“Le but de la philosophie n'est pas de savoir ce que les hommes ont pensé, mais bien quelle est la vérité des choses”
Il y a quelque temps, sur un réseau social fort respectable, un adepte de saint Thomas d'Aquin eut maille à partir avec un grand maître du thomisme parisien à propos de l'objectivité de la connaissance humaine. Ce dernier avait, en effet, cru subtil de prétendre humer dans les relents érotiques d'Anaïs Nin, les parfums de la sagesse thomiste : « Nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont mais telles que nous sommes », écrit-elle. Après tout, peut-être ? Il est vrai que la vérité sait se répandre mêlée aux effluves les plus vénéneuses. Le faux absolu est plus rare qu'on le croit.
Mais notre adepte osa lui faire remarquer que sa conception de la vérité flirtait avec le narcissisme le plus subjectif (quoi de plus naturel, d'ailleurs, en atmosphère érotique) et ne cadrait pas avec l'idée qu'il s'était faite de l'intelligence chez Thomas. Le maître parisien l'invita alors à sortir de son réalisme étroit et lui assena une dizaine de noms de grands maîtres du thomisme actuel, d'origine belge, canadienne, allemande, écossaise, suisse et même française, qui devait suffire à le convaincre. L'adepte eut néanmoins la mauvaise grâce de lui opposer que l'argument d'autorité n'avait guère sa place et que la simple lecture de Thomas montrait le bien-fondé de sa position. Ç'en fut trop ! le grand maître lui reprocha son inculture et pour clore l'échange, le qualifia de cajetaniste de stricte obédience.
Cajetaniste ! C’est à cet épithète que je voulais en venir. Lorsque dans un débat politique, un interlocuteur sent venir un vent mauvais souffler contre sa cause, et cherche à mettre un terme à une confrontation mal engagée, il devient très vite tenté, surtout s’il est… “de gauche”, d’accuser l’adversaire de tenir des propos “fachistes”, voire “nazis”. Ce sont comme des petites bombes atomiques qu’il vocifère pour faire taire à jamais l’opposant, surtout s’il est… “de droite”. Le plus souvent, en effet, ce dernier en reste comme abasourdi, et l’autre peut sortir la tête haute, drapé dans sa dignité, sans avoir à s’expliquer. La pratique de la « reductio ad Hitlerum », selon le mot de Léo Strauss, est meurtrière en politique !
Mais il n’est pas question de cela chez nous-autres, thomistes, noblesse oblige ! Lorsque dans nos colloques érudits, un maître est contrecarré dans ses supputations par un adepte au réalisme qu’il juge “étroit”, il ne lui viendrait jamais à l’idée de s’abaisser à l’invectiver des noms de nazi ou de fachiste. Non, il lui suffit d’étiqueter l’objecteur de cajetaniste. Le résultat est comparable, mais avec combien plus d’entre-soi !
La « reductio ad Caietanum » est devenue d'un usage très prisé au royaume thomiste pour se tirer d'affaire sans justification. Pauvre Cajetan que, d'ailleurs, notre adepte du début ne connaissait guère.