Lettres du Grand Portail

N° 82 : Vivre, c'est être 10.09.2022

      Olivier Boulnois étant président, Thierry-Dominique Humbrecht a récemment soutenu sa thèse d’habilitation : Thomas d’Aquin, Dieu et la Métaphysique, publiée depuis aux éditions Parole et Silence. 1 435 pages ! Une étude roborative dont nous proposons une “Note de lecture”. L’ouvrage est empli de la Métaphysique d’Aristote, évidemment, mais ne suffit pas à lever le mystère de la quête du Philosophe, de cette “science qu’il recherche”, comme il l’écrit à plusieurs reprises. Au-delà des discours, des démonstrations et des débats avec ses contemporains, qu’espérait donc Aristote en entreprenant un tel ouvrage ?

 

      Au départ, les études vastes et minutieuses qu’il a poursuivies sa vie durant, sur la nature, la vie, l’homme et la société, lui ont intimé la conviction inébranlable qu’existe, au-dessus de toute matière et de toute âme, un Être premier. C’est à vouloir le connaître qu’il s’emploie dans cette “recherche” qu’on nommera plus tard “Métaphysique” et qu'il appelle “Philosophie première”. À la fin de l'Éthique à Nicomaque, qui est une réflexion sur le bonheur humain, Aristote nous donne la clef de son intention métaphysique :

 

      « L’activité de l’intelligence, voilà ce qui devrait être le bonheur achevé de l’homme. Si l’intelligence, comparée à l’homme est chose divine, la vie intellectuelle est également divine, comparée à l’existence humaine. Il faut, dans toute la mesure du possible, nous comporter en immortel et tout faire pour vivre de la vie supérieure que possède ce qu’il y a de plus élevé en nous, car bien que modeste, cette faculté l’emporte de beaucoup en puissance et en valeur sur toutes les autres. L’activité de Dieu qui est d’une félicité incomparable, doit être de nature contemplative. Donc, parmi les activités humaines, celle qui lui est la plus apparentée doit aussi être celle qui ressemble le plus au bonheur. Donc, plus loin s’étend la contemplation et plus loin s’étend le bonheur. Le bonheur marche au pas de la contemplation.

 

      Celui qui cultive son intelligence tout en étant parfaitement disposé, semble bien être aussi le plus cher à Dieu. En effet, on peut raisonnablement penser que ce dernier met sa joie dans ce qu’il y a de meilleur et lui est le plus apparenté – c'est-à-dire l’intelligence, et qu’en retour, il comble de bienfaits ceux qui s’attachent surtout à l’intelligence, et l’honorent plus que tout, car ceux-ci, au regard de Dieu, se préoccupent de ce qui lui est cher à lui et agissent ainsi de façon droite et belle. Or cette attitude est en tous points, celle du sage avant tout. Donc, c’est lui le plus cher à Dieu. Or le plus cher à Dieu, selon toute vraisemblance, est aussi le plus heureux. Par conséquent, même à considérer les choses ainsi, on voit que le sage, plus que tout autre, doit être l’homme heureux ».

 

      Il y a donc collusion entre sagesse, bonheur et divinité. Le paganisme d’Aristote lui fait croire qu’en imitant Dieu, ce dernier s’intéressera à lui en retour et lui offrira tous ses bienfaits. Car Dieu ne se préoccupe guère des hommes, pense-t-il, en raison de leur insignifiance à ses yeux. Pas plus que le maître d’un domaine ne se soucie de la fourmilière qui colonise les antres d'un de ses champs. Pour commercer avec Dieu, afin que celui-ci lui fasse partager son bonheur, Aristote voudra donc capter son attention. C’est pourquoi, il veut vivre autant que possible en immortel contemplatif ; en métaphysicien. Le supérieur estime, en effet, l’inférieur aux signes de supériorité que ce dernier donne malgré sa condition. L’homme métaphysicien serait aux yeux de Dieu, comme une fourmi qui se mettrait à parler. Elle prendrait tout à coup un intérêt renouvelé pour le maître du domaine. À l’homme, il ne manquerait, pour ainsi dire, que de parler la langue métaphysique pour être divin.

 

      Le but de la métaphysique, on le voit, n’est plus seulement de comprendre rationnellement l’être et ses causes, mais bien davantage de vivre intellectuellement ce qu’est Dieu ; de vivre comme Dieu, de la vie même de Dieu ; de vivre “la pensée se pensant”. C’est de cette façon, nous dit Thomas, que l’homme est à l’image de la Trinité : « Ainsi donc, à partir de la connaissance que nous possédons, nous formons par la pensée un verbe intérieur et, à partir de là, jaillit en nous l'amour ». Où l’on mesure la portée de la contemplation métaphysique chez Aristote : « La pensée qui est pensée de la pensée » devient l’image païenne la plus proche qui soit de la Trinité divine.

 
 
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