Lettres du Grand Portail

N° 77 : Aubenque a résolu le problème de l'être 08.04.2020

      Le 23 février dernier, Pierre Aubenque rendait son âme à l'Être-même subsistant. Qu'on me permette, une fois n'est pas coutume, d'évoquer à sa mémoire des souvenirs personnels d'étudiant parisien des années 1970.

 

      Alors en seconde année d'Économie à Paris I – Assas, le temple des futurs cadres administratifs de service public et d'entreprises privées, j'y ronronnais en paix, bordé par le GUD sur mon flanc droit et la LCR à ma gauche. J'appris, équations à la clé, que grâce au progrès technique, la croissance économique ne connaîtrait désormais plus jamais de crise ! C'était Le grand espoir du XX e siècle (l'OPEP y mit un terme brutal quelques années plus tard). Moi qui comptais entendre dans ce discours scientifique et humaniste, la vérité des temps modernes, je vis mon idéal virer à la morosité. Le "Duverger" de droit constitutionnel, la fonction Cobb-Douglas, et les TD de comptabilité en partie double achevèrent de me désespérer.

 

      À quelques rues de là, une poignée de jeunes professeurs débarqués des frimas du Canada, créaient l'Institut de Philosophie Comparée dit IPC, et se vouaient à répandre l'authentique pensée philosophique de Thomas d'Aquin, dans le sillage de Charles de Coninck et de l'Université Laval – Québec, en réaction contre la déliquescence universitaire après mai 68. Véritable espoir pérenne, ils participaient d'un mouvement d'émancipation d'universités libres à l'égard de l'enseignement d'État imbibé d'idéalisme laïc, mais aussi d'Église déchiré dans les luttes postconciliaires. Bref, la Sorbonne et la Catho étaient nos adversaires déclarés. "Nos", car je les rejoignais avec avidité.

 

      Il y régnait les premiers temps, la trépidation brouillonne des explorateurs en terre inconnue et prometteuse. Le manque de structures était compensé par l'ardeur à vouloir extirper de leur caverne latine, pièce après pièce, les trésors inestimables de la philosophie éternelle. Je rencontrais les meilleures signatures de l'époque : Les frères Marcel et André Clément, le chanoine Roger Verneau, Aline Lizotte, les dominicains Pierre Courtes, Maurice Corvez, Henri Manteau-Bonamy et Marie Dominique Philippe, l'abbé Francis Ruello, le père Leo Elders, André de Muralt, Jacques de Monléon, Anton Dimitriu, Kostas Papaïoannou, les sorbonnards Jean Gérard Rossi, Claude Rousseau et Claude Polin. Nous eûmes même l'intervention très applaudie d'un japonais, à laquelle personne ne comprit un mot. Chacun de nous, étudiants, se voyait déjà jeune saint Thomas à l'école de la sagesse et prêt à en découdre avec la confusion intellectuelle du monde extérieur.

 

      Mais deux bons "tiens" valant mieux qu'un "tu ne l'auras pas", je m'inscrivais parallèlement au cursus officiel de Paris IV – Sorbonne, la faculté vénérable où enseigna Thomas d'Aquin. J'y ai notamment bénéficié (?) des cours de métaphysique d'Emmanuel Levinas. Autres temps, ... C'est comme directeur de mémoire de maîtrise, qu'Aubenque accepta de me prendre sous son aile. Mon titre, L'enthymème est la plus décisive des preuves selon Aristote l'avait intrigué. C'était une chance inestimable ! Le père de l'aristotélisme post-heideggérien. Je restais toutefois discret sur le sujet à l'IPC, de peur de passer pour contaminé. Aubenque y était vu comme l'un des grands responsables du dévoiement de la philosophie réaliste.

 

      « Expliquez-moi, je ne vois pas ? Ce n'est plus la démonstration, la plus décisive des preuves ? » Ce furent les premiers mots de notre premier rendez-vous. Après une bonne respiration, je lui précisai qu'il s'agissait d'un contexte bien précis et un peu secondaire : la rhétorique, et que mon titre était volontairement provocateur. Il accepta ; je me mis à écrire ; mon épouse tapa ma prose avec une splendide Hermès Baby Émeraude, sur des stencils corrigés au vernis à ongles ; le tout fut ronéoté à la manivelle en quelques exemplaires ; vint la date de la soutenance.

 

      Devinant mon appréhension en pénétrant dans la vaste salle aux boiseries de chêne sombre, seul face au professeur Aubenque de renommée mondiale assis derrière un bureau surélevé, il me posa quelques questions pour lancer l'épreuve et m'écouta m'expliquer. Il me fit part, à un moment, de sa surprise (feinte) devant un usage inhabituel et quasi exclusif de Thomas d'Aquin à l'appui d'Aristote – travers qu'il savait être celui des étudiants de l'IPC – et s'empressa d'ajouter « … mais c'est tout à fait votre droit ». Au bout d'une heure, me fixant un temps du regard pour prolonger le suspense, « C'est bien, je vous accorde une très bonne mention ».

 

      Aubenque était tout à fait au courant des objectifs guerriers de l'IPC, de ses prétentions à dispenser la seule vraie philosophie et de ses récriminations contre la Sorbonne, et je ne lui avais pas caché mon appartenance. Il lui eut été si facile, à ce moment, de me faire sentir tout le poids de sa réelle supériorité ; sans aucune injustice mais avec la simple marge de manœuvre que permettait l'appréciation d'un travail intellectuel. Son attitude bonhomme pour me libérer de mon inquiétude, ses encouragements, son jugement final (à la relecture, mon travail n'en méritait pas tant !) ont eu raison de toutes les réticences que j'avais accumulées a priori contre lui. Je reçus, ce jour-là, une bonne leçon de magnanimité.

 

      Il ne s'est rendu compte de rien, c'est certain, et je ne l'ai plus jamais revu. Cet épisode n'a d'ailleurs dissipé ni mes sérieuses critiques contre son maître ouvrage Le problème de l'être chez Aristote, ni mon attachement à l'IPC, mais je garde pour le personnage un vrai respect débiteur.

 

      (A l'heure d'envoyer cette lettre, j'apprends le décés d'André Clément, doyen fondateur de l'IPC, emporté par la pandémie le jour de la bénédiction papale et de l'indulgence plénière Urbi et Orbi. Il devait fêter ses 90 ans et les 50 ans de l'IPC au mois de juin)

 

 
 
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