous paraissent immoraux ou rustres.

 

      Les textes sacrés ont donc un double sens, littéral et spirituel. Le premier est intangible car dicté par Dieu, et saint Thomas lui marque un respect scrupuleux. Mais il n'ignore pas qu'il doit être remis dans son contexte historique et son genre littéraire, car les mots ont, certes, un sens propre, mais aussi des significations figurées où peuvent se déployer toutes les influences culturelles de leurs rédacteurs humains. À la différence, le sens spirituel ne vient pas des mots mais des événements qu'ils expriment, car Dieu veut donner un sens surnaturel à l'histoire des hommes.

 

      Mais nous avons souvent du mal à démêler cette profusion de sens bibliques. C'est alors que nous ressentons le besoin de réfléchir pour comprendre et ne pas errer. Notre démarche de croyant s'interrogeant sur l'Écriture est la troisième forme de théologie. L'œuvre du sage, écrit saint Thomas, c'est de mettre en ordre la vérité sur ce que Dieu dit de lui et de la protéger contre les fausses interprétations. C'est ce travail de compréhension intellectuelle de la Révélation que nous nommons couramment "théologie" et auquel beaucoup veulent s'initier de nos jours. C'est La Doctrine Sacrée (et non pas Dieu Lui-même directement) qui est le sujet et la matière propre de cette recherche, mais le but ultime est évidemment de mieux connaître Dieu.

 

      C'est pourquoi, dans une démarche d'initiation, nous devons éviter deux écueils fréquents. Le premier serait de se focaliser sur la seule analyse historique et technique des textes. Pour passionnantes que soient ces recherches, elles demeurent néanmoins profanes, car elles choisissent (par choix de méthode, on ne peut le leur reprocher) le seul texte, sans le spirituel. Seconde erreur : penser que nous pourrions connaître le Dieu des chrétiens en nous plongeant dans l'étude de toutes sortes de spiritualités, autrement dit, le spirituel sans le texte. L'analyse comparée des religions et des mystiques humaines est, certes, d'un très grand intérêt, mais nous manquerions à l'essentiel en nous limitant à elles, car la connaissance surnaturelle de Dieu trouve son unique source dans la Doctrine Sacrée qui ne vient pas des hommes.

 

      Les travaux théologiques les plus accomplis de Thomas d'Aquin sont, par exemple, son Commentaire de l'Évangile de Jean ou de l'Épître aux romains. Néanmoins, son ouvrage le plus illustre – ô combien – la Somme théologique, n'est pas à proprement parler un traité de théologie scientifique. Une telle affirmation pourrait surprendre, mais c'est au fond Thomas d'Aquin qui le dit lui-même : il vise à la formation des novices. La Somme est comme un polycopié pour étudiants et n'est pas une exposition suivie de la Bible. Reste que les "débutants" en question sont en principe des philosophes diplômés et ne sont donc pas les premiers venus. Il y aurait grand danger, de nos jours, à vouloir s'initier à la théologie de Thomas d'Aquin en s'attaquant d'entrée de jeu à la Somme théologique, sans maîtriser tout le parcours philosophique qu'elle présuppose.

 

      C'est pourquoi existe une quatrième approche de Dieu, fondée sur la contemplation de l'univers et de l'homme. Cette dernière "théologie" qu'on qualifie de naturelle pour la distinguer de la précédente, et qu'on nomme aussi tout simplement philosophie ou métaphysique, est ouverte à toute intelligence humaine, croyante ou non. Elle ne s'appuie pas sur la Parole de Dieu, mais sur la Création et repose sur le principe rationnel que la nature d'un effet révèle quelque chose de sa cause. L'Écriture confirme d'ailleurs cette vérité par la bouche de saint Paul : « Ce qu'on peut connaître de Dieu est manifeste pour les païens » ; Thomas précise qu'il s'agit alors de ce qu'on peut connaître par la raison naturelle.

 

      Ce sera pour lui l'occasion de nombreuses pages de commentaires du philosophe païen Aristote pour établir rigoureusement cette démarche. Nous autres, croyants désireux d'avoir l'intelligence de notre foi, nous ne devons pas négliger cette philosophie profane, car son étude est comme un labourage de l'esprit pour en faire une bonne terre réceptrice du bon grain. Aujourd'hui plus que jamais, il faut être conscient que beaucoup de formations humaines dites d'"écoute de soi", de "guérison", de "méditation", etc. peuvent devenir des ronces et des pierres étouffant la croissance de la foi en faisant de l'homme (et de soi-même) l'ultime référence.

 

      Ainsi donc, aux deux extrémités, le Ciel du Verbe divin et la terre du verbe humain. Et entre les deux, comme le va et vient d'une Échelle de Jacob, la Doctrine Sacrée descend par degré tendre la main aux hommes et la théologie s'en saisit pour élever l'esprit échelon après échelon vers le Dieu Trinité.

 
 
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