“Le but de la philosophie n'est pas de savoir ce que les hommes ont pensé, mais bien quelle est la vérité des choses”
« Saint Thomas ne se contente pas de corriger la position d’Aristote sur la métaphysique, il est convaincu que Platon et Aristote ne se sont pas engagés dans cette science, car ils ne connaissaient pas la composition en toutes les choses, de l’acte d’être (esse) et de l’essence. Parce que l’acte d’être est la réalité la plus profonde et la perfection la plus grande des choses, la métaphysique lui accorde davantage d’attention qu’à l’essence ». Peu importe qui est l’auteur de cette affirmation, elle aurait été contresignée par la plupart des grands thomistes du 20e siècle. Le 21e, quant à lui, ne serait-il pas plutôt le siècle d’un relatif désengagement vis-à-vis de la philosophie au profit d’une réhabilitation de l’ample théologie thomasienne, dans laquelle la métaphysique viendrait se dissoudre ? Comme si l’on avait une bonne fois fait le tour de cette philosophie thomiste et que la citation ci-dessus en énonçait le sommet enfin atteint. La place serait désormais libre pour étudier des sujets plus conformes à la vraie vocation de Thomas. L’honneur du siècle dernier aura dès lors été d’avoir restauré la philosophie thomiste et il reviendrait à notre siècle de rendre justice à sa théologie.
Mais peut-être cette réorientation du thomisme répond-elle à des raisons plus sourdes et moins nobles. Peut-être que loin d’être parvenus à une vision sage et rationnelle de la vérité naturelle, nos grands-parents métaphysiciens se seraient au contraire fourvoyés dans des disputes insolubles qu’ils n’ont pourtant jamais cessé de réengager. Au point d’engendrer chez leurs petits-enfants une vraie lassitude et l’envie de passer à autre chose de plus neuf.
Car, constat très surprenant, un simple lecteur de Thomas d’Aquin serait en droit de se demander s’il y a seulement une once de vérité dans le passage cité au début. Tout d’abord, l’Aquinate est-il convaincu que les grecs ne se sont pas engagés en métaphysique ? Rien n’est moins sûr ! Il écrit : « Ces choses qui ont trait à Dieu, les philosophes païens les ont dites de façon très subtile. Ceux qui ont dit la vérité purent y parvenir par une longue et laborieuse recherche ». Recherche qui n’est autre que cette fameuse "science recherchée" par Aristote, qu’on a appelée Métaphysique et qu’il a conduite au parvis de la Révélation.
Ce même simple lecteur ne manquera pas non plus de se poser cette autre question : « l’acte d’être est-il vraiment la réalité à laquelle la métaphysique accorde le plus d’importance ? », après avoir lu sous la plume d’un universitaire doctorant que « La notion d’acte d’être n’est considérée pour elle-même dans aucun texte du corpus thomasien ». Déclaration qui introduit son livre consacré à l’acte d’être et qu’on retrouve en 4ème de couverture comme pour insister.
Car non, Thomas d’Aquin, pourtant si prolixe sur les notions d’âme, de substance, d’intellect, d’acte et de puissance, de matière et de forme, etc., n’a pas donné un mot d’explication sur la notion d’acte d’être, pas un mot en toute son œuvre. Fait d’autant plus troublant que ce vide est confirmé par les penseurs thomistes les plus illustres comme par les plus récents. Il résonne d’ailleurs d’un vide plus strident encore : l’absence de tout développement sur la composition d’essence et d’acte d’être.
Dès lors, sans doute faut-il entendre ainsi notre citation de départ : Il est vrai que ni Platon ni Aristote ne se sont engagés dans la métaphysique de l’acte d’être et qu’ils n’ont pas connu, de ce fait, sa composition avec l’essence. Mais en ajoutant immédiatement que, pas plus qu’eux, Thomas d’Aquin ne s’est égaré sur cette voie, du moins si l’on s’en tient à ses écrits. Et nous sommes tentés d’en inférer que oui, il s’est bien contenté de corriger la position d’Aristote sur la métaphysique, ou pour mieux dire, de la parfaire.
Mais alors grandit en nous le soupçon : ne faudrait-il pas abandonner cette métaphysique dite de l’acte d’être de nos grands-parents pour redécouvrir l’authentique Thomas d’Aquin ? Pour ne pas asseoir la renaissance actuelle de sa théologie sur d’anciens sables mouvants ?