Lettres du Grand Portail

N° 80 : Dieu sujet de science ? 03.10.2021

      La métaphysique est une science doublement divine, nous prévient Aristote. Divine, d'abord, car Dieu seul la possède ; divine, encore, parce que Dieu seul en est le sujet. Elle surpasse de très haut les capacités de l'homme, c'est pourquoi, ajoute-t-il, on pourrait supposer à juste titre que son acquisition n'est pas humaine. « Notre intelligence est, face aux vérités les plus évidentes par nature, comme une chauve-souris levant les yeux vers le soleil ».

 

      Et, chose étonnante, Thomas d'Aquin n'hésite pas à convoquer le mystique Denys pour commenter le Philosophe païen : « Comme l'âme humaine est la dernière dans la hiérarchie des substances intelligentes, elle a peu de part au pouvoir intellectuel ; comme par ailleurs, elle est de sa nature acte d'un corps, elle est tournée vers la vérité des corps et des sensibles. Elle ne peut en aucune façon s'élever à la connaissance de l'identité des substances immatérielles [Dieu et les anges], qui sont sans proportion avec les substances sensibles [l'univers visible]. Il est donc impossible à l'âme humaine, tant qu'elle demeure unie au corps, d'appréhender les substances séparées [Dieu et les anges] et connaître leur essence ».

 

      Pourtant, si peu que notre âme ait part au pouvoir intellectuel, elle est tout de même à ce titre une étincelle de divinité – « si l'intelligence, comparée à l'homme, est chose divine … », déclare Aristote, l'esprit ne peut dès lors se retenir de chercher, coûte que coûte, la voie vers la sagesse – « … la vie intellectuelle est également divine, comparée à l'existence humaine ».

 

      L'aventure métaphysique commence donc avec cette soif de l'intelligence entrapercevant soudain, derrière le cosmos, la vie et l'humanité qui l'interrogent de tous leurs mystères inouïs, l'ombre de l'Auteur même de tous les êtres. L'existence aveuglante d'un être qui est être, mais autre que ces êtres physiques desquels l'esprit humain est naturellement familier. Trouvera-t-il, cet esprit, une proportion entre les êtres naturels et les êtres spirituels pourtant déclarés sans proportion entre eux par Thomas ?

 

      Sans doute essayera-t-il de la chercher après avoir remarqué que tous deux sont des êtres ! Qu'est-ce qu'un être ? Qu'est-ce qu'être ? sera le point de ralliement entre les deux univers. L'être en sa qualité d'être devient dès lors, pour l'intelligence terrestre, le "sujet" adapté à la science qu'elle recherche ; le sujet, c'est-à-dire ce sur quoi elle va travailler, la matière de sa réflexion. Non pas sujet "dans l'absolu" (per se), qui est Dieu, nous l'avons dit, mais sujet "pour nous" (quoad nos) en raison de notre faiblesse intellectuelle. Et Dieu devient alors "objet", c'est-à-dire l'objectif poursuivi par la métaphysique à taille humaine au terme de sa course.

 

      À défaut de pouvoir établir entre les deux un pont, qui supposerait une certaine uniformité de parcours trop réductrice, l'intelligence humaine se met plutôt à la recherche d'un tremplin qui la fasse bondir de la Terre au Ciel. Aussi Aristote explique-t-il : « Tout le monde s'accorde à reconnaître le titre de substance aux substances sensibles ; c'est donc avec elles que nos recherches doivent commencer. C'est en partant de ces connaissances modestes, mais personnelles, qu'il faut s'efforcer d'arriver aux connaissances absolues ». C'est là le tremplin, et saint Thomas commente : « Commencer par établir l'essence des substances sensibles est un "prérequis" ; il s'agit d'une étude préparatoire, afin de nous appuyer sur ces substances sensibles plus accessibles, pour nous élever vers les réalités "plus connaissables purement et simplement, et par nature", à savoir les substances intelligibles ».

 

      Analyser l’essence de la substance naturelle, c’est ce que fait Aristote dans le plus clair de sa Métaphysique, avant d’absolutiser, au 12ème livre, toutes ses perfections et de les projeter, purifiées de leurs scories matérielles, vers la substance divine. Alors, l’objet rejoint le sujet. Cette science doublement divine qui, à l’origine, était “science sur Dieu en Dieu”, devient à son terme « L’intelliger sur l’intelliger en l’intelliger » selon l’immortelle formule d’Aristote. La boucle est bouclée !

 

      Quelque chose d’analogue arrive en théologie chrétienne. Dieu n’y est pas davantage accessible à l’intelligence de l’homme, ce dernier fut-il saint et mystique. Dieu n’est donc pas non plus le sujet de cette science qu’est la théologie, et l’esprit humain aura tout autant besoin d’un tremplin pour L’atteindre comme objectif. C’est pourquoi, écrit saint Thomas au début de la Somme théologique, « le salut du genre humain exigeait absolument une doctrine enseignée par Dieu, en plus des disciplines philosophiques que l’homme étudie par lui-même, car ce dernier est destiné à un bonheur qui outrepasse son entendement. Il lui fallait donc, pour l’atteindre, une révélation divine venue le lui manifester ». Cet enseignement, Thomas le nomme “Doctrine Sacrée” ou “Écriture Sainte”, où Dieu révèle en des mots accessibles (quoad nos !), Sa nature et le chemin menant à Lui.

 

      Ainsi, de même que le spectacle de l’univers visible devient le piédestal grâce auquel l’homme s’élève à la sagesse naturelle, de même, la Doctrine Sacrée sert de tremplin pour rejoindre la Sagesse surnaturelle. Si dans l’absolu, Dieu est le sujet propre de la métaphysique comme de la théologie, ce n’est pas Lui mais bien l’être en sa qualité d’être d’un côté et l’Écriture Sacrée de l’autre, qui sont pour l’homme de condition terrestre, les sujets respectifs de ces deux disciplines. L’esprit humain ne saurait élaborer une science dont Dieu serait le sujet direct.

 
 
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